Lutte contre la corruption en Inde : les billets ne valent plus une roupie

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MANJUNATH KIRAN/AFP – Lundi, des habitants de Bangalore, dans le sud de l’Inde, font la queue devant une banque afin d’échanger leurs devises, sous une affiche du premier ministre Narendra Modi

 

La lutte contre la corruption en Inde entre dans une nouvelle phase avec la mesure radicale (1) prise par le gouvernement mercredi 9 novembre. Le premier ministre indien Narendra Modi a annoncé la démonétisation de 24 milliards de billets soit l’ensemble des billets de 500 et 1000 roupies. L’annonce de cette mesure gardée secrète a été une véritable surprise pour l’ensemble de la population.

Ces billets qui représentent 86% des coupures en circulation en Inde sont désormais obsolètes. Dans ce pays où 90% des transactions sont effectuées au comptant et où plus de la moitié de la population n’a pas de compte bancaire, la panique est totale. La population peut échanger ses billets contre des petites coupures en banques, pour un montant maximal de 4000 roupies par jour. Mais les établissements ont rapidement manqué de liquidité. Quant aux sommes dépassant 4000 roupies, elles doivent obligatoirement être déposées sur des comptes en banques, ainsi sortir de l’ombre et s’exposer à un contrôle fiscal. Cette décision s’accompagne de mesures contraignantes : les distributeurs bancaires sont limités à l’émission de 2000 roupies par jour et les retraits de compte en banque plafonnent à 10 000 par jour et 20 000 par semaine. La population a jusqu’au 30 décembre pour échanger ses coupures. Tout l’argent déposé sur les comptes bancaires devient susceptible d’être taxé. Cette mesure vise ainsi à lutter contre l’argent noir non taxé, dans un pays où seulement 3% de la population paie un impôt sur le revenu. Ainsi, de nouveaux billets de 2000 roupies et 500 roupies, avec de nouveaux signes de sécurité, ont été mis en circulation depuis le 9 novembre, et  un nouveau billet de 1000 roupies, avec un format et un dessin inédit, sera prochainement introduit. Cette mesure permettrait par conséquent de mettre hors circuit un volume très important de fausse monnaie.

Narendra Modi explique ainsi les objectifs de cette loi : « Contrôler la corruption, l’argent noir et la fausse monnaie qui ralentissent nos progrès ». En juillet 2016, la Banque centrale estimait que l’économie grise (activité légale qui échappe en tout ou partie au fisc) représentait 23,2% du PIB de l’Inde en 2007. Global Financial Integrity, think tank américain, estime la perte indienne sur l’économie parallèle et illicite à 344 millions de dollars sur les dix dernières années. Narendra Modi a principalement été élu en mai 2014 pour ses promesses de lutte contre la corruption endémique du pays. L’économie grise se développe sur une volonté des nantis d’échapper aux impôts, mais également sur une population pauvre, constituée d’une classe ouvrière à faibles revenus et de petits commerçants et entrepreneurs qui ont besoin de liquidité pour leur vie courante. Ceci notamment car la plupart n’ont pas de banques près de leur lieu de vie. Une autre frange de la population se trouve en difficulté : les Indiens à l’étranger. La diaspora détient souvent de grandes réserves de roupies en liquide et se retrouve dans l’incapacité de changer les coupures.

Cette mesure révolutionnaire plonge le pays dans une panique totale. La population se rue dans les banques, or celles-ci sont rapidement en défaut de liquidités. S’ensuit alors une course absurde à l’achat de biens afin d’écouler ses coupures. La BBC rapporte ainsi l’histoire d’un homme entré dans un magasin de téléphone portable à New Delhi : avec trois millions de cash en roupies, il voulait acheter l’intégralité du stock d’iPhone. Les plus pauvres sont touchés de plein fouet par cette mesure. Dépourvus de compte en banque, ils doivent trouver les moyens d’obtenir le change sur leurs billets de 500 et 1000 roupies afin de ne pas perdre ces sommes. Chacun fait appel à sa famille disposant d’un compte en banque pour y placer l’argent, ou le vend à moindre coût à des opportunistes qui iront le placer sur leur compte en banque. La plupart des boutiques n’acceptent pas les cartes bancaires, ainsi l’achat de produit de base tel que le lait devient compliqué pour qui n’a pas réussi à se procurer de petites coupures. Certains sont morts, n’ayant pu payer leurs soins à l’hôpital en liquide. De plus, faute de demande, le prix des légumes chute, mettant en difficulté les paysans. Modi affirme cependant : «  Ce gouvernement ne veut pas causer de problème aux personnes honnêtes mais ne veut pas non plus épargner les malhonnêtes ». La crise devrait rester de court-terme si les banques sont rapidement renflouées en liquidités. L’adaptation à cette mesure passera nécessairement par de fortes perturbations pour la population et sur l’économie, a fortiori sur les populations les plus pauvres. Néanmoins, cette mesure permet de faire rentrer des sommes colossales dans les banques : vendredi 11 novembre 2016, la Banque publique State Bank of India indique ainsi avoir reçu 2,5 milliards d’euros en espèces dans ses agences en deux jours. Les banques doivent tenir un état des lieux des montants entrants, ainsi que les noms des personnes déposant d’importantes sommes. Cependant, la disparition temporaire de ces billets n’empêchera pas une nouvelle économie parallèle d’émerger. Il faut ainsi espérer que le gouvernement continuera sur sa lancée afin d’empêcher la corruption sur le long terme.

Mathilde Blayo

 

Sources :

– Le Monde, “En Inde le parti de Modi pour lutter contre l’argent noir” http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/11/12/en-inde-le-pari-de-modi-pour-lutter-contre-l-argent-noir_5030020_3234.html

– Times of India, “Demonetisation move to create corruption-free India PM, Narendra Modi says” http://timesofindia.indiatimes.com/india/Demonetisation-move-to-create-corruption-free-India-PM-Narendra-Modi-says/articleshow/55329353.cms

– BBC :

http://www.bbc.com/news/world-asia-india-37947029

http://www.bbc.com/news/world-asia-india-37933233

http://www.bbc.com/news/business-37906742

http://www.bbc.com/news/business-37915359

– Indian Express, “Next action will be against ‘benami’ properties: PM Modi”

http://indianexpress.com/article/india/india-news-india/pm-narendra-modi-demonetisation-corruption-black-money-benaami-property-4373110/

– Libération, “En Inde, les gros loupés de la chasse aux roupies”

http://www.liberation.fr/planete/2016/11/17/en-inde-les-gros-loupes-de-la-chasse-aux-roupies_1529075

(1) Il y a eu un précédent en 1978 sur les billets de 1000, 5000 et 10000 roupies

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