La loi des ghettos au Danemark : reflet du durcissement de la politique anti-migratoire nationale

Le Danemark, petit pays de l’Europe du Nord, est connu pour être l’un des pays les plus “heureux” au monde, pour être le pays du « hygge »[1], avec un système d’État providence unique, ou encore pour être un pays progressiste où les questions environnementales et écologiques ont une importance clé. Cependant, malgré ce bonheur apparent, le pays est remué par des tensions internes qui divisent une société déjà très fragmentée. La question migratoire par exemple, fait débat. Si le Danemark est aujourd’hui considéré comme un modèle dans plusieurs domaines, il l’est aussi dans celui des politiques anti-immigration restrictives, notamment pour les partis d’extrême droite à travers l’Europe. Il s’agit en effet d’un des pays ayant la politique migratoire la plus stricte d’Europe. Depuis la crise migratoire de 2015, le pays, qui avait d’abord accueilli des réfugiés, s’est petit à petit refermé sur lui même, et a mis en place diverses lois anti-immigration, souvent portées par l’ancienne et très contestée Ministre de l’Immigration et de l’Intégration, Inger Støjberg. Ces lois font débat, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, et sont souvent évoquées dans la presse étrangère, notamment française. C’est le cas par exemple de la loi anti-ghettos. 

Le 22 novembre 2018, une majorité de députés danois a adopté cette loi, entrée en vigueur début janvier 2019. Il s’agit de 22 mesures ayant pour objectif d’éradiquer les ghettos, des « sociétés parallèles » qui « [trouent] la carte du Danemark » selon Lars Løkke Rasmussen, ex-Premier Ministre danois. 

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Jacob Bøtter, “Danebrog” : https://www.flickr.com/photos/jakecaptive/129585030 

L’immigration au Danemark en quelques chiffres [2] 

Pour comprendre tous les enjeux de la question migratoire au Danemark, il est nécessaire de connaître les chiffres de l’immigration. Le Danemark est un petit pays (130e pays du monde en superficie), où vivent 5,8 millions d’habitants. Les trois villes principales sont Copenhague (1,6 million d’habitants), Aarhus (265000 habitants) et Odense (176000 habitants). À titre indicatif, 2,2 millions de personnes vivent à Paris intra-muros, et 12,21 millions en Ile-de-France. Parmi ces 5,8 millions d’habitants, 8,5% soit 500 000 sont non-occidentaux.

En 2015, année de la crise migratoire en Europe, 21 300 demandes d’asile ont été enregistrées au Danemark. Ce nombre n’avait jamais été si élevé et depuis, il n’a cessé de décroitre. En 2017, seules 3 500 demandes ont été enregistrées, nombre dont se réjouissait notamment le Parti populaire danois (DF). En 2018, ce nombre était de 2 600, et il semble encore baisser pour l’année 2019. En effet, le nombre de demandes d’asile enregistrées pour le premier semestre de 2019 était de 1 039, contre 1 209 en 2018.  Le nombre de demandeurs d’asile est au plus bas depuis 2008. 

Le nombre de titres de séjour accordés est lui aussi en forte baisse : en 2015, l’asile et le statut de réfugié ont été accordés à 10 783 personnes, tandis le titre de séjour pour regroupement familial a été accordé à 2 575 personnes. En 2018, le statut de réfugié était accordé à 1 621 personnes, et  seulement 493 personnes ont obtenu un titre de séjour pour regroupement familial. Cette année-là, seulement 3% des permis de séjour ont été attribués à des réfugiés. Les autres ont été octroyés à des ressortissants européens ou non-européens pour le travail ou les études. 

Qu’est-ce qu’un ghetto au Danemark ? 

