Le Népal, un an après le drame

Au cours de l’été 2016, j’ai passé trois semaines au Népal, accompagnée de trois autres membres de l’association Edu’Kidz [1], afin de concrétiser l’un de nos nombreux projets. Ayant pour objectif de promouvoir l’accès à l’éducation dans divers pays du monde, nous avons profité de la période estivale pour rencontrer nos partenaires en Asie afin de mieux les connaître et de savoir comment pérenniser nos actions. J’ai pour ma part participé à la dernière étape de ce périple de trois mois. Nous avons ainsi contribué au financement et à l’achat de matériel scolaire pour l’école Shree Bhagawati Higher Secondary School, située dans le village de Sankhu, dans la vallée de Katmandou, ainsi qu’à l’achat de lampes solaires pour de nombreux élèves, initiative utile dans un pays où les coupures de courant sont intempestives. Nous avons eu la chance de pouvoir vivre pendant deux semaines auprès des habitants de ce village et de prendre pleinement conscience de la réalité de leur vie quotidienne. Ce voyage fût plus généralement l’occasion de découvrir un pays encore peu connu, se remettant tout juste du terrible tremblement de terre du 25 avril 2015.

Temple de Swayambunath, Katmandou
Temple de Swayambunath, Katmandou

En arrivant au Népal, le tremblement de terre, dont le bilan s’élève à plus de 9 000 morts, était naturellement très présent dans mon esprit. Le village dans lequel nous séjournions a été fortement touché, 90% des habitations ayant été partiellement ou totalement détruites par le choc du 25 avril ou par la seconde secousse, certes plus faible, qui avait frappé le pays seulement quelques jours après.

En se promenant dans les villages népalais tels que Sankhu, ou même dans Katmandou, la capitale, des traces du tremblement de terre restent présentes. Blocs de pierre au sol, bâtiments en reconstruction, immeubles coupés en deux laissant la moitié d’une pièce à la vue de tous, l’autre partie s’étant effondrée… Néanmoins, il est difficile parmi tous les travaux en cours de savoir lesquels sont réellement en lien direct avec ce phénomène naturel désastreux et lesquels relèvent uniquement de la seule construction de nouveaux bâtiments.

En réalité, les preuves matérielles de ce tremblement de terre ne sont plus si nombreuses et ressortent avant tout des témoignages des Népalais eux-mêmes. Lorsqu’ils nous parlaient de leurs habitudes de vie, ces derniers ne cessaient de débuter leurs phrases par « avant le tremblement de terre », nous rappelant ainsi en permanence que cet épisode restera à jamais un élément de rupture dans leur histoire.

Le village de Sankhu, toujours en reconstruction
Le village de Sankhu, toujours en reconstruction

 

Une tente du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies dans le village de Sankhu
Une tente du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies dans le village de Sankhu

Plus d’un an après le tremblement de terre, les Népalais ne semblent pas prêts à pardonner le comportement de leur gouvernement pendant la crise qui a suivi. Beaucoup notent que, alors que la communauté internationale dans son ensemble se mobilisait, les autorités nationales restaient curieusement absentes. En réalité, ce choc aura poussé les divers partis politiques à reconnaître leurs errements, caractérisés par une succession au pouvoir de coalitions instables, et à s’entendre, menant ainsi à l’entrée en vigueur d’une nouvelle constitution en septembre 2015. Le tremblement de terre aurait donc favorisé une entente nationale. Mais loin de ces débats politiques menés à Katmandou, l’aide directement apportée aux citoyens népalais a été insuffisante. D’autant plus que le fort niveau de corruption dans le pays laisse penser que les fonds de soutien envoyés n’ont pas nécessairement été utilisés à bon escient.

Au cours de mon voyage, c’est une commerçante de Pokhara, la deuxième ville du pays, qui a le mieux résumé la méfiance de la population népalaise envers son gouvernement. Lorsque nous lui avons dit que nous étions français, elle nous a immédiatement parlé de la série d’attentats qui a récemment frappé notre pays. Nous étions désemparés car ce n’était pas la première fois que nous remarquions que beaucoup de Népalais associaient avant tout la France à ces horreurs et non plus à la beauté de ses paysages, au luxe ou à la Tour Eiffel. Voyant notre réaction et notre tristesse, cette commerçante a cherché immédiatement à nous remonter le moral en nous assurant que nous avions de la chance : « dans votre pays, quand quelque chose d’horrible arrive, au moins votre gouvernement essaye de faire quelque chose ». Sous-entendu : les Népalais n’ont pas cette chance.

