Rapprochement russo-japonais : vers un règlement des litiges territoriaux ?

    Le 4 octobre 2016, lors d’une rencontre bilatérale, la Russie et le Japon ont déclaré être prêts à créer un partenariat commercial, dans le but de faciliter les investissements japonais dans le « Grand Est » sibérien. D’après The Japan Times (1), les investissements iraient dans le développement de l’aquaculture, les côtes sibériennes représentant 80% des ressources maritimes russes. Le site The Diplomat (2) ajoute que le Japon devrait également investir au moins 10 millions de dollars dans la compagnie pétrolière russe Rosneft.

shinzo-abe-putinCrédits : REUTERS/Pavel Golovkin/Pool. 2016

    Toujours selon The Japan Times, cet accord devrait surtout être une étape de plus vers le règlement des litiges territoriaux qui opposent les deux États et empêchent toute signature de traité de paix depuis plus de 70 ans. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon et la Russie se disputent la souveraineté des îles Kouriles du sud, qui réunissent les archipels d’Habomai, Shikotan, Kunashiri et Etorofu, situées à la pointe de la péninsule du Kamtchatka et au nord du district d’Hokkaido.

    L’archipel des Kouriles du Sud entre dans le giron russe le 3 septembre 1945, après que les forces de la IIeme Armée soviétique d’Extrême-Orient occupe entièrement les îles, trois jours après la capitulation du Japon. Yukiko Kuroiwa rapporte dans son article « Les relations russo-japonaises à l’ombre de leur contentieux territoriaux » (3) que c’est au cours de l’invasion russe que les habitants japonais ont été expulsés de l’archipel. Les familles expropriées vont par la suite se regrouper en associations – soutenues et financées par l’État japonais – et militer pour la rétrocession des îles au Japon, parvenant à attirer l’attention et la sympathie du reste de la population. D’après Yukiko Kuroiwa, les Japonais font preuve d’un fort nationalisme sur la question. Ils considèrent que ce chapelet d’îles – qu’ils nomment Hoppôryôdo, « Territoires du Nord » – a toujours été peuplé par des populations japonaises et qu’il fait entièrement partie du territoire national.

japon_russie_kourilsCrédits : PopulationData.net. Japon-Russie : îles Kouriles

    Tout au long de la Guerre froide, la diplomatie japonaise a multiplié les tentatives pour reprendre les « Territoires du Nord » et signer un traité de paix avec l’URSS. En septembre 1956, le ministre des Affaires étrangères japonaises Matsumoto (4) lance des négociations, qui aboutissent le 19 octobre à la signature à Moscou de la « Déclaration commune russo-japonaise ». La Déclaration met fin à l’état de guerre sous-jacent, mais ne traitant pas du problème des territoires contestés, elle ne constitue pas un traité de paix. Le contexte de lutte des blocs freine considérablement les tentatives faites de part et d’autre pour régler le litige et les négociations qui suivent ne parviennent pas à aboutir. La Perestroïka de Gorbatchev, puis l’implosion de l’URSS et l’arrivée de Boris Eltsine au pouvoir font naître beaucoup d’espoir au Japon d’un règlement prochain du litige. Pour Yukiko Kuroiwa, les Japonais ont longtemps adopté une attitude intransigeante sur la question, via le principe d’indissociabilité de l’économie et de la politique : il n’y aurait pas d’échanges avec la Russie tant qu’il n’y aurait pas d’accord de paix.

    Les négociations sont d’autant plus difficiles à mener que, tant au Japon qu’en Russie, la question soulève toujours autant les passions, chaque incident nourrissant un peu plus la xénophobie ambiante. Ainsi, durant l’été 2006, un chalutier japonais a pénétré dans les eaux territoriales russes au large des Kouriles du Sud, les gardes-côtes russes ont immédiatement réagi en ouvrant le feu sur le navire, provoquant la mort d’un des pécheurs. En 2008, le gouvernement japonais a fait connaître de nouvelles lignes directrices pour les manuels scolaires dans lesquels la souveraineté japonaise sur les « Territoires du Nord » y était affirmé. La visite du président Medvedev en 2011 et l’annonce par le Ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou en mars 2016 de sa volonté d’installer sur les îles Kouriles des systèmes de défense côtiers semblent indiquer à nouveau un enlisement durable des négociations.