Le terme « ghetto » choisi pour désigner ces quartiers où vit une majorité de populations immigrées, a fait débat au Danemark mais pas seulement. Chaque année depuis 2010, le pays recense ses « quartiers sensibles » dans une « liste des ghettos » (« ghettolisten » en danois), publiée par le Ministère Danois des Transports. Cette liste a été mise en place pour repérer les quartiers dans le besoin et prévenir l’enclavement communautaire. Les quartiers qui y sont recensés répondent à certains critères. Avant mai 2018, il fallait remplir au moins trois des cinq critères suivants pour être considéré comme un « ghetto» : 

  • la part des habitants au chômage et sans éducation est supérieure à 40% en moyenne pendant deux années consécutives, 
  • la proportion d’immigrés ou de personnes issues de l’immigration non-occidentale est  supérieure à 50%, 
  • la part des habitants de plus de 18 ans condamnés pour des crimes, des infractions à la législation en matière d’armes ou de drogue, est  supérieure à 2,7% en moyenne pendant deux années consécutives, 
  • la proportion d’habitants ayant entre 30 et 59 ans et n’ayant reçu que l’enseignement primaire ou moins est supérieure à 50%, 
  • le revenu brut moyen des habitants âgés de 18 à 64 ans, étudiants exclus, est inférieur à 55% du revenu brut moyen de la région en question. 

Lors du recensement de 2017, aucune zone ne remplissait les cinq critères, mais plusieurs en remplissaient quatre. Avant mai 2018, 22 quartiers figuraient sur cette liste. En mai 2018, les cinq critères ont été révisés et élargis. Les quartiers considérés figurant sur la liste étaient ceux ayant : 

  • une grande part d’habitants sans emploi et/ou sans éducation (seule l’éducation donnée au Danemark étant prise en compte) 
  • beaucoup d’habitants avec seulement l’éducation primaire (« Folkeskole » en danois) 
  • beaucoup d’habitants avec des revenus faibles 
  • trois fois plus de personnes ayant été condamnées pour crime que la moyenne du pays
  • plus de la moitié des habitants du quartier venant de pays non-occidentaux, ou étant les descendants d’immigrés venant de pays non-occidentaux. 

Les quartiers remplissant trois des cinq critères ont été placés sur la liste, faisant ainsi  augmenter le nombre de ghettos de 22 à 30 en mai 2018. Un quartier restant quatre années consécutives sur la liste de ghettos est placé sur la liste des « ghettos durs » (« hård ghetto » en danois) . En mai 2018, 16 quartiers étaient considérés comme des “ghettos durs”. Les criminels, les bénéficiaires du revenu minimum d’insertion et de l’assistance publique ont l’interdiction de déménager dans ces quartiers. Selon le gouvernement, cela permettrait d’assurer une mixité sociale et casser ces « sociétés parallèles ». Lors du recensement de décembre 2018, le nombre de ghettos était de 29, et celui de ghettos durs était de 15. 

Les ghettos sont pour le gouvernement, des quartiers à forte population immigrée d’origine non-occidentale, à faible revenus, et de religion musulmane, où, selon Inger Støjberg, « la charia a plus force de loi que la Constitution du royaume, où les valeurs danoises sont rejetées et où il y a trop de gens assistés ne parlant même pas le danois et trop de criminels». Cependant, nombre des habitants de ces quartiers vivent au Danemark depuis des décennies, parlent parfaitement danois, travaillent et payent leurs impôts

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Mjølnerparken est un ghetto dur, symbole de la lutte anti-ghetto et dans la ligne de mire du gouvernement danois. –KimBach, “All roads leads to Mjølnerparken” https://www.flickr.com/photos/kimbach/273805406 

La loi anti-ghettos 

Selon l’ancien gouvernement danois, les ghettos auraient tendance à s’étendre et à gangrener le Danemark. Pour lutter contre ce qu’il appelait « la ghettoïsation du pays », 8 ministres menés par l’ex-Premier Ministre Lars Løkke Rasmussen ont présenté le 1er mars 2018 un plan intitulé «Un Danemark sans sociétés parallèles et sans ghettos en 2030» (« Et Danmark uden parallelsamfund – Ingen ghettoer i 2030 »), le sixième plan depuis 1994. Lars Løkke Rasmussen, ancien Premier Ministre danois, s’est dit  «profondément préoccupé par cette frange de la population qui vit selon ses propres lois, qui ne veut pas prendre de responsabilités et qui reste en marge. Il faut en finir une fois pour toutes avec ces zones de non-droit qui constituent un défi à la cohésion de notre société», avant d’en conclure:  « Il y a des quartiers où je ne reconnais pas que je suis au Danemark». Ainsi, vingt-deux mesures visant à contrer le phénomène des ghettos ont été proposées par les ministres de l’époque.