Ce sont avant tout les monuments de la vallée de Katmandou classés au patrimoine mondial de l’UNESCO qui témoignent de la violence et de l’impact du tremblement de terre. Toujours en rénovation, certains temples laissent apparaître d’importantes fissures sur leurs façades et ne semblent tenir que grâce au soutien de simples poutres en bois qui paraissent bien frêles face à de tels édifices. On en vient alors rapidement à penser que la prochaine secousse, même minime, pourrait définitivement enterrer ces héritages du passé.

Durbar Square, Katmandou
Durbar Square, Katmandou

 

Durbar Square, Patan
Durbar Square, Patan

 

Stupa de Bodnath, Katmandou
Stupa de Bodnath, Katmandou

La société népalaise est profondément multiculturelle. Sur seulement 150 000 Km², une multitude de groupes culturels se côtoient, chacun ayant su conserver leurs langues, leurs croyances et leurs coutumes. S’il est pratiquement impossible de pouvoir clairement recenser chacune de ces communautés, il est certain que plus d’une centaine de langues sont pratiquées au Népal, bien que la majorité de la population comprenne également le népali. Les principales différences entre les divers groupes s’expliquent notamment par la position géographique du pays, coincé entre l’Inde et la Chine. Ainsi, les communautés du Sud sont essentiellement indo-népalaises, originaires du nord de l’Etat indien, et parlent plus couramment le népali. Hindouistes, elles appliquent encore le système indien des castes. A l’inverse, les communautés du Nord du pays sont souvent originaires du Tibet, bouddhistes, et substituent un système clanique à l’organisation de la société en castes.

Bien qu’habitués à vivre ensemble, les Népalais revendiquent régulièrement leur appartenance culturelle, source de nombreux débats politiques. Ainsi, l’entrée en vigueur de la constitution de septembre 2015 a entraîné de nombreuses violences dans le pays. Ces contestations des minorités visaient à s’opposer à la division du pays en 7 provinces ne respectant pas suffisamment la répartition des communautés sur le territoire.

Ce multiculturalisme pose également problème au niveau linguistique. Si plus d’une centaine de langues maternelles sont encore pratiquées, une décision de la Cour suprême rendue en 1999 a interdit l’utilisation des langues minoritaires dans le cadre administratif. Cette promotion du népali, compris par une grande majorité de la population, a essentiellement vocation à unifier le pays en tentant de créer une culture commune. Néanmoins, cela est également perçu comme un danger pour les traditions locales, les ethnies minoritaires y voyant un risque de perdre leur identité.

La religion est essentielle dans la culture du Népal qui, jusqu’en 2006, était encore le seul pays officiellement hindouiste avant de devenir un Etat laïc. Aujourd’hui, l’hindouisme reste la religion majoritaire (environ 81% de la population) devant le bouddhisme (environ 10%). Néanmoins, la cohabitation des diverses communautés a progressivement permis une interpénétration des croyances, au point que certaines fêtes religieuses soient célébrées en commun. Les Népalais sont généralement très croyants et pratiquants. Tout au long de l’année, les fêtes et festivals religieux se succèdent, célébrant essentiellement les anciens accomplissements des divers dieux. Enfin, l’importance culturelle de la religion se matérialise surtout à travers la présence de  nombreux temples ou de plus petits autels disséminés en nombre à travers chaque village ou sur les routes.

Festival en l'honneur d'un dieu hindou à Sankhu
Festival en l’honneur d’un dieu hindou à Sankhu
Un autel à l'effigie du dieu Ganesh au bord d'une route de Sankhu
Un autel à l’effigie du dieu Ganesh au bord d’une route de Sankhu

L’accès au système scolaire, bien que reconnu comme un droit constitutionnel, gratuit et obligatoire pour les cinq premières années, est profondément inégalitaire. Les enfants habitant dans les zones reculées et montagneuses ne disposent pas nécessairement d’infrastructures scolaires à proximité ou comprenant suffisamment de professeurs. L’inégalité entre les filles et garçons est également forte, ces dernières étant moins souvent poussées à continuer leurs études. L’enseignement devenant payant à partir de 11 ans, les familles les moins aisées ont tendance à ne financer que les études des garçons.

Au premier plan, une école à Katmandou
Au premier plan, une école à Katmandou

 

L'école de Sankhu
L’école de Sankhu

 

Second bâtiment de l'école de Sankhu
Second bâtiment de l’école de Sankhu

Sur le plan territorial, la population népalaise reste encore peu urbanisée. Au-delà des rares centres urbains du pays, tels que Katmandou ou Pokhara, les villages sont de plus en plus isolés, notamment dans les zones de montagne du nord du pays. De cet isolement découlent de profondes inégalités, notamment en matière d’accès à l’éducation ou au système de santé.

