L’Amazonomachie, le futur de la contre-insurrection ? Une étude des Jegertroppen, les femmes commando de l’armée norvégienne

Amazonomachie, littéralement « le combat des Amazones » moulage en plâtre
Amazonomachie, littéralement « le combat des Amazones » moulage en plâtre

 

Au cours d’un passage de L’Ethiopide, une épopée du Cycle troyen, une troupe d’Amazones engage le combat contre les Grecs sous les murs de Troie. Leur reine, Penthésilée, affronte Achille. Après un long combat, elle est tuée par le Thessalien. Face à son acte et reconnaissant la bravoure de la guerrière, Achille cesse le combat et la bataille prend fin. Pendant quelques temps la guerre de Troie est figée, les belligérants rendant hommage à la reine défunte. A n’en pas douter, leur attitude aurait été toute différente si un homme était tombé sous les coups d’Achille. Ce n’est pas seulement en leur qualité de guerrières exceptionnelles, mais bien en tant que femmes que les Amazones ont, l’espace d’un instant, infléchi le déroulement de la guerre. Malheureusement, dans cette épopée c’est par son sacrifice que ce commando féminin a accompli un pareil exploit. Si tel funeste exemple n’est que peu enviable, la logique d’employer des femmes, en tant que femmes, sur le champ de bataille afin de remporter la victoire, reste d’une actualité mordante.

Si l’histoire retient le nom de grandes chefs de guerre ce n’est qu’au cours du XX siècle que les armées conventionnelles ouvrent leurs rangs aux femmes1. Tout d’abord simples auxiliaires sans statut militaire, les femmes finissent par intégrer les bataillons. Les bastions militaires tombent les uns après les autres y compris les plus sanctuarisés à l’image des équipages de sous-marins2 ou, ce qui nous intéresse ici : les forces spéciales. Comme il est aisé de se l’imaginer, de telles garçonnières sont restées plus fermées que d’autres. Mais la création des Jegertroppen, ou «Groupe de chasse» norvégiennes en 2014, un escadron de forces spéciales uniquement composé de femmes, change la donne. Bien plus qu’une vitrine promouvant la modernité de l’armée norvégienne, les Jegertroppen ont pour ambition de changer la face des opérations spéciales. Le futur de la contre-insurrection se conjuguera-t-il désormais au féminin ?

La féminisation des forces : le serpent de mer de la réforme des armées

Les femmes ont toujours gravité autour des zones d’activité des armées, mais sans jamais pénétrer au cœur du métier des armes, l’exposition au feu leur étant refusée. Elles étaient cantonnées aux activités de soutien. Aujourd’hui encore on peut voir l’héritage de ce passé dans la structuration des divers corps d’armée. Ainsi, seules 10 % des femmes militaires françaises servent dans la filière « combat », le gros des troupe étant affecté au domaine « électronique – informatique » (15 %) , ou encore au Service de Santé des Armées (15 %) et surtout dans le secteur administratif (40%)3. Symboles de l’exposition au feu, les OPEX (opérations extérieures) n’associent que peu les femmes à leur déroulement. En 2014, 6,3 % des militaires féminins y ont pris part4. C’est à partir des années 1980 que les armées ont peu à peu ouvert les rangs combattants aux femmes. On peut déceler deux grandes raisons à ce processus de féminisation des forces armées, l’une communicationnelle, l’autre pratique.

Le personnel féminin sert d’outil promotionnel pour les armées. Les femmes soldats sont mises en avant pour donner un visage plus humain, rénové et diversifié. Mettre en lumière ces femmes servant sous les drapeaux permet à une armée de se draper dans des atours résolument plus modernes, ainsi que d’offrir aux yeux de la population qu’elle défend son adéquation avec ses changements. En temps de guerre, la logique ne change pas. Récemment, les forces kurdes ont mis leurs troupes féminines sur le devant de la scène, car étant présentes en nombre parmi leurs rangs5 dans leur lutte contre Daesh, dont nul ne saurait douter du déplaisir des membres d’être tués par une femme.

Cependant, l’ouverture de l’armée aux femmes est également un moyen de regarnir les rangs alors que la chose militaire n’est plus un passage obligatoire suite à la disparition progressive de la conscription. Intégrer les femmes au panel de recrutement permet assez aisément de doubler son audience. Le soldat se fait rare, autant exploiter le potentiel féminin. Cette approche suit la logique de «une femme est un soldat comme un autre ». Il s’agit de piocher dans un réservoir désormais mixte, sans se soucier d’éventuelle diversité dans le-dit réservoir. L’armée norvégienne en particulier ne s’en cache pas. Le Chef de la Défense, l’Amiral Bruun Hanssen a ainsi déclaré : «Désormais, nous avons deux fois plus de personnes parmi lesquelles choisir. Ainsi, il sera plus facile de diriger un personnel motivé et expérimenté dans nos différentes tâches et situations»6. Une femme n’est pas recrutée en tant que femme mais en tant que soldat, avec un matricule et sans qualité genrée.

