Al Jazeera : une chaîne au cœur des intérêts du Qatar ?

En arabe Al-djazira désigne la péninsule et renvoie à la « presqu’île des Arabes », une zone qui s’étend de la frontière saoudo-jordanienne au sultanat d’Oman et qui est occupée par le Royaume d’Arabie Saoudite au flanc duquel le Qatar constitue une petite péninsule au bord du Golfe Persique. La conscience de la vulnérabilité d’un petit pays, indépendant depuis 1971, de 160 kilomètres de long pour 50 à 80 kilomètres de large, peu peuplé et sans capacité militaire, face à ses deux puissants rivaux que sont l’Arabie Saoudite (qui lui dispute ses frontières) et l’Iran conduit le pays à développer une politique volontariste visant à le rendre indispensable auprès de ses voisins. Le Qatar est devenu de plus en plus influent sur la scène internationale grâce à l’extrême richesse tirée de l’exploitation des ressources pétrolifères et gaziers de son sous-sol et son exportation. La famille Al-Thani au pouvoir cherche alors à utiliser la rente qu’elle possède pour obtenir une réputation internationale grâce à la « diplomatie du chéquier »[1] : elle achète son influence dans le monde par ses investissements. Le Qatar est donc dépourvu de hard power mais jouit d’un véritable soft power, d’une « influence sans puissance » : ce sont les enjeux gaziers et la lutte entre grands producteurs pour influer sur le marché et déterminer les voies d’acheminement du gaz qui expliquent les grandes orientations de la diplomatie qatarie.

Lancée en 1996, Al Jazeera a un statut ambigu. Cette chaîne qui n’est ni publique, ni commerciale mais financée uniquement par la famille de l’Émir du Qatar, jouit d’une relative indépendance et d’un pluralisme grâce à l’équilibre qui se joue en son sein entre les réseaux de concurrence de la famille régnante. La chaîne est la pièce maîtresse pour émanciper le Qatar de la tutelle de ses voisins, notamment du géant saoudien – l’affrontement entre les deux pays est structurel des choix de sujets et de la ligne éditoriale d’Al Jazeera – et s’imposer dans un espace où les médias d’information et le pouvoir politique entretiennent des liens étroits.

De la chaine satellitaire qatari au network mondial

Au début des années 1990, le champ médiatique panarabe est dominé par des médias libéraux sur le plan économique et conservateurs sur le plan politique appartenant à l’Arabie-Saoudite, prônant une grande ouverture sur les États-Unis et fonctionnant comme des armes idéologiques contre le nationalisme arabe et l’islam politique.

Plusieurs raisons concourent à la création d’Al Jazeera.

Tout d’abord, l’arrivée au pouvoir d’un nouvel « émir libéral », le cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani en 1995. Le nom « Al Jazeera »  est choisi explicitement pour marquer son ambition d’incarner l’identité arabo-islamique tout en se démarquant de l’Arabie Saoudite[2].

La création d’Al Jazeera en 1996, tout comme la suppression du ministère de l’information a été vu comme un « don » fait au spectateur arabe qui peut alors accéder à une information libre et pluraliste, faite en Arabe, par des Arabes et pour des Arabes alors que, depuis des années, domine l’information étrangère, notamment via la BBC.

La naissance de la chaîne répond donc à trois fonctions : nationale (consolider le régime et l’État-nation qatarie, contestés par ses voisins), régionale (tenir en respect les voisins du Qatar, notamment Riyad) et internationale (gagner une reconnaissance internationale et la bienveillance américaine).

La chaine qatarie opère une triple rupture :

(1)   dans le choix du lieu : l’idée est dominante, dans la culture médiatique arabe avant Al Jazeera, que seuls les médias arabes installés à l’étranger étaient relativement libres. En s’implantant onshore au Qatar, on cherche à montrer qu’un média panarabe peut bénéficier d’une grande liberté.

