La place de l’image dans l’actualité : retour historique

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A l’heure où Trump brandit des « faits alternatifs », là où les faits sont ce qu’ils sont, quelle part donner à l’image dans le traitement médiatique de l’actualité ? Presque deux mois après la chute d’Alep, comment analyser les images d’un conflit ? Retour sur un épisode marquant du XXe siècle : les images de la guerre du Golfe dans les médias.

«  C’est l’heure de l’émission. En 1990. C’est l’heure de la médiatisation. En 1990. C’est l’heure de la conscientisation » (Chanson de Jean le Loup, 1990). Voilà l’ambiance médiatique de la fin du XXe siècle. La médiatisation de la guerre du Golfe (1990-1991) est inédite dans l’histoire de l’information télévisuelle. Les moyens humains, techniques sur le terrain sont considérables et les procédés utilisés pour donner l’illusion d’une « guerre propre » ont été poussés à un niveau jamais atteint jusque-là. La prédominance de CNN dans le paysage médiatique a montré à quel point l’empire économico-médiatique a influencé le traitement de ce conflit. Bienvenue dans l’ère du spectacle et du mensonge.

CNN, géant médiatique et économique

Si CNN a été la chaîne de référence dans la médiatisation de la guerre du Golfe, c’est parce que son implication sur le terrain a été la plus engagée : 500 journalistes étaient dépêchés dans la région et deux cent millions de dollars ont été investis pour couvrir les événements. Lorsque Saddam Hussein chasse des journalistes d’Irak, il n’autorise que Peter Arnett, le célèbre commentateur de la chaîne américaine, à rester. CNN est installée et légitimée dans la couverture du conflit.

Cette domination sur le système médiatique s’explique par le fait que CNN est suivie par 53 millions de foyers américains abonnés et 13 millions dans le monde [1]. CNN s’est illustrée comme un titan médiatique, associant profit et information. Son succès est à comprendre  au prisme de l’engrenage économique dans lequel elle a été conçue. TBS (Turner Broadcasting System) est un groupe audiovisuel américain, qui possède quatre chaînes américaines, dont CNN. C’est le secteur le plus rentable des sociétés de Ted Turner. En effet, les bénéfices générés par la chaîne sont estimés à 135 millions de dollars en 1990, pour un chiffre d’affaires donné de 405 millions [2]. Les revenus proviennent principalement de la publicité et des abonnements des téléspectateurs, dont le nombre est important.  

CNN, TF1 ou La Cinq ont même proposé à la vente en grande distribution, au lendemain de la guerre, des vidéos du conflit en images. La guerre du Golfe est donc devenue un produit marketing, qui rapporte des revenus considérables à CNN, entre autres.

NBC, l’autre titan

Les chaînes d’information, comme NBC, ont aussi été pensées au cœur d’une structure économique qui surplombe le système médiatique. NBC dépend de l’entreprise GE (General Electric), qui était l’un des principaux fournisseurs de l’armée américaine pendant la guerre du Golfe. Il est alors facile de lier le volet politico-médiatique et l’appareil technologique à travers les images diffusées sur NBC. GE a, entre autres, fourni à l’armée américaine les appareils de pointe comme le missile Patriot, le missile Tomahawk, ou encore le bombardier invisible F 117 A Stealth.

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Agence magnum

La plupart de ces armes ont été exhibées à la télévision comme des vitrines de la puissance militaire, et non comme des armes de destruction. Ce travail de désincarnation est visible sur les images des champs de bataille, complètement déserts, où aucune victime n’apparaît.

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Agence magnum

Face à ces empires médiatiques que sont CNN et les autres chaînes comme NBC ou CBS,  la question se pose du devoir moral de la télévision. Si les images ne montraient pas la violence de la guerre, elles ont donné une image de la guerre qu’elle n’est pas : un conflit sans mort, sans blessé, martelant l’image d’une guerre technologique et juste, au détriment de la réalité. Le traitement médiatique de cette guerre a aussi donné l’illusion d’une guerre démocratiquement contrôlée, par le règne du direct.

Direct, illusion, désinformation

L’idée d’une information parfaite car vécue en direct a bercé l’opinion publique. La logique de marché était à l’œuvre dans le traitement médiatique de ce conflit : l’illusion du côté du producteur d’images, CNN, de couvrir des événements en continu et du côté du consommateur, le téléspectateur, d’avoir à disposition l’ensemble des informations, a été le couple gagnant pour la télévision et l’empire économique des médias, qu’ils soient américains ou français. Mettre sous tension le téléspectateur face au rythme du direct ne fait pas de lui un citoyen plus informé et encore moins conscient de la complexité de la guerre (Cf. Jean Baudrillard qui se demandait que faire quand les événements dépassent la vitesse du sens ? ). Dominique Wolton lui, s’interroge sur la nécessité de voir la guerre en direct [3], il évoque une « information malade de vitesse », en soulignant un paradoxe : les téléspectateurs ne réclament pas cette urgence de l’information. L’expérience du direct a pourtant été brève, le conflit armé était court, du 17 janvier au 28 février 1991, mais il a instauré une forme de dépendance aux images, qui a perduré dans le système médiatique jusqu’à aujourd’hui.