Dépassement ou pâle copie des autres forces spéciales ?

Au cours de l’histoire on a pu voir se former des corps militaires uniquement composés de femmes. Bien qu’il soit tentant de les recouvrer de la dénomination anachronique de « forces spéciales », ces détachements avaient des objectifs quelque peu différents de ceux des escouades d’intervention polyvalentes que nous connaissons aujourd’hui. Souvent dédiées à la protection d’un souverain, les fonctions militaires de ces équipes ne passaient qu’après les tâches que l’on pourrait désigner sous le vocable « d’agrément ». Si elles ont pu faire montre d’une certaine efficacité, leur rôle était avant tout d’offrir aux visiteurs, hôte de marque et potentiel rivaux une vision intimidante, sensuelle et par la même déstabilisante, quand elles n’étaient simplement pas un harem en treillis. Parmi ces combatifs sérails on pourrait citer les renommées Amazones de Kadhafi, esclaves sexuelles du colonel7. Bien entendu, ces troupes d’élite féminines sont radicalement éloignées de ce qui est attendu des femmes dans l’armée en général et des Jegertroppen en particulier.

A y regarder de plus près la mise à l’épreuve des Jegertroppen n’a rien à envier à celles des autres forces spéciales de part le monde. Elles ont un haut niveau de formation acquis par le sang et la sueur : repoussement des limites physiques des candidates, formation à un large panel d’arme, privation de sommeil, de nourriture, mais aussi combat urbain et opérations contre-terroristes ou encore raids derrière les lignes ennemies, rien n’y échappe. Les quelques éventuelles spécificités sont le fait des rudes conditions climatiques norvégiennes et des techniques pour s’y adapter. La sélection est particulièrement ardue. Sur les 317 candidates s’étant présentées aux examens initiaux seules 88 ont pu passer les épreuves et ce n’est qu’un maigre contingent de 13 femmes qui a réussi achever la formation. Ce ratio de 1/25e est comparable aux forces spéciales masculines.

Site des forces armées norvégiennes

Il peut être intéressant de noter que, paradoxalement, l’apparition de cette unité élitiste par nature a été simplifiée par le maintien de la conscription en Norvège. En effet, l’embrigadement au sein de forces spéciales n’est que rarement le premier pas dans une carrière militaire. On ne rejoint un groupe de ce type qu’après une certaine expérience dans les forces conventionnelles. Or, ici le recrutement s’adresse en partie aux conscrites et donc aux novices. Si elles le souhaitent les candidates ayant réussi la formation peuvent persister dans le domaine des forces spéciales mais aussi retourner à la vie civile, même si pour la majorité cela constitue une voie royale vers une carrière militaire.

La Norvège avec un peu plus de 10 % de l’armée composée de femme n’est pas la nation ayant le plus féminisé sa défense nationale8. Elles n’apparaissaient pas sur les théâtres des opérations spéciales. Comme dans de nombreux pays, bien que les forces spéciales soient ouvertes aux femmes, peu demandent à y entrer et aucune ne réussit les épreuves d’admission. Comme le soulignait Ashton Carter, le secrétaire de la Défense des États-Unis, le fait de supprimer les barrières à l’entrée n’est pas suffisant pour accroître la proportion de femmes dans l’armée. Des initiatives telles que les Jegertroppen permettent de créer une véritable dynamique pour la féminisation, une opportunité de fait et non plus seulement de droits. D’aucun arguerait que cela revient à mettre à mal le principe d’égalité, et de l’accès aux fonctions par le mérite. Mais, sans de tels projets, la féminisation des forces armées et surtout de ses corps les plus élitistes resterait lettre morte. Ce régime d’exception n’est pas contre-nature, mais au contraire fécond.