(2)   dans le choix des hommes : pour susciter l’adhésion de tout le monde arabe, il faut diversifier l’origine géographique des journalistes. La chaîne recrute majoritairement dans les grands bassins démographiques du monde : l’Égypte, la Palestine, la Jordanie et le Maghreb. En 2005, seuls 22% des employés sont Qataris.

(3)   dans l’idéologie : Al Jazeera propose un équilibre entre nationalisme arabe, islamisme et libéralisme.

Cependant, il ne s’agit pas d’une chaîne publique: la majorité des fonds de financement de la chaîne proviennent de la famille royale et des membres du gouvernement. L’évolution de la chaîne est avant tout liée à la concurrence qui fait rage au sein des membres des clans de la famille régnant. Le régime veille, dès 1996, à tenir un contrôle strict sur le paysage médiatique qatari via des agences comme le Qatar General Broadcasting and Television Corporation[3] ou la Foreign Information Agency (2001)[4]. Avec la création de cette dernière agence, le ministère des affaires étrangères en profita pour reprendre des prérogatives de l’ancien ministère de l’information. Son rôle fut de gérer les relations avec les médias étrangers et de faire la promotion du Qatar à l’international grâce à Al Jazeera.

La chaîne a profité des crises au Moyen-Orient au début des années 2000 pour se développer[5]. Elle couvre ainsi, dès 1998, les frappes américaines contre l’Irak dans le cadre de la campagne « Renard du désert ». C’est la première fois qu’une chaîne de télévision arabe impose des images et son interprétation d’un événement dans la région en prenant ses distances avec les chaînes nationales arabes, qui minimisait l’événement, et CNN qui justifiait les frappes. L’« arabisation » de la chaîne commence en septembre 2000 avec la seconde Intifada dans les Territoires Palestiniens Occupés par Israël. Elle affirme ainsi sa capacité à imposer sa lecture de l’événement dans l’espace arabe. Les reporters sur place deviennent de véritables vedettes. Les directs se multiplient, les prises de paroles des dirigeants du Hamas et du Jihad islamique, au même titre que ceux des représentants de l’Autorité autonome palestinienne, légitiment aux yeux de larges pans de l’opinion publique arabe les mouvements islamistes palestiniens. L’accès aux médias n’est plus le monopole des membres des gouvernements : les visages des dirigeants du Hamas concurrencent ceux de Yasser Arafat sur la chaîne.

C’est après les attentats du 11 septembre 2001 que la chaîne prend une dimension internationale en concurrençant la suprématie médiatique des Etats-Unis lors de la campagne contre les Talibans. Elle est la seule chaîne « autorisée » : elle devient une source d’images et de messages incontournables sur la scène médiatique. La lecture de l’événement change : Al Jazeera ne dit pas « terrorisme » mais « ce que les Américains appellent terrorisme » et en profite pour délégitimer la campagne. La guerre en Irak en 2003 est un moment de consécration. La chaîne apparaît comme porteuse d’un discours médiatique autonome et un véritable forum de l’opinion arabe dominante, loin de la position officielle de soutien au gouvernement américain du Qatar. Elle réussit à montrer des images aussi bien du camp américain que du camp irakien.