La télévision a instauré une nouvelle façon de faire du journalisme, à travers le direct, mais aussi les différents programmes qui se sont développés après cet événement. La logique même de l’information a été déformée, par une structure supérieure, qui est celle de l’économie des médias et de laquelle découle une nouvelle conception de l’information.

Le règne de l’image-spectacle  

La médiatisation de la guerre du Golfe a fait naître une autre logique dans les pratiques du journalisme, qui est celle de l’information spectacle (Cf. Guy Debord La Société du spectacle). La télévision a mis l’information et notamment l’image au rang d’un produit de marché.

Il faut noter ici une différence fondamentale, qui est au cœur de cette nouvelle façon d’informer et de montrer l’actualité. Il faut distinguer l’événement tel qu’il se produit, et l’information, autrement dit ce qu’on tire de l’événement [4]. Cette deuxième notion est l’essence même du travail du journaliste, ou reporter d’image. La confusion de ces deux notions a contribué à façonner les images du direct, réduisant ainsi le travail du journaliste, à un simple « diffuseur d’images ». Jean-Luc Mano, journaliste, envoyé spécial de TF1 remarque que « La pression de l’antenne était telle que nous n’avions plus le temps d’aller aux sources de l’information. La logique aurait voulu que l’on prenne le temps de réfléchir et que l’on aille chercher la confirmation de ce que l’on disait ou montrait… ». Le travail du journaliste ou du reporter d’images de guerre est effectivement de prendre de la distance, de trier, vérifier les informations. Le direct entrave son travail dans la quête de « vérité » au profit de la recherche de l’exclusivité. « Relever le défi de la guerre en direct, sous perfusion de CNN nous a amenés- consciemment ou non- à faire un pas de plus vers la société du spectacle…si chère aux Américains » selon une analyse de Béatrice Fleury-Vilatte.

L’information dans ce cadre-là est devenue un enjeu considérable, pouvant même aller jusqu’à falsifier volontairement ou non la réalité des événements, dans le but de susciter l’intérêt du téléspectateur. Les rumeurs ont été largement relayées dans la gestion de la médiatisation du conflit, comme « l’affaire des couveuses » , qui s’est avéré fausse et aurait servi de prétexte à l’entrée en guerre des Occidentaux.

Le flot d’informations continu a contribué à façonner de nombreuses rumeurs, allant même parfois jusqu’à la désinformation. Elle complète l’information en temps de guerre, apportant ce côté inédit, piquant, qui permet de temporiser les événements, au sens premier du terme, qui finalement ne sont pas aussi nombreux que le direct laisse à croire. L’exemple de la marée noire et son ampleur (1,4 millions de tonnes déversées selon l’état-major américain) a été illustré par France 3 dans Thalassa, le 1er février 1991, avec des images d’archives d’une marée noire française.[5] On voit ici à quel point l’image peut être instrumentalisée pour couvrir des événements ou appuyer des intérêts politiques, au service d’un discours uniformisé.

Si elle est un moyen de montrer la guerre, l’image n’en est qu’un fragment que le reporter d’image a choisi, ou a été contraint de choisir. Représenter l’événement par une photographie réduit le conflit à cette simple image de la guerre, éludant ainsi tous les autres paramètres qui rentrent en compte dans la compréhension de la guerre.

La médiatisation de la guerre du Golfe a révélé une manière inédite de couvrir le conflit armé. La mise en place de moyens humains et technologiques colossaux a justifié une diffusion de l’information sans précédent dans l’histoire de la télévision. La complexité du système militaire et médiatique, l’enchevêtrement des deux permet de comprendre pourquoi cette direction a été prise par les différents acteurs politiques et économiques. Les Etats, ainsi que les industries médiatiques, ont ainsi façonné les images du conflit, en instrumentalisant les images d’une guerre qu’elle n’était pas. Ainsi, la guerre du Golfe a été le terrain de l’expérimentation, non seulement d’une nouvelle forme de guerre technologique, mais aussi d’une nouvelle forme d’information visuelle. La vérité de l’image est alors remise en question et Donald Trump nous a donné un exemple saisissant. Cet épisode a réactualisé  l’importance de la place et de la vérité de l’image dans le traitement de l’actualité.  

Auriane Guerithault

[1] Dominique Wolton « War game », Document n°1 « CNN et ses concurrents ».

[2] Hante Wittemore, CNN, The inside story, 1990

[3] Dominique Wolton, L’information spectacle, dans Le Monde de l’édition du 24 janvier 1991

[4] Patrick Champagne, La double dépendance, Chapitre 1, L’Evénement

[5] Alain Woodrow, Information manipulation, édition du Félin, 1990

 

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