La question migratoire, source de tensions entre l’Inde et le Bangladesh

L’Inde est une nation indépendante depuis 1947 ; ancienne colonie britannique, elle compte 1 311 millions d’habitants étalés sur 3 287 263 km². Sa capitale est New Delhi. Le Bangladesh quant à lui succède à l’ancien Pakistan oriental et obtient son indépendance en 1971.Cet État compte 161 millions d’habitants sur 147 570 km2 et a pour capitale Dacca. En sus, il dispose d’une population sur un territoire grand deux fois comme l’Irlande, représentant l’une des densités de population les plus élevées au monde avec environ 1100 habitants par km². Ces deux pays partagent une frontière de plus de 4 000 km de long.

L’Inde est un pays dont la population est essentiellement hindoue, fonctionnant sur un système de castes et dont l’économie croissante implique, d’après les gouvernements successifs, une nécessité de contrôle de la question migratoire afin de conserver son dynamisme.

Le Bangladesh (comme le Pakistan) a une population à majorité musulmane qui entretient des liens culturels et économiques forts avec l’Inde depuis des décennies. L’islam est devenu la religion d’Etat, décision confirmée le 28 mars par la Haute Cour de justice. Une partie du territoire du Bangladesh appartient d’ailleurs toujours à l’Inde. 

La question migratoire est une source de tensions entre les deux pays depuis leur indépendance, particulièrement depuis celle du Bangladesh en 1971. Plusieurs facteurs (géo)politiques, religieux, environnementaux sont en jeu, ce qui complexifie une gestion commune de la question migratoire.

Des tensions historiques autour de la gestion des enclaves indiennes et bangladaises…

La frontière avait été précédemment tracée en 1947 par un haut fonctionnaire britannique, Radcliffe, sans que celui-ci ne se soit jamais déplacé dans le pays. Il avait ignoré des anomalies. Ainsi, certaines enclaves se trouvaient depuis le tracé de la frontière dans des situations absurdes. Trois enclaves indiennes sont situées à l’intérieur même d’enclaves bangladaises, à l’instar de vingt-et-une enclaves bangladaises entourées par une enclave indienne. L’enclave indienne de Dahala Khagrabari se situe à l’intérieur d’une enclave bangladaise, elle-même à l’intérieur d’une enclave indienne.

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Source : Outlook – Courrier International

Jusqu’à la construction du mur de séparation entre les deux Etats -débutée en 1992-, des milliers de Bangladais traversaient quotidiennement ou régulièrement la frontière, de manière illégale, pour aller travailler en Inde, et rentraient tout aussi régulièrement chez eux au Bangladesh. De nombreux membres d’une même famille, suite à la Partition, en Inde et d’autres au Bangladesh avaient pour habitude de passer d’un pays à l’autre plusieurs fois par jour. Le Bengale est en effet partagé entre le Bengale occidental indien et le Bangladesh. Ces mouvements transfrontaliers étaient quotidiens, certainement pas vécus comme de la migration mais comme des allers-retours fonctionnels entre deux pays partageant des liens économiques, culturels et familiaux forts. Pendant longtemps, cette traversée illégale de la frontière a été tolérée par l’État indien. Jamais des mesures administratives n’ont été mises en place pour contrôler l’identité des migrants ou organiser l’expulsion des irréguliers. On estime cependant que jusqu’à 20 millions de Bangladais ont émigré clandestinement en Inde depuis les années 1970.

La naissance du Bangladesh, en 1971, déclenche l’espoir des populations quant à des avancées sur la question migratoire. L’accord Indira-Mujib de 1974 pose les bases d’une solution viable au problème des enclaves via l’intégration au territoire où elles étaient installées. Dacca accepta de signer l’accord mais l’Inde refuse, invoquant l’inégalité de la redistribution. En effet, les enclaves indiennes sur le territoire bangladais s’étalaient sur environ 70 km², contre 28 km² d’enclaves bangladaises sur le sol indien.

Le gouvernement indien dispose d’une tradition plus ancrée historiquement et pense la migration des bangladais comme facteur d’instabilité et donc comme une source de conflits. De plus, l’hypothèse que Dacca instrumentalise les flux migratoires à des fins géopolitiques a été soulevée comme justification à cette hostilité. En effet, le Bangladesh utiliserait la diaspora présente en Inde pour peser sur les développements politiques.