Les années 2000 consacrent la création d’un groupe médiatique global sous la marque Al Jazeera qui commence par l’ouverture en 2005 d’une chaîne en anglais, Al Jazeera International, indépendante de la chaîne en arabe, confiée à des journalistes britanniques et américains qui ne reprennent pas la ligne éditoriale de la chaîne mère. Le but est d’exploiter la notoriété de la marque tout en surmontant l’hostilité des annonceurs pour conquérir une audience hors du monde arabe et accéder au marché occidental en adoptant un code déontologique aligné sur ceux des grandes chaînes d’information internationale. Pour se développer, le groupe a dû s’émanciper des valeurs fondatrices ayant façonné son identité. Ainsi, l’internationalisation du groupe se fit au prix de l’identité première de la chaîne mère. Pour Nigel Parson, son directeur, un ancien employé d’Associated Press, Al Jazeera International avait un objectif : avoir une perspective non pas « Arabe » mais « du Sud » qui serait en concurrence avec BBC World et CNN International en reprenant les canons occidentaux. Le groupe Al-Jazeera poursuit son développement en 2013 avec le lancement d’Al Jazeera America avec des moyens importants : la chaîne est installée à New-York et emploie plus de 800 salariés, dont des figures de CNN comme Joie Cohen. Pourtant, aujourd’hui encore, la chaîne souffre de la mauvaise image laissée par l’administration Bush qui l’associait au terrorisme et ne réunissait en 2014 que 15 000 spectateurs. Cependant, l’administration Obama a rompu avec  cette idée de « TV Ben Laden ». Hilary Clinton a exalté les vertus de la chaîne en mars 2011 avec le slogan « It’s real news » alors que le groupe faisait un lobbying intense pour être présent sur le réseau câblé américain.

Le groupe Al Jazeera fonctionne comme un système agrégeant des chaînes strictement séparées les unes des autres regroupés sous une même marque. Le but est de garantir à la fois les intérêts de la famille dirigeante et d’assurer un avenir commercial que ne pouvait garantir la chaîne arabe originelle.

L’ « effet Al Jazira » : un nouveau journalisme arabe

La critique de la pratique occidentale du journalisme est le ciment de la rédaction d’Al Jazeera. L’affirmation d’un journalisme « arabe » est d’abord une réaction à la volonté américaine de vouloir implémenter les valeurs occidentales dans les médias arabes à la suite des attentats de 2001. À travers le programme « Valeurs communes » en 2002 (Shared Values Program), l’administration Bush a donné une enveloppe de 15 millions de dollars pour la constitution et la promotion de programmes pro-américains. Après la chute de Saddam Hussein, l’administration américaine a essayé de développer un nouveau programme médiatique dans les pays arabes permettant au Pentagone de diffuser, depuis Bagdad, des émissions vantant les mérites de l’intervention américaine en Irak et les progrès de l’aide au développement. Cette diplomatie active fut l’occasion pour la rédaction d’Al Jazeera de dénoncer les ressorts « colonialistes » de l’activisme médiatique occidental. Faycal al-Qasem, présentateur sur la chaîne, voit dans les médias occidentaux des « instruments de domination et d’humiliation dont on ne pouvait attendre la moindre objectivité sur le monde arabe » (2007). Alors que CNN ne se fait que le relayeur des messages du Pentagone et de la Maison Blanche, Al Jazeera se donne alors comme mission de dénoncer les supposés mensonges des médias occidentaux.

IraqWarImages

« Iraq War images », Ventury County Star, 2003

La chaîne essaie donc d’établir un équilibre entre trois tendances dans ses programmes :

le courant nationaliste arabe, qui se révèle avant tout par le lexique employé et l’identification des journalistes en tant qu’arabe. Cette dimension est présente dans l’émission du journaliste syrien Fayçal Al-Qassem, « Direction opposée ».

les sensibilités islamiques, notamment celles du journaliste égyptien Ahmed Mansour, animateur de l’émission « Sans frontière », mais surtout celle d’Al-Qaradawi, très proche des fondamentalistes et des Frères Musulmans, et qui anime l’émission à succès « La Charia et la vie ». Ce courant gagne les faveurs de larges couches de la population.

une vision libérale, celle du jordanien Sami Haddad qui présente « Plusieurs opinions », un débat contradictoires où sont invités des personnalités de sensibilités politiques différentes. Cette vision montre un certain attachement aux revendications démocratiques et à la souveraineté populaire et nationale.

