Fiche de lecture : Marianne HAGELSTEIN, Soft Power et diplomatie culturelle. Le cas de Taiwan

Marianne HAGELSTEIN, Soft Power et diplomatie culturelle. Le cas de Taiwan, Louvain-la-Neuve, Academia l’Harmattan, 2014, 109 p. ISBN 978-2-8061-0165-5

Crédit photo : DANNYC
Crédit photo : DANNYC

 

A l’heure de l’avènement de Taïwan sur la scène de la « pop culture asiatique » aux côtés de la Corée du Sud et du Japon, Yang Tzu-Pao propose de s’interroger sur les fondements et les caractéristiques de la diplomatie culturelle taïwanaise. En effet, dans un séminaire donné à l’université catholique de Fu Jen à Taipei en novembre 2012, l’ancien ministre des Affaires étrangères taïwanais présente les différentes influences définissant le modèle diplomatique et les stratégies aujourd’hui mises en œuvre par le pays afin d’acquérir une légitimité sur la scène internationale. Dans l’ombre de la République Populaire de Chine, Taïwan cherche à se démarquer en valorisant sa position de carrefour entre cultures occidentale et asiatique.

Marianne Hagelstein, étudiante à l’université catholique de Louvain en mineure en « Langue et société chinoises », a choisi de synthétiser et d’étayer les propos tenus lors de ce séminaire. C’est cette synthèse que nous nous proposons de résumer.

L’auteur part d’un simple constat : Taiwan n’a pas de statut politique officiel sur la scène internationale. Elle n’est pas membre de l’ONU, la République Populaire de Chine a remplacé Taiwan au Conseil de sécurité en 1971, devenant ainsi la seule représentant de la Chine à l’ONU. C’est pour pallier à cette exclusion de l’ONU que l’île entend rayonner à l’internationale en développant activement sa diplomatie culturelle. L’auteur la définit comme une forme de diplomatie indirecte dont le but est de « repenser et redéfinir la relation entre deux Etats » (p. 12). Elle passe par « la promotion de la culture, de la langue, de l’enseignement » (p. 12).  Cette diplomatie est à placer dans le concept de soft power qui est la « concrétisation d’une capacité d’influencer indirectement le point de vue d’autres acteurs sur la scène internationale » (p. 60).

L’histoire de l’île permet d’expliquer cette prépondérance de la politique culturelle dans la politique étrangère taïwanaise actuelle. Isolée du reste du monde avant le XVIème siècle, Taïwan établit pour la première fois des connexions mondiales avec sa découverte par des marchands portugais. Elle devient alors  l’Ilha Formosa . Le siècle suivant voit l’installation des Néerlandais et des Espagnols, spécifiquement au nord de l’île pour ces derniers. Ce sont les Néerlandais qui encouragent une immigration massive des Hans en provenance de Chine. Ainsi, en deux siècles, Taïwan a déjà vu trois cultures se développerures, trois morales diverses, tant européennes qu’asiatiques. Jusqu’au XIXème siècle, l’île reste sous influence chinoise avec le règne de la dynastie des Qing. La victoire nippone fait basculer Taïwan dans le giron de Tokyo lors de la première guerre sino-japonaise (1894-1895) qui fait basculer Taïwan dans un nouveau giron. Les Japonais y mènent une politique assimilationniste très poussée : le japonais devient la langue officielle et sont imposées les coutumes et la morale japonaises. Sous la domination japonaise, l’île s’industrialise et se développe économiquement.

Au XXème siècle, le statut de l’île, officieusement rétrocédée à la Chine en 1943, varie au gré de l’état des relations entre les Etats-Unis d’Amérique et la République de Chine Populaire de Mao. Mais aussi au sein même de l’Etat chinois, avec la guerre civile qui divise le pays entre les nationalistes et les communistes après la capitulation japonaise de 1945.  Soutenu par les Etats-Unis, Taïwan maintien des liens privilégiés avec les pays occidentaux qui se renforcent pendant la Guerre froide dans le contexte d’opposition des blocs.