Premièrement, une série de mesures est dédiée à l’éducation. Dans les quartiers sensibles, dès l’âge de un an, tous les enfants sont obligatoirement confiés à des crèches danoises au moins 25h par semaine pour se familiariser avec la culture danoise, la langue, les valeurs et les traditions du pays, alors qu’en dehors des ghettos, les parents ont le choix de mettre ou non leurs enfants à la crèche. Les parents refusant d’y envoyer leurs enfants voient ainsi leurs allocations familiales coupées. La sentence est la même si les enfants en âge d’aller à l’école manquent plus de 15% de leurs cours. Selon l’ancien ministre de l’Économie et de l’Intérieur Simon Emil Ammitzbøll-Bille, les enfants « danois » dans les écoles de ces quartiers seraient largement minoritaires et auraient des résultats nettement supérieurs à ceux vivant dans les ghettos. Pour contrer cela, les écoles ne peuvent accueillir plus de 30% d’enfants en étant issus. 

Le gouvernement a également introduit un test de langue en classe 0, dans les écoles où plus de 30% des enfants résident dans des quartiers figurant sur la  liste des ghettos au cours des trois dernières années. Si leur niveau de danois est jugé insuffisant à la fin de l’année scolaire, ils ne pourront pas passer en première année. 

Aussi, les parents ont l’interdiction formelle d’envoyer leurs enfants dans leurs pays d’origine pour des séjours de « rééducation » comme les appelle le gouvernement, et s’exposent à quatre ans de prison s’ils y contreviennent. Enfin, des sanctions peuvent être appliquées aux professionnels tels que les enseignants, les travailleurs sociaux et les éducateurs qui ne feraient pas leur devoir de notification. Ils peuvent être condamnés à une amende ou à une peine allant jusqu’à 4 mois d’emprisonnement.

D’autres mesures sont quant à elles tournées vers le logement. En effet, 12 milliards de couronnes danoises (1,6 milliards d’euros) seront allouées à la démolition et à la transformation des quartiers entre 2019 et 2026 . D’ici 2030, le plan proposé par Lars Løkke Rasmussen prévoit de limiter à 40% le nombre de logements sociaux, afin de créer une zone résidentielle à revenus mixtes, et ethniquement mixte. Les municipalités peuvent décider de privatiser le parc immobilier, de dédier certains espaces à des activités économiques (bureaux, commerces) ou de le démolir. Les propriétaires peuvent quant à eux refuser de louer un logement à une personne ayant été condamnée pour certains crimes durant les cinq années précédentes, ou si un membre du ménage l’a été. La loi permet également de faciliter les expulsions de ces personnes.

L’ex-ministre conservateur de la Justice, Søren Pape Poulsen, a quant à lui proposé une mesure radicale, qui choque au Danemark mais également à l’étranger : les peines de prison encourues pour vente de drogue, d’armes, pour violences, cambriolage et vandalisme pourront être temporairement doublées si elles sont commises à l’intérieur du ghetto, remettant en cause le principe d’égalité devant la loi, principe fondamental dans un État de droit. Les criminels sont bannis de ces quartiers, et leurs familles peuvent également en être expulsées. Les peines pour violences domestiques seront également doublées dans les ghettos, si les actes de violence sont perpétrés au sein du foyer de la victime ou dans son entourage proche. En parallèle, le délai de prescription en cas de violences répétées ou graves contre des enfants commises par des personnes vivant dans le foyer de la victime ou des membres de son entourage proche a été allongé. Les cas deviendront ainsi obsolètes au plus tôt lorsque la victime aura 31 ans. Aussi, la loi prévoit la création de commissariats de police mobiles dans ces zones.