Comme nous l’avons vu, la féminisation des forces armées a suivi la logique de « une femme est un soldat comme un autre ». Malgré ses ratés, celle-ci est plutôt bénéfique. On peut imaginer que plus les femmes sont intégrées, et donc moins différenciées que les hommes dans une armée, plus le pays fait montre de progrès. Et l’on aurait pas tort, l’armée est un puissant révélateur des évolutions d’une société. Mais se contenter de cette logique ne permet pas de profiter pleinement du potentiel de la féminisation des forces armées. Par là même l’on se prive de potentielles innovations et autant de succès opérationnels en devenir. Jusque-là pensée comme un support quantitatif, la féminisation doit passer le cap de l’enrichissement qualitatif. Comme cela est mis en exergue sur le site des Forces armées norvégiennes, « la différence entre les sexes et les qualités dont sont dotées les femmes ont une grande valeur intrinsèque dans la conduite des opérations »9. Ici, on serait tentés de voir un passage de la féminisation des armées à une féminisation de la guerre. A n’en pas douter, la création des Jegertroppen représente un changement paradigmatique majeur. Il ne s’agit plus seulement d’augmenter la proportion des femmes dans le métier des armes, mais de donner des caractères féminins, ou considérés comme féminins, dans la manières d’employer les armes. Elles sont destinées à devenir de petites unités de commandos, faisant preuve d’agilité, de précision et surtout d’efficacité.

Les Jegertroppen : gageure ou panacée ?

L’un des arguments principaux, si ce n’est le seul, en défaveur de l’incorporation de femme au sein de forces spéciales est relatif aux différences morphologiques entre hommes et femmes. En somme, ces dernières courent moins loin, moins vite et avec moins de poids sur le dos que leurs collègues masculins. Si cet argument est souvent avancé avec mépris et condescendance, il n’en reste pas moins juste. Ainsi, l’US Marine Corps a montré qu’en moyenne, les cadets féminins portent 58 % de leur poids alors que les cadets masculins ne supportent que 40 % de leur masse corporelle10. Cette allégation laisserait à penser que les femmes sont moins capables et donc moins efficaces.

Du fait de la composition uniquement féminine de l’unité, les Jegentroppen ont pu adapter leurs équipements. Les membres de la troupes portant un barda de 30 kilogrammes, alors qu’il est de 40 kilogrammes pour les autres forces spéciales norvégiennes.

Mais face à cela deux questions surgissent. La première c’est celle de la relative dotation des forces spéciales qui peuvent se permettre de demander, et d’obtenir, des équipements spécifiques qu’elles jugent adéquats. Une telle personnalisation et affabilité à l’égard des troupes n’est guère envisageable à l’échelle de toute une armée, qui ne peut se contenter que d’uniformité à l’aune de la tyrannie des économies d’échelle.

La deuxième question est peut-être la plus importante : est-il si grave que les performances physiques des soldats féminins soient inférieures à celles de leur collègues masculins ? Du temps où la guerre consistait à balancer le plus fort possible une barre d’acier affilée dans la tête de son antagoniste, en effet, les aptitudes physiques primaient. Mais la loi du plus fort est quelque peu datée, désormais c’est la loi du mieux équipé qui prévaut. Ainsi, les différences physiques entre hommes et femmes importent moins, lorsqu’il s’agit de faire face à des tireurs embusqués et des bâtiments piégés. Les femmes membres des forces spéciales, ayant subit les formations parmi les plus exigeantes du monde, font montre de dispositions physiques certes inférieures à celles de leurs pendants masculins mais largement suffisantes sur le champs de bataille et par là même équivalentes.

En outre, cette d’absence de femmes dans les rangs de forces spéciales ont pu limiter leur efficacité lors d’opérations extérieures. Le Capitaine Ole Vidar Krogsaeter, un officier du Forsvarets Spesialkommando11 déclare : « En Afghanistan, l’une de nos plus grande difficulté était que si nous entrions dans une maison nous ne pouvions parler avec les femmes. Lors de combats en zone urbaine il faut être capable d’interagir également avec les femmes. Ajouter du personnel féminin était un besoin opérationnel»12. On ne saurait être plus clair. Les Jegertropppen ne sont pas une simple fantaisie mais une nécessité.

Si une telle approche permet de battre en brèche l’image de la femme cantonnée à son rôle d’auxiliaire de l’armée, il ne faut pas se fourvoyer dans un autre mythe. Celui de la femme présente au feu mais uniquement dans la douce optique de faire du relationnel avec les populations locales, de n’être que le gant de velours autour de la véritable armée, elle, caparaçonnée de fer.

L’armée suédoise avait été un des précurseurs dans la matière en créant des unités militaires entièrement féminines considérées comme observatrices et chargées d’interagir avec les femmes civiles présentes sur les théâtres d’opération. Mais, réduites à trois membres et surtout ne possédant aucun mandat clair, ni d’expérience opérationnelle profonde, l’unité a rapidement été mise en veilleuse.

Les Jegertropppen, elles, permettent d’allier la puissance de feu des forces spéciales classiques et répondre aux nouveaux défis de la guerre asymétrique. Elles ont donc des capacités de militaire d’élite comme celles d’agent de renseignement. Ici, le fer ne s’oppose pas au velours comme dans les forces spéciales classiques ou dans le précédent suédois, mais agissent de concert.