Al Jazeera fait la promotion d’un nouveau journalisme arabe en langue classique arabe. Il y a un scepticisme vis-à-vis du modèle d’objectivité totale avec l’idée qu’il ne peut y avoir de véritable séparation entre les faits et l’opinion. Cependant la chaîne ne revendique pas une partialité mais plutôt un « point de vue », notamment celui de refuser de censurer les images de violence. Le journaliste, selon Al Jazeera, est avant tout engagé et doit revendiquer sa vérité subjective. On comprend alors le poids pris par les images de guerre et de violence sur la chaîne. Lors de l’opération Renard du désert en 1998, Al Jazeera disposait de correspondants au sol alors que les journalistes de CNN étaient dans des bombardiers. En 2006 elle retransmet intégralement la vidéo de l’exécution de Saddam Hussein.

Des liens complexes avec le Qatar

La politique étrangère du Qatar est structurée autour de quatre grands pôles interconnectés : l’Islam, l’influence médiatique, les investissements financiers massifs en Europe et aux Etats-Unis et les médiations régionales. En raison de son financement, il semble difficile, pour la chaîne, de se poser en contre-pouvoir de la famille royale.

La chaîne a d’abord été conçue pour accompagner la montée en puissance fulgurante du Qatar dans le Golfe et sur la scène internationale et lui garantir une protection contre les menaces régionales visant ses réserves gazières en développant une capacité de nuisance sur la scène médiatique régionale. L’ouverture de la chaîne au débat politique dans le monde arabe va permettre aux responsables qataris, sans intervenir directement, de tisser des liens et constituer de véritables réseaux de connaissances dans l’ensemble de la région, notamment les partis islamiques, et parmi les élites des diasporas arabes et musulmanes dans le monde entier[6], tout en assurant à ce petit État une protection contre les remous provoqués par la normalisation de ses relations avec Israël ainsi qu’une assurance contre les appétits suscités par ses ressources gazières. Elle offre une tribune à tous les acteurs du Proche-Orient ainsi qu’une visibilité et une reconnaissance sans commune mesure avec la faiblesse de ses institutions démocratiques[7]. On assiste à un double mouvement au tournant des années 2000-2010 : l’affirmation d’une opinion publique arabe médiatisée et la montée en puissance de la chaîne ont coïncidé avec un verrouillage des champs médiatiques et politiques qataris[8].

L’État qatari a longtemps insisté pour que la chaîne développe une rhétorique anti-saoudienne. Dès la création de la chaîne, un groupe de journalistes fut coopté par le pouvoir pour refléter les alliances du nouveau régime. Depuis une tentative de coup d’État contre l’émir en 1996, le régime saoudien est soupçonné d’agir contre le Qatar. Ainsi la chaîne n’a longtemps couvert que de manière très critique l’actualité saoudienne et multiplié la diffusion de débats avec des opposants saoudiens.

Dans Ben Laden, Al Jazeera et moi (2001), Jamal Ismail, grand reporter et ancien correspondant d’Al Jazeera en Afghanistan, montre que la chaîne a choisi de ne diffuser que tardivement un entretien qu’il avait réussi à obtenir avec Ben Laden en décembre 1998. La direction de la chaîne préférait à l’époque chercher des déclarations d’islamistes susceptibles d’embarrasser le gouvernement égyptien à l’époque où ses relations avec le Qatar étaient très tendues, le Qatar accusant l’Égypte d’avoir soutenu une tentative de coup d’État contre l’émir.

Les câbles secrets de l’ambassade américaine, révélés par WikiLeaks, montrent qu’Al Jazeera a modifié à plusieurs reprises sa couverture de certains événements pour se conformer aux orientations de la diplomatie qatarie[9], notamment en ce qui concerne les Etats-Unis. La divulgation d’un document montrant que le directeur de la chaîne, Wadah Kanfar, a retiré un article sur demande américaine a précipité la démission de celui-ci en 2011.