Les réactions face à cette loi ont été nombreuses, et des manifestations s’y opposant ont été organisées dans certains ghettos. Si pour certains danois, cette loi est une bonne chose, d’autres y voient l’instauration d’un système inégalitaire à deux vitesses, et redoutent que l’effet inverse ne se produise, et qu’en résulte une exclusion de plus en plus forte de la société de ces communautés. Pour certains, il s’agit juste de déplacer le problème ailleurs : en effet, une des conséquences de la transformation  des ghettos est le déplacement de populations. Ainsi, pour certains, au lieu d’empêcher la « ghettoïsation », le plan ne provoquerait que l’inverse. Des municipalités ont d’ailleurs annoncé refuser de démolir certains quartiers, comme l’a fait la municipalité de Copenhague. 

Une politique qui n’est pas récente 

Les plans pour empêcher la communautarisation des populations immigrées et la ségrégation spatiale et ethnique ne sont cependant pas une problématique nouvelle au Danemark. C’est d’ailleurs une préoccupation des gouvernements successifs depuis les années 1980. La première politique de dispersion a été mise en place en 1986, renforçant la répartition des réfugiés arrivant sur le sol danois dans les 13 comtés du pays. La première loi d’Intégration a été votée en 1998. Son objectif premier était d’assurer aux nouveaux réfugiés la possibilité d’utiliser leurs capacités et leurs ressources pour s’impliquer et contribuer à la société danoise de la même manière que les citoyens danois, conformément aux normes et valeurs danoises. Cette loi contenait des chapitres sur le logement des réfugiés, les programmes d’intégration, les cours d’introduction, le devoir d’exploiter les opportunités de travail, l’assistance, le paiement d’aides, le test de citoyenneté, des conseils d’intégration. Elle a été amendée en 2017, pour simplifier et ajuster les répartitions des logements tout en précisant les critères d’éligibilité aux cours de danois : les municipalités n’ont plus à trouver de logements pour les réfugiés changeant de statut juridique,  “de regroupement familial à réfugié”, mais doivent fournir un logement convenable aux familles de réfugiés. Cependant, les personnes demandant le regroupement familial doivent trouver elles-mêmes un logement pour leur nouveau ménage, plus grand. Avant 2017, une demande d’asile et l’obtention du statut de réfugié permettaient aux familles réunifiées de bénéficier d’un logement fourni par le gouvernement local

En mai 2005 une loi intitulée « Un changement pour tous » a été votée, promouvant l’intégration des populations immigrées. L’objectif de cette loi était d’empêcher la ghettoïsation ethnique des quartiers. Elle permettait aux municipalités de refuser un logement aux demandeurs inscrits sur les listes d’attente qui bénéficiaient d’allocations depuis six mois, pour encourager les populations immigrées au chômage à accepter des offres de logement en dehors des ghettos, et ainsi  diversifier la composition ethnique des quartiers.

La politique danoise des ghettos est devenue un thème central depuis 2002. À ce moment, on parlait déjà de sociétés parallèles et de ghettos. En juin 2013, les critères pour intégrer la liste des ghettos étaient mis en place. En novembre 2014, 34 zones résidentielles à travers le pays étaient placées sur cette liste, dont 6 à Copenhague. Le plan proposé par Lars Løkke Rasmussen était le 6e plan visant à empêcher le phénomène des ghettos, et sa prolifération. Ainsi, le projet de lutte contre les ghettos du gouvernement n’est pas un phénomène récent, mais surtout, il s’inscrit dans le contexte plus global de la question migratoire au Danemark. 

