Leningrad, ou le nihilisme à la russe

« Sur des p*****s de Louboutin, dans un p***** de pantalon ». Difficile de faire plus clair, Leningrad n’est pas là pour ménager son auditoire. Ni qui que ce soit d’autre. Le groupe qui a fêté ses vingt ans en 2017 est aujourd’hui un phénomène majeur dans la musique russe contemporaine, dont le succès ne semble pas prêt de s’essouffler. Pourtant, si vous tapez leur nom sur un quelconque moteur de recherche « occidental », il vous faudra fouiller un peu avant de trouver la moindre information pertinente, la page Wikipédia francophone ne contenant que deux paragraphes dans la catégorie biographie, et d’une maigre discographie qui ne va pas au-delà de l’année 2014. A contrario, sur Yandex, moteur de recherche russophone par excellence, le groupe Leningrad va jusqu’à détrôner l’appellation révolutionnaire de la Venise du Nord, dont le groupe et son nom sont issus.

Tout commence avec Sergeï Shnurov, dit Shnur, originaire de la ville qui s’appelle encore Leningrad. Après trois ans d’études à l’institut de théologie, il enchaîne les missions en tant que déménageur, vitrier, menuisier avant de parvenir à intégrer la sphère musicale, notamment en tant qu’assistant sur les tournages de clips vidéo avant de rejoindre la radio « Moderne ». En 1991, il se consacre exclusivement à sa carrière musicale. Il lance le premier projet de hard rock russe « Алкорепица » (Alkorepitsa) avec un collectif de musique nommé L’oreille de Van Gogh. C’est en 1997 que Leningrad voit le jour. Sur son site officiel, le groupe se présente comme le projet artistique d’un petit club pétersbourgeois, assez chanceux pour avoir été parrainé par Léonid Fyodorov (leader du groupe Auktyon, et non le patriarche homonymique).  

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Sergeï Shnurov, leader du groupe Leningrad, au Casino de Paris le 16 mai 2018

La particularité de Leningrad tient dans sa capacité à se renouveler, touchant un public toujours plus large, sans jamais trahir son âme « whatever-iste ». En effet, si le groupe est en ce moment même en pleine tournée mondiale (le 13 mai à Londres, le 16 mai à Paris, le 18 à Riga…), les débuts n’ont pas été si faciles et si grandioses. En 2002, le maire de Moscou, Iouri Loujkov, leur interdit de grandes représentations dans la capitale, tandis que les grandes salles les boudent. Le groupe est donc familier des installations précaires qui feront office de scène, joue dans les bars les plus obscurs et répond à toutes les sollicitations. En parallèle, les rares radios et chaînes de télévision qui diffusent les chansons de Leningrad ont bien du mal à conserver du contenu du fait des bip incessants qui viennent couvrir chaque vulgarité, issue du mat russe (1). De fait, le style musical du groupe est simple, les grossièretés font partie intégrante de son identité et selon Shnurov lui-même, la plupart des chansons n’ont aucun sens, puisqu’elles sont écrites majoritairement par et pour lui. Shnur ne fait défection à Leningrad que de 2009 à 2010 (dates durant lesquelles le groupe est brièvement dissous) pour se concentrer sur son projet de Rouble – un groupe de rock, dont l’activité s’essouffle dès 2011. Le trio qu’il forme avec Andreï Antonenko et Alexandre Popov persiste, tandis que pas moins de 36 musiciens se succèdent et rejoignent plus ou moins longuement les rangs.

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Liste des trente-six artistes ayant fait ou faisant partie du groupe Leningrad depuis sa création en 1997.

Depuis les années 2000, âge d’or du groupe, le cap est clair : conquérir un territoire toujours plus grand, peu importe lequel et quelles que soient les plates-bandes sur lesquelles il faut marcher. Il faut dire qu’avec l’héritage des années 1990, Shnur a des sources d’inspiration illimitées pour alimenter le fond de ses chansons. Après l’effondrement de l’URSS, il est témoin des guerres de gangs qui envahissent les rues de Saint-Pétersbourg, du capitalisme qui prend violemment la main en Russie, et des Russes qui tentent d’adopter -avec plus ou moins de succès- les codes vestimentaires, musicaux, alimentaires etc. des “Occidentaux”. C’est ce copiage difforme que Shnurov tente de faire passer dans la musique et dans les clips de Leningrad. Le nom du groupe est d’ailleurs un pied-de-nez à la rebaptisation de la ville de Leningrad en Saint-Pétersbourg, comme un refus d’effacer l’histoire révolutionnaire et soviétique de la Russie. Alors que la Russie tente de se reconstruire, Shnurov va dans les tréfonds de la langue russe, extrait chaque face sombre de la Russie post-soviétique (alcoolisme, corruption du gouvernement, appétits divers etc),  la déconstruit, et en fait une fête.