Il ne faut cependant pas penser que la chaîne a forcément occulté les choix diplomatiques controversés du Qatar, notamment son alliance avec les Etats-Unis, derrière une rhétorique arabiste. Ces grands sujets ont été discutés dans les émissions et les journalistes de la chaîne ont relayé les critiques internes et internationales en face du ministre des Affaires Étrangères[10]. En effet le poids des opinions publiques est non seulement pris en compte, mais privilégié au détriment des élites arabes gouvernantes, qui vivent la popularité de la chaîne comme une intrusion dans leurs affaires internes et une dépossession de leur capacité à communiquer avec leurs citoyens. La voix arabe que représente Al Jazeera, qui puise sa légitimité dans son professionnalisme et dans sa fonction de relais médiatique des oppositions, constitue une pression permanente sur les gouvernements.

L’arrivée de nouveaux acteurs médiatiques arabes :

Le régime saoudien a longtemps essayé de bloquer l’accès de la chaîne qatarie au marché publicitaire mais face au développement de la chaîne, il décide de lancer Al Arabiya en 2003, une chaîne financée par le groupe saoudien MBC (Middle East Broadcasting Company) et installée à Dubaï. Sa mission est de contrer la vision du monde défendue par Al Jazeera en visant un auditoire théorique de 350 millions d’Arabes et de 1,5 milliards de musulmans : elle se veut la voix de la modération face à sa rivale qatarie qualifiée d’extrémiste et de sensationnaliste. Alors qu’Al-Jazeera est une chaîne de « mobilisation » des opinions publiques arabe contre l’influence des États-Unis, Al-Arabiya a plus une posture « libérale », pro-Américaine. La chaîne saoudienne cherche à « islamiser » la chaîne qatarie en mettant l’accent sur le « contrôle » qu’exercerait les Frères Musulmans sur sa direction. L’affrontement entre ces deux chaînes illustre les tensions diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et le Qatar jusqu’en juillet 2008 où un accord est finalement trouvé sur le tracé des frontières entre les deux pays. À partir de cet instant l’opposition saoudienne disparaît de l’écran[11].  En mai 2012 apparaît une nouvelle concurrente, Sky News Arabie, projet conjoint de la News Corporation de Rupert Murdoch et Abu Dhabi Media Investment Corporation. Elle se veut un média de neutralité entre Al Jazeera et Al Arabiya au moment des révolutions arabes. C’est donc bien la rivalité entre les grandes puissances du Golfe qui façonne le paysage médiatique de la région.

Les conséquences du tourbillon des « printemps arabes »

RévolutionsArabeAl Jazeera a eu un rôle important dans la perception des Printemps Arabes au sein du monde arabo-musulman mais aussi, plus généralement, dans le monde tout entier. En effet la chaîne a accueilli favorablement la plupart de ses révoltes. Elle tire ainsi profit de l’ouverture politique de Doha à l’égard des mouvements politiques islamiques, surtout des mouvements proches des Frères Musulmans qu’elle a soutenu, et utilise les réseaux qu’elle avait entretenue de longue date pour projeter son influence sur l’ensemble de la région. Al Jazeera a joué un rôle de « mégaphone »[12] : elle a donné la voix à la jeunesse urbaine de ces pays qui utilisait les réseaux sociaux pour appeler à la mobilisation. Ainsi le 10 février 2011, Al Jazeera retransmet le discours du président égyptien Hosni Moubarak en direct tout en divisant l’écran en plusieurs pour suivre, au même moment, les réactions de la foule, place Tahrir. Lorsqu’il annonce qu’il ne quittera pas le pouvoir, la chaîne filme en direct les réactions de la foule en colère.

La position défendue par la chaîne se lit dans l’utilisation qu’elle fait des logos, en parlant de « Révolution » pour la Tunisie, du « Vendredi de la colère » pour l’Égypte ou du « Changement » pour la Lybie.  Elle utilise des montages qui vont dramatiser la couverture des révoltes égyptiennes et libyennes tout en faisant appel à des interventions de témoins. C’est pourquoi se multiplient durant les manifestations les pancartes « Merci Al Jazeera ! » ou « La vérité est sur Al Jazeera », que la chaîne n’hésite pas à diffuser.  L’engagement d’Al Jazeera dans les Printemps Arabes lui vaut un certain nombre de critiques, notamment celui de trop confondre activisme et journalisme.