A cela s’ajoutent de fortes inégalités entre hommes et femmes. Globalement, les épouses restent encore fortement sous le contrôle de leur mari, même lorsqu’elles ont eu la possibilité de faire des études. Malgré quelques avancées, ces inégalités restent ancrées dans la société voire sont renforcées par les textes de lois. Ainsi, la constitution de septembre 2015 a provoqué de nombreuses contestations visant à dénoncer un texte très patriarcal. Ce dernier prévoit en effet que seul le père de famille peut discrétionnairement décider d’accorder la nationalité népalaise à ses filles. Or, cette nationalité conditionne l’accès à de nombreux droits. De même, les chances de réussite scolaire sont beaucoup plus faibles chez les jeunes filles. L’enseignement n’étant gratuit que jusqu’en cinquième année, les parents privilégient souvent l’éducation des garçons au détriment de celle des filles. Ce choix s’explique aussi par le fait que quelque soit leur niveau d’études, ces dernières risquent fortement de finir par renoncer à trouver un travail afin de s’occuper des tâches domestiques. Paradoxalement, c’est une femme qui est devenue présidente de la république en 2015.

Néanmoins, l’inégalité la plus caractéristique de la société népalaise reste son organisation en classes hiérarchisées appelées castes. Ce système héréditaire est inspiré des castes indiennes et a pourtant été officiellement aboli dans les années 1960. Cependant, l’organisation de la société en castes demeure réelle et influence fortement les rapports entre les individus. Chaque caste est également endogame, leurs membres devant épouser une personne issue du même groupe. L’organisation et la hiérarchisation des castes est fondée sur un principe de « pureté » : les castes supérieures sont jugées « pures », les castes inférieures « moins pures » et les hors-castes ou « intouchables » sont considérées comme « impures ». Reprenant les principales particularités du système indien, les castes sont divisées en quatre groupes eux-mêmes subdivisés en sous castes et tous fondés à l’origine sur la profession de leurs membres.

Si certaines avancées ont progressivement été réalisées, les professions choisies étant de moins en moins liées à la caste d’origine, un fort contrôle social demeure, empêchant l’abolition des castes dans la pratique. Le gouvernement a néanmoins mis en place une prime de 100 000 roupies pour les individus de castes supérieures épousant des « intouchables ».

A Sankhu, des habitants se lavent et nettoient leur linge dans les eaux polluées d'une rivière
A Sankhu, des habitants se lavent et nettoient leur linge dans les eaux polluées d’une rivière

De plus, au-delà de toutes ces inégalités, le Népal reste un pays pauvre et sous-développé, dont l’espérance de vie n’est que d’environ 64 ans pour les hommes et 66 ans pour les femmes. Certes, le tourisme qui s’y est développé pourrait être un facteur d’enrichissement. Néanmoins, cela peut également être une source de troubles pour le pays qui voit alors les prix augmenter dans les zones les plus touristiques et ne dispose pas d’infrastructures, notamment routières, adaptées à l’accueil de nombreux voyageurs. Partagé entre jungle et montagne, le pays ne dispose que de routes étroites, rarement goudronnées lorsque l’on s’éloigne des rares centres urbains et parfois saturées par les bus touristiques qui complexifient le quotidien des népalais.

L'Annapurna, Himalaya
L’Annapurna, Himalaya

 

La jungle népalaise
La jungle népalaise
La route principale entre Katmandou et Pokhara, inadaptée au passage des nombreux bus touristiques
La route principale entre Katmandou et Pokhara, inadaptée au passage des nombreux bus touristiques

Enfin, les quelques avantages du développement du tourisme dans la région sont loin de bénéficier à l’ensemble de la population népalaise, surtout pour ceux qui ne sont pas en contact direct avec les étrangers venus visiter le pays. A ce titre, l’exemple le plus frappant au cours de mon séjour aura été le double visage de la ville de Pokhara. A première vue, celle-ci est marquante pour son calme, sa propreté et sa relative prospérité contrastant nettement avec le bruit et la pollution de Katmandou. Les abords du lac, où se succèdent les hôtels, restaurants et boutiques de souvenirs pourraient faire penser à n’importe quelle station balnéaire française. Or, il suffit de s’éloigner à quelques minutes à peine de l’artère principale de la ville pour être de nouveau confronté à la réalité de la vie népalaise : des routes en mauvais état, des bâtiments souvent délabrés et des ordures s’entassant au sol.

Les bords touristiques du lac de Pokhara...
Les bords touristiques du lac de Pokhara..

 

... contrastent avec la précarité du reste de la ville
… contrastent avec la précarité du reste de la ville

Au-delà des seules conséquences directes du tremblement de terre, le Népal a donc encore de nombreux défis à relever.

 

Katmandou
Katmandou

 

Quartier de Thamel, Katmandou
Quartier de Thamel, Katmandou

 

La jungle, vue de Sankhu
La jungle, vue de Sankhu

 

Camille Savelli

[1] Pour en savoir plus sur l’association Edu’Kidz :

http://edukidz.org/

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