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Shnurov, chef d’orchestre audacieux du groupe, entraîne son public dans une spirale d’adrénaline le temps d’un concert. Ici, au Casino de Paris le 16 mai 2018.

Leningrad est – et ce depuis ses origines- un groupe qui célèbre l’alcool, le sexe, et glorifie le mat. Shnurov est un ancien playboy, il fume (beaucoup), boit tout autant, jure et choque régulièrement par ses obscénités. Il s’inspire des chansons qui circulent dans les prisons, aussi bien que des bardes des années 1970, qui font de leur poésie des chansons et qu’ils accompagnent à la guitare acoustique. Il est aussi un businessman rodé – il est premier sur la liste russe du magazine Forbes– et fait partie du top 50 des personnalités pétersbourgeoises les plus connues. Le cynisme et les piques lancées à l’élite russe atteignent leurs cibles sans toutefois trop les déranger. Shnurov est invité à se produire dans des soirées privées organisées par de grands oligarques, dans les stades, dans les événements d’entreprises… Shnurov qualifie Leningrad de grupirovka, terme généralement réservé aux groupes de criminels. « Les Beatles ou les Rolling Stones sont des groupes. On a des goûts différents et pas de vision, d’idéaux ou de points de vue communs. On est comme une mafia ou comme un groupe de pirates, qui sont ensemble seulement parce que l’un est le meilleur tireur et l’autre le meilleur épéiste. »

Aujourd’hui, Leningrad a 208 000 abonnés sur Instagram, 1,7 millions sur YouTube et 307 000 membres sur son groupe sur le site Vkontakte (VK). Son public reste peu identifiable, après vingt ans d’existence : quarantenaires propres sur eux et adolescents antisystèmes se croisent en concert, en (très) grande majorité russophone. De fait, Leningrad peine à atteindre les oreilles des Occidentaux non-initiés, bien que Mediapart lui accorde un très bref article en 2014 avec la traduction de la chanson «Мы за всё хорошее» (2012) soit « Nous sommes pour tout ce qui est bien ». Konbini revient début 2017 sur l’incroyable clip de Kolschik – dont la traduction la plus proche serait « Le tatoueur », mais avec une connotation underground, bien plus proche du tatouage clandestin que du joli salon parisien. Métaphore de l’effet papillon, le clip est monté à l’envers, soit de la fin vers le début, et dépeint des coulisses macabres mais édulcorées d’un cirque en plein show, alors qu’une équipe policière se tient prête à intervenir sur une négociation mafieuse à laquelle participe leur taupe. Pour autant, difficile de savoir de qui on se moque ici. Leningrad tape successivement sur tout le monde, riches, pauvres, Russes, Occidentaux, femmes, hommes, politiciens, policiers, mafieux et employés de bureau, tous et toutes en prennent pour leur grade, mais avec minutie. Chaque clip dure entre sept à dix minutes, la plupart du temps truffé de clichés qui se succèdent habilement et qui valent d’ailleurs à Kolschik d’être primé à plusieurs occasions, notamment lors des UK Music Video Awards.