    Malgré toutes ces tensions, la position japonaise s’est considérablement assoupli avec l’arrivée de Shinzo Abe au poste de Premier ministre, qui a entamé une politique volontariste envers la Russie. Selon The Japan Times, ce processus débute en mai 2016 à Sotchi en Russie, lorsque le Premier ministre Abe propose au président Vladimir Poutine une « coopération en huit points ». Ces « huit points » se traduisent par un accroissement de la coopération entre les deux États dans les secteurs de l’énergie, des transports, de l’agriculture, de la technologie, de la santé, de la culture, du business et dans le financement d’infrastructures en Sibérie.

    D’après le site The Diplomat, l’objectif des Japonais est de multiplier les liens avec la Russie de façon à progressivement régler les différends territoriaux, ce qui une fois fait doit permettre de nouer de véritables partenariats politiques et commerciaux. Aux yeux de Tokyo, la Russie a de l’influence sur la Chine et sur la Corée du Nord, dont le militarisme est une source constante d’inquiétude. De leurs côtés, les Russes, dont les relations avec l’Europe et les États-Unis sont de plus en plus froides, tentent d’équilibrer leur nouveau partenariat avec la Chine, en s’appuyant sur le Japon et l’Inde notamment. La Russie limite ainsi au maximum sa dépendance en s’appuyant sur plusieurs grands partenaires commerciaux en Asie.

    Les deux parties multiplient les signes et les gestes dernièrement. Ainsi, le Japon a déclaré le 19 octobre qu’il était prêt à signer un traité de paix sans exigence pour que les litiges territoriaux soient réglés. En signe de bonnes volontés, le Japon s’est dit prêt à laisser d’office le contrôle de deux îles à la Russie (5), pour permettre une saine négociation sur les deux îles restantes (Etorofu et Kunashiri). En retour, le 25 octobre 2016, le Kremlin a libéré un navire de pêche et son équipage, saisi en septembre après que le navire se soit aventuré dans les eaux au large de l’île de Kunashiri (6).

    Pour autant si la coopération économique est véritablement recherchée, la Russie ne semble pas décider dans l’immédiat à faire la moindre concession sur les questions territoriales. Que pensez alors des déclarations de rapprochement entre les deux États ? La Russie de Poutine se refuse à tout acte de faiblesse. Les îles Kouriles, toutes désolées qu’elles soient, n’en possèdent pas moins un intérêt stratégique. De son côté, le journaliste de The Diplomat Dmitry Filippov (7) considère que Shinzo Abe joue un jeu dangereux avec la Russie, s’éloignant de ses partenaires traditionnels occidentaux dans le but de détourner la Russie de la Chine, mais sans pour autant posséder la moindre garantie. Les mois à venir devraient permettre de déterminer si le rapprochement russo-japonais mené par Shinzo Abe et Vladimir Poutine conduit à un règlement du conflit ou n’est qu’un simple jeu de dupes.

Arthur Pouzet

Sources :

(1) The Japan Times, « Tokyo, Moscow eye body to promote Japanese investment in Russia’s Far East », 04/10/2016

URL : http://www.japantimes.co.jp/news/2016/10/04/business/tokyo-moscow-eye-body-promote-japanese-investment-russias-far-east/#.WBIEiySeLIV

(2) Filippov Dmitri, « Shinzo Abe Going All In on Improving Japan-Russia Ties », The Diplomat, le 03/09/2016

URL : http://thediplomat.com/2016/09/shinzo-abe-going-all-in-on-improving-japan-russia-ties/

(3) Kuroiwa Yukiko, « Les relations russo-japonaises à l’ombre de leur contentieux territorial », Outre-Terre 2/2007 (n° 19) , p. 305-316

(4) Yamada Yumiko, « Japon/Russie. Le litige des  »Territoires du Nord » », Outre-Terre 3/2003 (no 4) , p. 172-180

(5) The Japan Times, « Japan may ink peace treaty with Russia without settling ownership of disputed isles », 19/10/2016

URL : http://www.japantimes.co.jp/news/2016/10/19/national/politics-diplomacy/japan-may-ink-peace-treaty-russia-without-settling-ownership-disputed-isles/#.WAh_7CSeLIU

(6) The Japan Times, « Russia releases Japanese fishing boat seized last month », 25/10/2016

URL : http://www.japantimes.co.jp/news/2016/10/25/national/russia-releases-japanese-fishing-boat-seized-last-month/#.WBH0KySeLIV

(7) Filippov Dmitri, ibid.

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