Game of thrones : abdications en série.

Le 2 juin 2014 le roi d’Espagne Juan Carlos Ier abdiquait après plus de 38 ans de règne. En 2013, quatre autres souverains ont renoncé à leurs fonctions : le pape Benoît XVI le 28 février, la reine Béatrix des Pays-Bas le 30 avril, l’émir Hamad ben Khalifa al-Thani du Qatar le 25 juin et le roi Albert II de Belgique le 21 juillet.

Abdications
De gauche à droite : Benoit XVI, Albert II, Béatrix, Juan Carlos, Hamad ben Khalifa al-Thani.

La monarchie, régime politique pluriséculaire longtemps dominant, est aujourd’hui minoritaire dans le monde. En 2014, sur 194 États 43 sont une monarchie, ce sont essentiellement des pays européens, arabes et du sud-est asiatique. La reine Elizabeth II est la chef d’État de 16 pays. On regroupe sous le vocable de monarchie des régimes très différents : royaumes, principautés, émirats, où les souverains ont des pouvoirs plus ou moins étendus : monarchie constitutionnelle ou quasi-absolue. Avec la républicanisation et dans une moindre mesure la démocratisation des régimes politiques, la monarchie apparaît de plus en plus comme un mode de gouvernement archaïque. Pourtant, elle reste populaire dans de nombreux pays. La monarchie est une institution conservatrice par essence ; elle est souvent associée à une forme d’immobilisme du fait de son mode de désignation héréditaire. Le monarque est censé régner jusqu’à sa mort, le rythme des alternances dans les monarchies s’évalue en décennies. Dans un monde aux changements accélérés, dominés par les principes de représentativité et d’égalité des droits, la monarchie apparaît ainsi souvent dépassée. Les abdications de ces deux dernières années montrent cette volonté des monarques de s’adapter à ces « temps nouveaux ». L’abdication n’est pas un phénomène contemporain, rappelons que des rois et des empereurs illustres ont abdiqué de Dioclétien à Édouard VIII d’Angleterre en passant par Charles Quint ; en revanche ces récentes abdications répondent à de nouvelles exigences. On pourrait aussi supposer que ces cinq abdications ne sont qu’une coïncidence ou la conséquence d’un passage de témoin inévitable entre deux générations. Pourtant, on observe des points communs : aucun de ces souverains n’a été contraint physiquement ou politiquement à abdiquer et aucune de ces abdications n’a eu pour conséquence la disparition du régime monarchique.

La dernière abdication ayant eu pour conséquence l’abolition de la monarchie remonte à 2008 au Népal. Le roi Gyanendra Bir Bikram Shah Dev au pouvoir depuis 2001 a été contraint d’abdiquer suite à la victoire de l’insurrection maoïste. Ses dérives absolutistes et les conditions floues de son accession au trône ont contribué à son impopularité[1], son règne honni a conduit à la proclamation de la République du Népal. Le cas népalais est cependant une exception, c’est la seule fois au XXIe siècle où le peuple dépose son souverain de force.

Le roi Gyanendra http://www.nepaldemocracy.org/institutions/profile_king_gyanendra.htm
Le roi Gyanendra
http://www.nepaldemocracy.org/institutions/profile_king_gyanendra.htm

On pourrait aussi citer le cas du roi du Cambodge Norodom Sihanouk qui a abdiqué en 2004, mais il est, lui aussi, une exception par son parcours unique et chaotique. Couronné roi en 1941 dans l’Indochine française, il proclame l’indépendance en 1945 puis abdique en 1955 en faveur de son père Norodom Suramarit afin de devenir chef d’État et Premier ministre. Un moment Président du Kampuchéa démocratique des Khmers rouges, il retrouve sa couronne en 1993. Norodom Sihanouk n’a pas eu un règne continu, l’histoire mouvementée du Cambodge dans la deuxième moitié du XXe siècle explique ce cas particulier. Les cinq monarques qui ont abdiqué en 2013 et 2014 l’ont fait de leur plein gré après avoir régné de manière continue. Ils ont fait le choix de l’abdication afin de ne pas affaiblir davantage le régime, il s’agit de Béatrix des Pays-Bas, Albert II de Belgique, Hamad ben Khalifa al-Thani du Qatar, le pape Benoît XVI et Juan Carlos Ier d’Espagne.