L’immigration au Danemark : un thème récurrent dans l’agenda politique mais récent dans la sphère publique 

Aujourd’hui, le thème de l’immigration est au coeur du débat national, cependant, cela n’a pas toujours été le cas. En effet, jusque dans les années 1980, le thème en était absent. En 1981, seulement 1% de l’agenda politique était dédié à la question migratoire, et aucun parti politique n’avait intégré cette question dans son discours. Il en fut de même jusqu’en 1994, quand la part lui étant dédiée dans les discours politiques a brutalement augmenté à 4,8%. En 1998, elle était de 7,7%, et de 13,5% en 2001. La population danoise se sent désormais concernée par ces questions, comme le montre la percée du Parti populaire Danois  (DF) cette année là, récoltant 12% des suffrages et devenant ainsi le 3e parti politique. [3]

Dans la presse étrangère, nombreux ont été ceux qui ont pointé du doigt le centrisme politique de l’ancien gouvernement, alors que traditionnellement, les politiques anti-immigration sont portées par les partis d’extrême droite. En effet, l’ancien gouvernement danois, au pouvoir jusqu’aux élections de juin 2019, est en réalité  une alliance entre quatre partis : des partis de centre droit comme Venstre (aussi appelé «Venstre, Danmarks Liberale Parti » – La Gauche, Parti libéral du Danemark en français), parti de Lars Løkkee Rasmussen, le Parti populaire conservateur KF (« Konservative Folkeparti »  – avant appelé « Højre », la droite), l’Alliance Libérale LA (« Liberal Alliance »), et un parti d’extrême droite, le Parti populaire danois, DF, (« Dansk Folkeparti »). Ces partis ont créé une alliance en 2015, mais seul Venstre gouverne puisque tous les ministres en étaient issus. En 2016, Lars Løkke Rasmussen élargit son gouvernement en y intégrant des ministres de KF et de LA. 

Le DF a toujours apporté son soutien aux gouvernements libéraux de centre-droit/droite. Aux élections législatives de 2015, il devient le deuxième parti danois avec 21,1% des suffrages, mais ne souhaite pas participer activement au gouvernement. Il apporte néanmoins son soutien à Lars Løkke Rasmussen, tout en orientant les politiques migratoires vers des mesures plus restrictives. La montée du DF jusqu’en 2015 et la politique migratoire des partis du centre et de la gauche peuvent en partie expliquer pourquoi le Danemark est un des pays ayant la politique migratoire la plus stricte d’Europe. [4]

Les dernières élections au Danemark, européennes comme législatives, ont été largement marquées par le thème de l’immigration [5], et par le fait que la question migratoire n’était plus seulement l’apanage du DF. Le rejet de l’immigration a été au coeur des programmes politiques à la fois de Venstre, du DF et plus surprenant, du parti social-démocrate. Les deux élections s’étant tenues à une dizaine de jours d’écart, les enjeux européens et nationaux se sont mélangés, ce qui peut expliquer l’importance de la question migratoire. 

D’ailleurs, elles ont toutes deux rendu compte du recul du DF et de la percée des sociaux-démocrates, dont la nouvelle Première Ministre danoise Mette Frederisken est issue. Ce parti, plutôt situé à gauche, a fait du rejet de l’immigration un des thèmes majeurs de sa campagne, considérant qu’il avait perdu les élections de 2015 à cause de son soutien aux politiques d’intégration et clamant que seules des mesures restrictives sur la question migratoire permettraient de protéger le système social danois. Ce virage à droite sur la question migratoire s’est accompagné d’un retour aux fondamentaux de la gauche sur les questions économiques. En reprenant certains thèmes comme celui de l’immigration et celui des retraites anticipées pour les métiers difficiles, le parti social-démocrate souhaitait séduire de nouveau l’électorat du DF, dont une partie est composée d’anciens soutiens, perdus en 2015. Et cela a fonctionné : en 2015, le Parti social-démocrate était arrivé en tête avec 26,3% des suffrages et le DF était arrivé second avec 21,1% des suffrages. En juin 2019, le Parti social-démocrate est de nouveau arrivé en tête avec 25,9% des suffrages et le DF est arrivé troisième avec 8,7% des suffrages. Ainsi, malgré sa chute, le DF pourrait apporter son soutien ponctuellement à des mesures proposées par le parti social-démocrate, même si les alliés de Mette Frederiksen ont ouvertement exclu l’idée de s’appuyer sur le DF pour gouverner. Le recul de ce dernier a aussi été constaté aux élections européennes: Venstre est arrivé en tête avec 23,5% des suffrages, obtenant ainsi 4 sièges sur 14, soit deux de plus qu’en 2014. Le DF est quant à lui arrivé 4ème, avec 10,76% des voix et 1 siège, soit 15,8% et trois sièges de moins qu’aux élections de 2014, où il était arrivé en tête.