Dans Eksponat, soit « le chef d’œuvre », une jeune femme explique par conversation vidéo à Serge, jeune businessman qu’elle tente de séduire, les raisons de sa rébellion contre son père, à savoir échapper aux pressions liées à tous les diamants et les Mercedes qu’elle pourrait avoir mais qu’elle refuse afin de se consacrer à une vie simple, occupée sporadiquement par le dessin. Cependant, une fois que le jeune homme lui propose un rendez-vous, le clip devient un véritable défilé d’astuces afin de mettre la main sur les chaussures qui viendront parfaire sa tenue, copie conforme des Louboutin de Victoria Beckham. Pour qui n’a jamais été confronté.e aux clichés véhiculés sur les femmes russes, il ne s’agit que d’un clip faisant état des préparatifs d’un rendez-vous galant par une jeune femme légèrement excentrique. Pour qui connaît Leningrad, Eksponat expose le ridicule d’une Russe qui tente désespérément d’adopter les codes occidentaux en se faisant sosie d’une ancienne Spice Girl, qui se couvre de papier cellophane afin de perdre un tour de taille en l’espace d’un après-midi, s’allonge les cils, se recouvre de maquillage et épile chaque poil de son épiderme. L’objectif sous-jacent est d’échapper à ce qu’elle croit être son avenir, incarné par sa mère, affublée d’un legging léopard et dont la préoccupation principale est d’avoir du pain à la maison et de faire tenir ses bigoudis en place. La vaine dispute qui s’engage entre la mère et sa fille sur la question du pain n’est en vérité pas moins qu’une habile allégorie de la confrontation entre une génération qui a connu directement ou indirectement les difficultés de la période soviétique (notamment le siège de Léningrad, raconté par les grands-parents) et d’une autre génération pour laquelle le culte de l’apparence – qui garantit un bon mariage- prend le pas sur le reste. A la fin du clip, la jeune femme tombe la tête la première et laisse sur le tapis traces de maquillages et faux cils, se faisant l’incarnation d’une Russie qui se prend les pieds dans ses ambitions de transformation à l’européenne, trop rapide et trop radicale. La jeune fille refuse cependant de se laisser abattre et rampe tant bien que mal jusqu’à la porte où son rendez-vous sonne de façon incessante. C’est cette image un peu pitoyable mais finalement touchante qui laisse suggérer que tout critique qu’il soit, Shnur a de l’affection pour sa Russie.

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Mère et fille aux priorités divergentes s’affrontent le temps d’une brève dispute dans le clip vidéo d’Eksponat.

Si pendant longtemps, ce large panel de critiques a laissé un flou planer sur les allégeances de Leningrad, les choses semblent plutôt claires en ce qui concerne le Kremlin et la liberté artistique. En mai 2017, Alisa Vox, ex-chanteuse du groupe, poste un clip vidéo dans lequel elle se fait maîtresse d’école et pousse un lycéen à retourner en cours, plutôt que d’aller dans les rues de Moscou pour se laisser séduire par les prêches d’Alexeï Navalny– opposant à Poutine, régulièrement interpellé par les forces de police et dont les manifestations sont largement médiatisées y compris en Europe de l’Ouest.. Peu de temps après, le site Meduza révèle que la vidéo aurait été une commande de l’Etat, avec un salaire pour Vox et ses musiciens estimé à deux millions de roubles. Shnurov réagit très rapidement à cette chanson par le biais de deux publications sur Instagram, dans lesquelles il s’attaque principalement à la réalisation de la vidéo et à la musique en elle-même, qualifiant les paroles de « inintéressantes et d’un niveau de maternelle ». Pour autant, lorsque les circonstances l’exigent, Shnurov sait voguer en toutes eaux. Alors que la guerre bat son plein en Ukraine, Shnurov le pacifiste accepte en 2015 de se produire en Crimée devant le premier ministre russe Dmitri Medvedev, alors que la Douma promulgue une loi qui bannit le fait de jurer au cinéma et dans la musique et menace ainsi directement Leningrad. Tout pirate qu’il est, Shnur sait se faire corsaire pour protéger son trésor et cracher son nihilisme au visage du monde aussi longtemps et aussi loin que possible. En 2018, Leningrad dévoile un nouvel album – le premier depuis quatre ans. Parmi les titres, un est très sobrement intitulé « Poutine ». Les paroles font état d’un Vladimir Poutine identique depuis toutes ces années au pouvoir, qui ne fume ni ne boit, ou tout du moins que personne n’a vu. C’est un président qui pourrait apparemment tout faire, mais qui se l’interdit alors que rien ne lui est interdit. Sur scène, les vocalistes sont habillées aux couleurs de la Russie, mais par patriotisme ou par ironie, nul ne saurait le certifier.

Apolline Ledain

(1)  Le mat (en russe : мат, матерщи́на, ма́терный язы́к) désigne un langage, une façon de s’exprimer argotique, grossière et obscène, basée sur un vocabulaire spécifique très cru, utilisée en Russie et dans d’autres communautés de langue slave. (Wikipédia)

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