La raison principale qui pousse les monarques à abdiquer est l’âge. Béatrix des Pays-Bas abdique à 75 ans le jour du 33e anniversaire de son couronnement. Avant elle, sa mère, la reine Juliana (1948-1980) a abdiqué le jour de son 71e anniversaire et sa grand-mère, la reine Wilhelmine (1890-1948) a abdiqué à 68 ans après 50 ans de règne effectif ; aux Pays-Bas l’abdication est donc la norme. La reine Béatrix n’a pas attendu d’être incapable d’exercer physiquement sa charge pour abdiquer. Surtout, le passage de flambeau à la nouvelle génération permet de célébrer la continuité dans une transition apaisée et préparée. En effet, l’intronisation du nouveau roi Willem-Alexander âgé de 47 ans a été l’occasion de grandes célébrations sur la place de Dam couverte d’orange, la couleur de la dynastie royale éponyme (d’Orange-Nassau).

Pour d’autres souverains les problèmes de santé ont joué un rôle dans leur abdication. Le roi Albert II de Belgique (1993-2013) a invoqué son âge et sa santé lors de son discours d’abdication « Je suis entré dans ma quatre-vingtième année, un âge encore jamais atteint par mes prédécesseurs dans l’exercice de leurs fonctions, je constate que mon âge et ma santé ne me permettent plus d’exercer ma fonction comme je le voudrais »[2]. Le fait de reconnaître l’incapacité à remplir ses fonctions est une preuve de courage politique qui, accompagné d’une bonne campagne de communication, permet au monarque vieillissant de partir la tête haute. Présenté la veille comme un vieillard accroché à son trône, le roi qui abdique apparaît le lendemain comme un sage respectueux de ses concitoyens.

Pour certains souverains l’abdication est presque une tradition, comme on l’a vu avec la monarchie hollandaise, pour d’autres c’est une pratique à instituer. L’émir du Qatar Hamad ben Khalifa al-Thani (1995-2013) a surpris le monde entier en abdiquant en faveur de son fils Tamim ben Hamad  al-Thani (34 ans). Avant lui, aucun souverain arabe des pétromonarchies n’avait abdiqué de son plein gré. On ne peut ni invoquer l’âge ni l’état de santé de l’émir pour expliquer son abdication mais on comprend ce choix lorsque l’on regarde comment Hamad al-Thani est parvenu au trône. En 1995, il renverse son père Khalifa ben Hamad al-Thani (1972-1995), lui reprochant sa faiblesse, sa docilité notamment face au voisin saoudien et son manque d’ambition. Pour Hamad al-Thani, le coup d’État contre son père a permis à une nouvelle génération d’entamer une politique ambitieuse qui a fait du Qatar un acteur omniprésent sur la scène internationale. Poursuivant une politique de modernisation, Hamad al-Thani veut apparaître comme un dirigeant responsable et efficace, capable de transmettre le flambeau à son fils, ce que son père n’a pas su faire. Le fait qu’il abdique à 61 ans n’est pas un hasard, il a renversé son père lorsque celui-ci avait 63 ans. Hamad ben Khalifa al-Thani a imprimé sa marque en prenant le trône de la monarchie qatarie et en abdiquant. A l’instar des monarchies européennes, al-Thani veut moderniser son régime, ce qui fait du Qatar une exception dans la péninsule arabique. Il est, parmi tous les monarques ayant abdiqué en 2013, celui qui avait le plus de choix. En effet, il est relativement jeune, il n’a pas d’opposition républicaine en face de lui, le Qatar n’est pas une démocratie et la pétromonarchie ne connaît pas de crise économique. A l’inverse, le roi d’Espagne Juan Carlos n’a pu rester sur le trône. Assailli par les scandales de corruption, ces affaires ont heurté les Espagnols en ces temps de crises économique et politique dans un pays marqué par la défiance croissante des citoyens envers les institutions.