Les résultats du DF et sa baisse de popularité aux dernières élections peuvent également s’expliquer par l’émergence de deux nouveaux partis d’extrême droite, La Nouvelle Droite (« Nye Borgerlige ») et Ligne dure (« Stram Kurs »), tous deux anti-immigration, voire islamophobes. Ces deux partis ciblent à la fois les migrants récents, mais plus largement tous les citoyens danois nés à l’étranger, soit près de 10% de la population du royaume. 

Ainsi, le thème de l’immigration n’est aujourd’hui plus porté par le DF seulement, mais par la majorité des partis danois, intégrant dans leur rhétorique un discours anti-migratoire. Le parti social-démocrate va ainsi poursuivre une politique migratoire restrictive, déjà commencée depuis quelques années par ses prédécesseurs. 

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Le château de Christianborg – Borgen-  dans lequel se trouve le Folketin (parlement danois)

La politique anti-migratoire au Danemark 

Le Danemark a donc mis en place ces dernières années l’une des politiques migratoires les plus restrictives en Europe, par le biais d’une série de lois et de mesures anti-immigration, souvent à l’initiative des partis de droite. En 2001, devenant ainsi le troisième parti du pays, le DF a apporté son soutien au gouvernement de droite de Anders Fogh Rasmussen (Venstre) et a obtenu en échange des lois migratoires restrictives. C’est ainsi qu’ils ont pu imposer en 2002 la « règle des 24 ans »: les Danois ne peuvent se marier avec des étrangers que si les deux parties ont plus de 24 ans, et remplissent certaines conditions. 

En 2015, au moment de la crise migratoire, le Ministère de l’Immigration et de l’Intégration achète des pages dans quatre journaux libanais pour avertir les potentiels futurs migrants du durcissement des conditions d’installation dans le royaume, afin de les en dissuader. En décembre Inger Støjberg annonce 34 mesures destinées à décourager les migrants de venir dans le royaume, dont la loi controversée de confiscation des bijoux. Les réfugiés peuvent se faire saisir leur argent liquide et leurs objets valant plus de 3 000 DKK (400€) pour financer le coût de leur séjour pendant l’examen de leur demande. Les objets ayant une signification particulière sont exclus tels que les alliances, les téléphones portables et les montres, à moins qu’ils aient une très grande valeur financière. Il s’agit de la mesure qui a le plus indigné au Danemark et en Europe, bien que d’autres mesures étaient présentées : baisse d’aides aux réfugiés, construction de camps en zones rurales pour hommes seuls, rallongement du délai de regroupements familiaux passant de 1 à 3 ans, rallongement des délais d’octroi du permis de séjour permanent etc. Ces 34 mesures, proposées par le gouvernement de centre-droit, étaient soutenues à la fois par le DF, mais aussi par les sociaux-démocrates. Cependant, ces mesures étaient pour beaucoup des entorses aux conventions internationales, et malgré les remontrances tant des Nations Unies, que de l’Union européenne, de l’OSCE, et des ONG, le royaume danois n’a pas cédé. Si le Danemark bénéficie de clauses d’exception lui permettant de ne pas s’aligner sur la politique européenne, ce n’est pas le cas concernant les traités internationaux qu’il a signés. 