Mais la chaîne accorde une couverture inégale aux révoltes, en fonction des pays, notamment dans le cas du Bahreïn, de l’Iran et de la Syrie. Pour le Bahreïn elle ne parle pas, comme les autres, de révolution populaire mais de conflit interconfessionnel entre chiites minoritaires dans la péninsule arabe et sunnites, dont sont issus les membres de la famille régnante. Le but est d’étouffer une contestation qui est aux portes des monarchies du Golfe et de protéger la famille royale du Bahreïn (proche des Al-Thani). De même la chaîne relaie très peu les manifestations à Téhéran en février 2011. Pour la Syrie c’est le contraire : après avoir d’abord soutenu implicitement le régime et avec le développement d’une opposition islamique, la chaîne relaie toutes les vidéos YouTube mises en lignes prétendument par des opposants au régime sans en vérifier l’authenticité, alors que bon nombre d’entre elles sont trafiqués.

Une image ternie depuis 2012 ?

Bien que restant toujours la première chaîne d’information dans les pays du monde arabe, la chaîne connaît depuis 2012 une érosion de son audience, notamment à cause de sa supposée proximité avec les Frères Musulmans. En Tunisie le nombre de téléspectateurs est passé de 950 000 en janvier 2012 à 200 000 en décembre 2012. Au même moment au Maroc le nombre de téléspectateurs est passé de 2,5 millions à 1,8 millions. En Libye, avec 800 000 téléspectateurs en moyenne, la nouvelle chaîne Al Hurra concurrence Al Jazeera. On peut voir dans cette baisse un phénomène lié à l’élargissement (relatif) de la marge de liberté dans les pays ayant vécu un « printemps arabe » où les citoyens vont disposer de leur propre chaîne, encore plus libre que la chaîne qatarie. Mais cela est surtout lié aussi à la baisse de crédibilité de la chaîne qui n’a pas réussi à séparer de sa ligne éditorial, l’agenda politique du Qatar avec les révoltes des Printemps Arabes. Le rôle joué plus ou moins directement par Al Jazeera dans les révolutions arabes, en s’alignant sur la diplomatie qatarie, semble avoir influencé les audiences qui ont suivi. En effet, si la chaîne est d’abord vue comme porte parole des manifestants et des oppositions, notamment tunisienne et égyptienne, les prises de positions pro islamiques, mais aussi la distance sémantique marquée notamment avec les oppositions à Barheïn, démontrent les limites du modèle et une relative perte de crédibilité qui lui est liée.

Benoît BIMBAULT

[1] Medhi LAZAR, « Qatar : quelle stratégie régionale ? De l’influence à la puissance »,  Diploweb, le 14 octobre 2012

[2] Mohammed EL-OIFI, « L’effet Al-Jazira », Politique étrangère, volume 69, numéro 3, automne 2004, p. 649-660.

[3]  Crée en 1997, présidée par le cheikh Hamad ben Thamer et dont les membres du conseil d’administration sont tous membres du gouvernement

[5] Mohammed EL-OIFI, op.cit

[6] EL-OIFI Mohammed, « Al-Jazeera : les ressorts incertains de l’influence médiatique », CERISCOPE Puissance, 2013.

[7] Claire-Gabrielle TALON, Al Jazeera : liberté d’expression et pétromonarchie, Paris, PUF Proche-Orient, 2011 , p. 257

[8] loi 23 (2004) et loi 123 sur « la création des associations » : limitation de la liberté de réunion. Loi n°3 contre le terrorisme : allongement de la période de détention provisoire.

[9] EL-OIFI Mohammed, « Que faire d’Al-Jazira ? », Le monde diplomatique juin 2011, page 3.

[10] Claire TALON, op. cit.,  p 77

[11] EL-OIFI Mohammed, op. cit.

[12] MENSA Coralie, « Place Tahrir, Al-Jazeera jouait le rôle de mégaphone »,  Libération, 20 avril 2013

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