Les problèmes de santé du roi Juan Carlos ont eux aussi contribué à son abdication. Les images du roi en béquilles ont révélé son état de santé dégradé et donc son incapacité à exercer ses fonctions plus longtemps. Au-delà de son invalidité, les causes de ses blessures ont, en partie, poussé le roi à rendre la couronne. Lors d’un safari au Botswana dont le coût s’évalue à 45 000€, Juan Carlos s’est blessé à la hanche. Cette affaire a attiré l’attention sur son train de vie, qui contraste avec un pays en pleine crise économique. De plus, une affaire de détournements de fonds publics à hauteur de 6,5 millions d’euros implique sa fille cadette, l’Infante Cristina et son gendre l’ex-handballeur Iñaki Urdangarin. Pour couronner le tout, les informations du New York Times sur la fortune du roi, évaluée à près d’1,8 milliards d’euros, et sur son yacht « Fortuna » dont il se sépare après la publication de l’article, achèvent d’entamer la crédibilité et la popularité du monarque ibérique. Juan Carlos n’a donc pas eu le choix. Techniquement, rien ne le poussait à l’abdication car le roi n’est pas responsable politiquement devant le Parlement, mais sous la pression cumulée des médias et des manifestations républicaines[3], il a dû céder. L’abdication est alors apparue comme une opportunité pour redorer le blason de la monarchie en présentant un roi à l’écoute du peuple. Mais le capital de sympathie envers la monarchie a été sérieusement entamé par la fin de règne de Juan Carlos et le sort de la monarchie espagnole ne dépendra pas tant de son successeur Felipe VI que de l’évolution de la crise économique politique et sociale en Espagne[4]. L’abdication de Juan Carlos est un autre exemple prouvant que les monarchies européennes sont de plus en plus soucieuses de leur image. Elles empruntent les codes de la communication mais aussi du fonctionnement du monde politique. Un souverain face à des multiples affaires ne peut plus les balayer d’un revers de main et si rien ne l’oblige à abdiquer, l’impopularité de la monarchie lorsqu’elle met en péril la pérennité du régime peut le pousser à abdiquer. Somme toute, l’abdication reste un événement relativement exceptionnel mais qui tend à se pratiquer de plus en plus dans les monarchies européennes. En revanche, s’il y a une abdication qui jusqu’à récemment était considérée comme inimaginable, c’est bien celle du souverain pontife.

 La renonciation du pape Benoît XVI constitue un évènement historique, depuis Grégoire XII au XVe siècle[5] jamais un pape n’avait renoncé à sa charge. Le souverain pontife a justifié sa démission par son état de santé dégradé, conséquence de son âge avancé. En effet, Benoît XVI est le plus vieux pape élu depuis Clément XII en 1730, il avait alors 78 ans et 85 ans lors de sa renonciation. Il est probable que le Vatican ait voulu éviter une réédition de la fin de pontificat de Jean Paul II lorsque celui-ci, atteint par la maladie de Parkinson, ne pouvait plus assurer ses fonctions. Mais la cause de la renonciation n’est pas uniquement liée à la santé de Benoit XVI. Ce sont surtout les affaires de corruption entachant la Curie romaine, son manque d’autorité et donc la faiblesse d’un pape soumis aux factions qui l’ont poussé à renoncer au trône de Saint-Pierre. Benoît XVI a été également fortement critiqué pour son inaction dans les affaires de pédophilie, son appartenance à la mouvance conservatrice du Vatican, sa bienveillance vis-à-vis de la Fraternité Saint Pie X, ses déclarations controversées sur le préservatif, les homosexuels et les musulmans. Comme les autres monarques cités dans l’article, le pape ne pouvait faire le choix de l’obstination et a préféré abdiquer pour apparaître en phase avec le monde moderne, lui, si critiqué pour son manque de modernité « (…) dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. »[6]

Juan Carlos et Benoît XVI ont été indirectement contraints par leur état de santé à abdiquer, aussi les scandales entachant leur entourage proche ont entamé leur autorité. Au contraire Béatrix des Pays Bas, Hamad al-Thani du Qatar et dans une moindre mesure Albert II de Belgique ont abdiqué afin de mieux transmettre le pouvoir. Malgré des situations différentes ces abdications ont en commun la volonté du monarque sortant de mettre en avant sa clairvoyance en passant le flambeau à la nouvelle génération afin d’apparaître comme réalisant un acte désintéressé presque généreux. Dans nos sociétés contemporaines basées sur le principe d’égalité en droit, la notion de sang royal n’est pas associée à une capacité innée d’exercer la fonction. Ainsi, la monarchie bien qu’irresponsable politiquement, est composée d’individus faillibles, vieillissants et ayant une forme de responsabilité, morale plus que politique, envers leurs concitoyens.