En novembre 2016, le pays suspend sa participation au programme de quotas de réinstallation des réfugiés des Nations Unies, et ne l’a jamais rétablie. Depuis 1989, le Danemark s’était engagé à prendre en charge chaque année 500 réfugiés choisis par le Haut Commissariat aux Réfugiés en vue de leur réinstallation. En août 2016, Inger Støjberg avait déjà annoncé le report de l’accueil des réfugiés pour l’année 2016. En septembre 2017, elle a annoncé que le pays n’accueillerait plus aucun réfugié au titre des quotas pour l’année 2017, afin de favoriser l’intégration et l’installation de ceux arrivés dans l’année, déclaration qu’elle a reconduite en octobre 2018. Début 2017, une nouvelle loi sur l’immigration est adoptée avec le soutien à la fois des sociaux-démocrates et du Parti populaire danois, qui prévoit que le nombre de réfugiés issus des quotas soit laissé à la discrétion du ministère de l’Immigration et de l’Intégration. 

Le 4 janvier 2016, le royaume a décidé d’instaurer pour deux mois des contrôles à la frontière avec l’Allemagne, suite à la fermeture de la frontière par les autorités suédoises, par crainte que des migrants voulant aller en Suède ne restent sur le sol danois. Le 4 mars, le pays a décidé de prolonger les contrôles jusqu’au 2 juin, tant sur les frontières terrestres que maritimes. Le 1er juin, les contrôles sont reconduits. La dernière autorisation prolongeait les contrôles aux frontières jusqu’au 12 novembre dernier.

Le 1er août 2018, une nouvelle loi contestée entrait en vigueur : l’interdiction du port de la burqa, du niqab ou d’autres accessoires masquant le visage dans les lieux publics, sous peine d’une amende allant de 1000 DKK (135€)  pour une première infraction à 10 000 DKK (1350€) pour une quatrième infraction. Cette loi a fait l’objet de nombreuses contestations et manifestations, ses opposants dénonçant son caractère islamophobe. Les musulmans au Danemark représentent environ 5% de la population, et le nombre de femmes portant le niqab ou la burqa quotidiennement au Danemark est estimé entre 150 et 200. 

En décembre 2018, le parlement autorise la transformation d’une petite île à une centaine de kilomètres de Copenhague, Lindholm, en un centre de rétention à ciel ouvert pour les étrangers condamnés à l’expulsion après avoir commis un crime, ainsi que pour les étrangers délinquants dont la demande d’asile a été rejetée et qui sont en attente d’un renvoi dans leur pays. Le symbole est fort et préoccupant : cette île était jusqu’alors utilisée par l’Institut vétérinaire de recherche sur les virus pour y placer les animaux en quarantaine. Le projet a été présenté le 30 novembre 2018, par le DF et le gouvernement. Le centre pourra accueillir 125 personnes et sera géré par l’administration pénitentiaire, sans être une prison : les pensionnaires pourront quitter l’île, même s’ils devront impérativement passer la nuit sur l’île, sachant que les ferries ne naviguent pas de nuit. Cette idée n’est pas nouvelle puisqu’elle avait déjà été formulée en 2000 par la Ministre de l’Intérieur de l’époque, Karen Jespersen. En 2007, le DF avait repris l’idée, et relançait régulièrement le débat.

Dernière loi en date, depuis le 1 janvier 2019, les candidats à la naturalisation sont soumis à ce que le gouvernement danois appelle « une épreuve de convivialité »: en plus des procédures habituelles de naturalisation, les futurs citoyens danois doivent serrer la main à un officier d’état civil lors de leur cérémonie de naturalisation. Cette mesure n’est cependant pas innocente : en effet, elle pourrait empêcher certains musulmans pratiquant d’obtenir la nationalité danoise puisqu’il est inconvenant à la religion musulmane de serrer la main d’une personne du sexe opposé. 

Ainsi, la loi des ghettos, qui a fait couler beaucoup d’encre, s’inscrit dans une politique plus globale d’anti-immigration. La population danoise semble mettre au centre du débat public les questions migratoires, comme l’ont montré les dernières élections. Le nouveau gouvernement social-démocrate semble disposé à continuer la politique restrictive du pays, qui se démarque de celle de ses voisins européens. 