 … sur fond de différends religieux et politiques, justifiant la construction d’un « mur de la peur »

Les motivations de la première vague d’immigration étaient déjà principalement religieuses, les hindous du Bangladesh (alors Pakistan oriental) se réfugiaient en Inde, tandis que les musulmans d’Inde s’enfuyaient vers le Pakistan oriental. Aujourd’hui, la migration s’explique par un territoire culturellement proche. Les hindous bangladais fuient leur pays car l’insécurité religieuse est forte, tandis qu’en Inde, ils peuvent avoir une pratique libre de leur religion.

Depuis le 9 septembre 2001, le risque terroriste a été souvent mis en avant (ainsi que la contrebande). Les attentats de Bombay en novembre 2008 ont intensifié et accéléré le processus de fermeture de la frontière sous forme d’une clôture-, la plus longue du monde.

Le mur de séparation

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Source : Libération

La construction du mur a commencé en 1992 à la suite des accords de 1985 en Assam, État situé au centre de l’Est indien. En 1998, le gouvernement central nationaliste hindou, mené par le BJP (Parti du Peuple Indien), a décidé d’étendre ce mur à toute la longueur de la frontière avec le Bangladesh. Celle-ci est matérialisée par plus de 2.500 km de barrière, deux rangées de barbelés sur environ 2,5 mètres de hauteur. Une zone de cent cinquante mètres de part et d’autre de la frontière est censée constituer un no man’s land

Trois objectifs officiels président à l’élévation de cette muraille, au coût d’un milliard de dollars :

  • mettre fin à l’immigration clandestine, qui modifie aussi l’équilibre ethnique et religieux actuel dans les régions frontalières.
  • lutter contre les infiltrations terroristes islamistes et de militants anti-gouvernementaux et sécessionnistes actifs dans le Nord-Est : People’s Liberation Army from Manipur, ULFA (United Liberation Front of Asom) en Assam, NSCN (National Socialist Council of Nagalim) au Nagaland, All Tripura Tigers Force et National Liberation Front of Tripura au Tripura, United Achik National Front au Meghalaya. Selon New Delhi, environ une centaine de camps de guérilla sécessionnistes ou de camps d’entraînement de militants islamistes sont présents au Bangladesh. Des groupes islamistes comme le Harkat-Ul-Jehad-Al Islami (HUJI) partageraient des camps avec les insurgés indiens et seraient impliqués dans le trafic d’armes.
  • lutter contre les trafics en tout genre.

Une autre motivation non-officielle de l’Inde est d’affirmer sa domination régionale en définissant plus clairement et physiquement ses frontières, alors qu’en d’autres endroits elles font l’objet de sévères contentieux avec les voisins plus redoutés que sont le Pakistan et la Chine.

Pour autant, on peut légitimement penser que le mur de séparation ne résoudra pas les problèmes régionaux. Il ne sera d’aucune utilité face à la pression de la population au Bangladesh. Les migrations historiques de la région du Bengale vers d’autres régions indiennes, encouragées par le colon britannique pour l’agriculture et les plantations de thé, ne sont pas prêtes de cesser face à la poussée démographique, à la pression sur le foncier et à l’extrême pauvreté.

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Source : Gaël Turine – Agence VU

L’incapacité bangladaise à gérer les crises naturelles, l’Inde comme territoire de repli pour les populations

La population est à environ 72% rurale en 2011. Le territoire bangladais est l’un des plus confrontés aux problématiques environnementales comme la faible qualité du sol, de l’eau, de l’air, et plus exposé aux catastrophes naturelles telles que les inondations, les sécheresses, les tempêtes tropicales. Le maintien d’une vie quotidienne saine est par conséquent plus difficile dans ces zones à risques.

Dans le Golfe du Bengale, le territoire est presque entièrement encadré par le delta composé par le Gange, le Brahmapoutre et la rivière Meghna, ainsi que d’autres fleuves mineurs. Presque 70% des territoires sont à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer. La menace environnementale principale dans cet espace est donc évidemment les inondations. De plus, le phénomène des moussons avec précipitations abondantes de mai à septembre couplé à la fonte saisonnière des sommets de l’Himalaya accroît ces risques.