A ces capacités innovantes sur le champs de bataille ou dans les zones grises où cohabitent civils et combattants, vient s’ajouter une spécificité dans un domaine d’action des forces spéciales désormais central : la formation d’unités étrangères. Nous pouvons voir en quoi il peut être avantageux d’employer des femmes instructrices hautement spécialisées pour former d’autres femmes dans des pays soucieux de se doter d’appareils sécuritaires performants et protéiformes.

Conclusion

Les Jegertroppen sont un premier jet dans le chamboulement de la place des femmes dans les forces armées et dans la manière de penser les opérations spéciales. Elles représentent un basculement paradigmatique en puissance. Mais, tout le problème se trouve dans l’aspect potentiel, hypothétique, à peine balbutiant d’une telle initiative. Le programme vient de voir le jour, et s’il a suscité un certain engouement dans le Royaume13, il n’y a aucune garantie de voir à l’avenir le modèle se développer et s’exporter. La Norvège fait souvent figure d’avant-garde que cela soit en matière sociale, culturelle ou stratégique, avec les avantages et les inconvénients que cela suppose. Le choix est simple : les avant-gardes séduisent et deviennent la norme, ou effrayent et s’évanouissent. L’amazonomachie comme stratégie contre-insurrectionnelle est une lueur, un horizon, mais n’est pas encore gravée dans le marbre.

Jean Leviste

Notes :

(1) Il est entendu que les femmes ont participé a des conflits en tant que combattantes mais rarement au sein d’armée institutionnalisées.

(2) La Navy américaine fut la première à sauter le pas en 2010, les premières patrouilles sous-marines françaises incorporant des femmes sont prévues pour 2017

(3) Source : Sénat

(4) Source :Haut comité d’évaluation de la condition militaire, 7 ème rapport, « Les femmes dans les forces armées françaises de l’égalité juridique à l’égalité professionnelle », juin 2013

(5) Les femmes constitueraient près de 40% des Unité de défense du peuple (YPG, Kurdistan de Syrie)

(6) Source : site des Forces armées norvégiennes. Citation originale : « Now we have twice as many people to choose from. This will make it easier to direct motivated personnel and the right expertise to our different tasks and positions, »

(7) Bien que dans ce cas vraies troupes d’élites et esclaves sexuelles se mélangeaient. Comme le décrit Le Monde : «  La tenue bleue était réservée aux vraies gardes entraînées. La tenue kaki n’était en général que du cirque ».

(8) On peut citer notamment Israël avec environ 30 % de femmes, ou les États-Unis et ses 17 %.

(9) Citation originale : Ulikhetene mellom kjønnene og de styrkene som kvinnene representerer har høy egenverdi under gjennomføring av operasjoner.

(10) Norway’s « Hunter Troop », The World’s First All-Female Special Forces, Foreign Affairs, 2016

(11) Unité de forces spéciales norvégienne spécialisée dans les opérations anti-terroristes

(12) Citation originale : “In Afghanistan, one of our big challenges was that we would enter houses and not be able to speak to the women,” explained Captain Ole Vidar Krogsaeter, an officer with Norway’s Special Forces Operations. “In urban warfare, you have to be able to interact with women as well. Adding female soldiers was an operational need.”, disponible sur – Norway’s « Hunter Troop », The World’s First All-Female Special Forces, Foreign Affairs, 2016

(13) Après une première année concluante le programme a été relancé pour trois ans.   

Bibliographie :

Site consulté

Forces armées norvégiennes : https://forsvaret.no/en/

Articles

Women in special operations: Female troops detail their time in combat, The Washington Post, 2015

Norway’s « Hunter Troop », The World’s First All-Female Special Forces, Foreign Affairs, 2016

Avec les Jegertroppen, la Norvège se dote d’une force spéciale féminine, L’Opinion, 2016

Jegertroppen: Norway’s All-Female Special Forces Unit, NATO Canada, 2016

1400 fikk tilbudet – ti kvinner kom seg gjennom Forsvarets ekstremutdanning, Aftenposten, 2015

Disse jentene inntar Forsvarets siste skanse, Aftenposten, 2014

Forsvaret vil ha kvinner, Arbeidets Rett, 2014

L’armée sous pression pour conforter la place des femmes, Le Monde, 2014

Rapports

Haut comité d’évaluation de la condition militaire, 7 ème rapport, « Les femmes dans les forces armées françaises de l’égalité juridique à l’égalité professionnelle », juin 2013

« Des femmes engagées au service de la défense de notre pays », Rapport d’information, Sénat, 26 mars 2015

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