Chloé Laurent

 

[1] Philosophie de vie scandinave, et plus particulièrement danoise. Le mot n’a pas d’équivalent en français, et peut être définit selon Meik Wiking fondateur d’Institut de recherche sur le bonheur de Copenhague, dans le Livre du hygge, comme  » tous ces petits moments de bonheur qui ne s’achètent pas. Par exemple, ce que l’on ressent lorsque l’on est bien au chaud sous une couette et qu’il pleut à torrents dehors, ou bien encore cette sensation de bien-être lorsque l’on savoure un chocolat chaud en regardant un coucher de soleil. Des petits riens qui font tout. »

[2] Statistics Denmarkhttps://www.dst.dk/en

[3] Immigration as a political issue in Denmark and Sweden, Christoffer Green-Pedersen et Jesper Krogstrup (https://ejpr.onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/j.1475-6765.2008.00777.x) 

[4] Vidéo de présentation du DF et de sa politique anti-migratoire https://www.youtube.com/watch?v=7Gc0f-NMPPM

 

Bibliographie

« Le monde de Marie. Au Danemark, le gouvernement veut éliminer ses « ghettos » », Franceinfo, 03/07/2018 (https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-monde-de-marie/le-monde-de-marie-au-danemark-le-gouvernement-veut-eliminer-ses-ghettos_2808525.html

« Contre les ghettos musulmans, le Danemark emploie la manière forte », Figaro International, 28/08/2018 (https://www.lefigaro.fr/international/2018/08/28/01003-20180828ARTFIG00254-au-danemark-un-nouvel-arsenal-juridique-pour-les-ghettos-musulmans.php

« Danemark : la lutte anti-ghettos fait polémique », Franceinfo, 29/08/2018 (https://www.francetvinfo.fr/monde/danemark-la-lutte-anti-ghettos-fait-polemique_2916753.html) 

Le Danemark part en guerre contre ses « ghettos », Le Monde, 26/12/2018 (https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/26/le-danemark-part-en-guerre-contre-ses-ghettos_5402418_3210.html)

« Les pays nordiques et la construction européenne : quel bilan en marge des élections ? », Classe Internationale (https://classe-internationale.com/2019/05/24/les-pays-nordiques-et-la-construction-europeenne-quel-bilan-en-marge-des-elections/)

Au Danemark, les migrants dépossédés de leurs objets de valeur, Libération (https://www.liberation.fr/planete/2015/12/20/au-danemark-les-migrants-depossedes-de-leurs-objets-de-valeur_1422006) 

« Sådan vil regeringen udrydde ghettoerne på 12 år », DR (https://www.dr.dk/nyheder/politik/overblik-saadan-vil-regeringen-udrydde-ghettoerne-paa-12-aar) 

« Au Danemark, les migrants dépossédés de leurs objets de valeur », Libération ( https://www.liberation.fr/planete/2015/12/20/au-danemark-les-migrants-depossedes-de-leurs-objets-de-valeur_1422006) 

« Au Danemark, la victoire idéologique de l’extrême droite », Libération (https://www.liberation.fr/planete/2019/06/04/au-danemark-la-victoire-ideologique-de-l-extreme-droite_1731603)

Immigration as a political issue in Denmark and Sweden, Christoffer Green-Pedersen et Jesper Krogstrup (https://ejpr.onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/j.1475-6765.2008.00777.x) 

L’immigration au Danemark en faits et en chiffres, Arte TV (https://www.arte.tv/fr/videos/091813-000-A/l-immigration-au-danemark-en-faits-et-chiffres/)

« Entrée en vigueur de l’interdiction du voile intégral au Danemark », Le Figaro (https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/08/01/97001-20180801FILWWW00241-entree-en-vigueur-de-l-interdiction-du-voile-integral-au-danemark.php)

« Integration Act, as amended October 2017 » European web site on integration (https://ec.europa.eu/migrant-integration/librarydoc/integration-act-as-amended-october-2017)

« Le Danemark veut parquer sur une île les migrants délinquants en attente d’expulsion », Le Monde (https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/04/le-danemark-veut-parquer-les-migrants-en-attente-d-expulsion-sur-une-ile_5392274_3210.html)

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