En s’adaptant, les monarchies cherchent à survivre, dans le cas espagnol la réticence de Juan Carlos à abdiquer, son obstination à rester sur le trône ont coûté cher à la monarchie en terme de popularité. De plus en plus d’Espagnols exigent le retour de la République en brandissant le drapeau rouge-jaune-violet de la Seconde république (1931-1939). En face, les partisans de la monarchie agitent la peur de la division, la royauté serait la clé de voûte de l’Espagne et sans elle la partition du pays inévitable. Pourtant, 38 ans de juancarlisme n’ont pas empêché les revendications basques et le processus indépendantiste catalan. De même, la reine Elizabeth II a beau jouir d’une popularité immense comparé à Juan Carlos, son règne n’a pas empêché les Écossais d’entamer, eux aussi, un processus vers l’indépendance. Le lien entre l’unité politique du pays et la présence d’un monarque n’est donc pas évident. Le roi reste un citoyen et il est rarement au-dessus des partis et des factions. Même en Thaïlande, pays où le roi jouit encore d’un statut quasi-sacré, Bhumidol (Rama IX) soutient implicitement les « chemises jaunes », alors que le prince héritier Vajiralongkorn aurait des sympathies pour les « chemises rouges ». Le cas thaïlandais est intéressant, l’abdication de Rama IX est inimaginable car en discuter relève du crime de lèse-majesté, crimes pour lesquels les sanctions pénales ont été récemment durcies. Pourtant, Rama IX a 87 ans et est très malade, ainsi une transition du vivant du roi serait certainement plus profitable à la monarchie sur le long terme, mais la question reste taboue et surtout son héritier est impopulaire. En Grande-Bretagne la question s’est posée mais la reine refuse d’abandonner ses fonctions qu’elle a occupées pendant 62 ans, elle souhaiterait même battre le record de l’impératrice Victoria de 63 ans de règne. Il est vrai que, malgré ses 88 ans, la reine Elizabeth II est en meilleure santé que Juan Carlos, son cadet de 12 ans. Elle a récemment fait preuve de sa santé de fer lors des cérémonies du 70ème anniversaire du débarquement en Normandie ou encore le 21 avril lors des célébrations de son 88ème anniversaire. La reine d’Angleterre suivra-t-elle la « tendance » à transmettre le pouvoir de son vivant plutôt que sur son lit de mort ? Le célèbre « Le Roi est mort ! Vive le Roi ! » sera-t-il remplacé par « Le Roi abdique ! Vive le Roi ! » ?

Nicolas SAUVAIN

[1] Le roi Gyanendra accède au pouvoir après l’assassinat d’une partie de la famille royale, dont son frère aîné, le roi Birendra par son propre fils, l’héritier du trône, Dipendra. Les circonstances de ce massacre de palais restent encore floues, le neveu de Gyanendra aurait agit sous l’emprise de l’alcool et du haschisch et se serait suicidé. Le début du règne de Gyanendra est entaché par le sang de sa propre famille puis par le sang des népalais lors de la guerre civile. L’insurrection maoïste népalaise a commencé en 1996 mais s’est intensifiée sous le règne de Gyanendra. Alors que le roi Birendra avait instauré une monarchie constitutionnelle en 1990, Gyanendra instaure une monarchie absolue de facto en 2005, doté d’un faible sens politique, le roi s’aliène ses soutiens et son armée essuie des défaites qui conduisent à la victoire des maoïstes conduit par leur leader « Prachanda ».

[2] « Je suis entré dans ma quatre-vingtième année, un âge encore jamais atteint par mes prédécesseurs dans l’exercice de leurs fonctions. Je constate que mon âge et ma santé ne me permettent plus d’exercer ma fonction comme je le voudrais, ce serait manquer à mes devoirs et à la conception de la fonction royale que de vouloir me maintenir en exercice à tout prix, sans être en mesure d’assumer pleinement mon rôle. C’est une question élémentaire de respect envers les institutions et envers vous, mes chers concitoyens. ». Vidéo complète du discours d’abdication disponible sur la RTBF http://www.rtl.be/videos/video/450249.aspx consulté le 11/06/14.

[3] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/04/14/97001-20130414FILWWW00102-espagne-manifestation-anti-monarchie.php consulté le 11/06/14.

[4] http://lemonde.fr/europe/article/2014/06/02/la-fin-de-regne-de-juan-carlos-ecornee-par-les-affaires_4430452_3214.html consulté le 11/06/14.

[5] http://lci.tf1.fr/biographies/benoit-xvi-4883642.html consulté le 11/06/14.

[6] http://www.eglise.catholique.fr/actualites-et-evenements/dossiers/renonciation-de-benoit-xvi-a-la-charge-pontificale/le-pape-benoit-xvi-renonce-a-son-pontificat-15820.html consulté le 11/06/14.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s