Ceci cause des dommages à la population mais a également un impact économique. Les répercussions sont réduites via l’adoption de systèmes d’analyse, de prévision, de prévention, avec des outils de communication plus sophistiqués, des programmes internationaux etc. Mais ceux-ci sont mis en place seulement là où c’est possible, et les coûts supportés par la population restent très élevés. La population est très dépendante de l’agriculture et de l’élevage. Or les catastrophes naturelles entraînent la destruction des cultures et déciment le bétail. A long-terme, on constate une réduction des ressources naturelles pouvant conduire à l’insécurité alimentaire, l’endettement des agriculteurs et familles, les ventes de terres et le chômage. Avec des paramètres économiques tels que le fort emploi et des salaires plus élevés, Delhi et Bombay disposent des pull factors qui leur confèrent une forte attractivité.

La peur de l’insécurité environnementale, le risque permanent de catastrophes poussent les réfugiés à abandonner les zones les plus dangereuses pour aller dans des espaces plus sûrs.

Est cependant mis en avant le concept de « Divergence statistique » c’est à dire une différence des chiffres diffusés au niveau international. Les bangladais minimisent, l’Inde arrondit à l’excès le nombre de migrants (ir)réguliers. Les deux gouvernement revendiquent une imputation réciproque de la responsabilité, le gouvernement indien accuse le gouvernement bangladais de ne pas mettre en place des politiques de prévention et de gestion des catastrophes naturelles. De son côté, le Bangladesh accuse les autorités indiennes de grossir la question migratoire alors que l’Etat indien est en partie responsable de la vulnérabilité environnementale, par la construction de digues qui amplifient les inondations.

Vers une gestion commune des migrations et une accalmie des tensions entre les deux Etats ?

L’intégration des enclaves au territoire où elles sont installées a provoqué un regain d’intérêt après l’arrivée au pouvoir à Dacca de la Ligue Awami, en décembre 2008. Tant les enclaves indiennes que les enclaves bangladaises étaient concernées. L’accord pour recensement commun a conclu que la population totale vivant dans ces enclaves n’était pas supérieure à 55 000 personnes. Le 6 septembre, la rencontre entre le Premier ministre indien, Manmohan Singh, et son homologue bangladaise, Sheikh Hasina, a officialisé la volonté des deux pays d’intégrer les enclaves au territoire où elles se trouvent. Le Bangladesh récupère en effet 111 enclaves indiennes, tandis que l’Inde voit revenir 51 enclaves bangladeshi.

Privées des services de base des deux pays, éducation, soins de santé, services publics, électricité, assainissement, les populations vivaient comme des apatrides dans leur propre pays. Ils peuvent alors choisir de rester dans leur nouveau pays et d’en demander la nationalité, ou le quitter pour rejoindre l’autre côté de la frontière grâce à l’échange de territoires signé entre les deux pays.

L’accord Indira-Mujib prévoit que chaque pays accepte de garder sur son territoire ceux qui voudraient choisir la nationalité du pays voisin.

Onze ans après son prédécesseur Atal Behari Vajpayee, soit en 2013, le Premier ministre indien s’est rendu au Bangladesh. Pour lui, une visite bilatérale à un voisin ne doit être entreprise que s’il en résulte des avancées concrètes. La visite de son homologue Sheikh Hasina, l’année précédente, avait déjà montré la volonté de dialogue de Dacca. La présence de ce mur conserve cependant un caractère hautement inquiétant, depuis l’élection à la tête de l’Etat indien de Narendra Modi qui qualifie le Bangladesh de «réservoir de terroristes et d’analphabètes». Celui-ci joue ainsi sur la peur des populations pour accentuer la haine contre les musulmans. “Deux cent vingt mille hommes sont employés par la Border Security Force indienne, entre 60 000 et 80 000 soldats sont postés en permanence à la frontière.” Malgré le coût d’origine de construction du mur, couplé à celui des équipements et de l’entretien de l’armée, la population indienne, influencée par la propagande de la presse pro-gouvernementale, est “plus que jamais convaincue de l’intérêt de cette séparation.”

Apolline Ledain

Voir également : http://www.liberation.fr/planete/2015/02/13/entre-l-inde-et-le-bangladesh-le-mur-et-la-peur_1201047

http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/entre-l-inde-et-le-bangladesh-la-fin-de-la-frontiere-la-plus-compliquee-du-monde_1027275.html

 

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