On voit donc que l’utilisation massive de la diplomatie culturelle est facilitée par l’aspect multiculturel de l’île. « Le peuple taïwanais a dû souvent composer avec l’autre, ce qui a forgé chez lui un fonctionnement probablement caractéristique et unique dans son rapport et son ouverture aux autres. » (p. 21).

La mise en oeuvre des politiques de recherche et développement illustre bien l’utilité pour Taïwan de son patrimoine pluri-culturel. En effet, la réussite économique du pays est partiellement due à des cadres qui, ayant étudié dans les meilleures universités mondiales aux Etats-Unis, au Japon ou au Royaume-Uni sont revenus à Taïwan et ont fait profiter le pays de gains de productivité considérables. De ce phénomène a découlé le développement du secteur de l’enseignement et de la recherche qui fait aujourd’hui de Taïwan une place attractive pour la recherche et l’apprentissage académique. Une des causes de ce succès, au-delà de l’excellence des universités taïwanaises, est certainement le modèle et les valeurs de l’île, proches du modèle occidental : 15% des étudiants venus étudier à Taïwan ont donné pour raison principale la culture taïwanaise. L’Etat met en place des systèmes de bourse pour inciter ces étudiants à venir étudier dans le pays (400 bourses accordées chaque année) afin qu’à leur retour dans leur pays d’origine, ils deviennent ambassadeurs indirects de la cause taïwanaise. Taipei a ainsi profité du programme de l’Union européenne (Programme d’action communautaire pour la mobilité des étudiants) lancé en 1987 pour lancer la coopération avec cette dernière dans les domaines de l’enseignement et de la recherche.

Après avoir développé l’exemple de l’enseignement supérieur, Marianne Hagelstein explique en quoi le tourisme constitue un « secteur stratégique du soft power de Taiwan » (p. 60) avec près de sept millions de visiteurs chaque année. « Microcosme du vaste univers culturel chinois » (p. 60), Taïwan a su faire de son histoire culturelle, de la beauté des paysages et de sa richesse économique des atouts touristiques qui la rendent de plus en plus attractive. Le récent rayonnement touristique de Taïwan dépend de deux facteurs que sont la grande amélioration des infrastructures d’accueil à la fois publiques comme privées, et une simplification des démarches administratives pour venir sur l’île. En effet, grâce à plusieurs accords signés au cours des cinq dernières années, le nombre de visiteurs chinois à Taïwan a explosé, atteignant 3000 chinois par jour en 2008. Cette détente historique des relations entre les deux pays a été rendue possible par la volonté des gouvernements de se rapprocher. Cela s’est accompagné d’une représentation officielle taïwanaise pour le tourisme à Pékin, qui est un événement historique. On assiste donc à un rapprochement avec le continent qui prend forme notamment sur le plan touristique par un accroissement du nombre de visiteurs. Si Taïwan ouvre ses portes aux touristes chinois du continent, les touristes de l’Union européenne sont eux aussi de plus en plus nombreux.. L’accord signé en 2010 entre Taïwan et l’Union européenne permet aux touristes taïwanais d’être exemptés de visa pour venir visiter l’Union européenne ce qui a fait grimper la présence taïwanaise en Europe de près de 40%. La volonté du gouvernement taïwanais serait de faire appliquer cette mesure aux États-Unis pour élargir la présence de ses ressortissants dans le monde.

Le tourisme constitue aussi bien une ressource financière importante qu’un outil d’extension de l’influence nationale à travers le monde. En effet, conscient de la nouvelle stratégie diplomatique chinoise, « qui consiste à étendre son influence en évitant la confrontation directe, et [en ayant] des effets visibles sur le plan de la promotion des partenariats entre la Chine et les pays hôtes » (p. 66), le gouvernement taïwanais souhaite faire des touristes chinoises des « ambassadeurs pour la paix » (p. 67) en détournant ainsi la « bataille diplomatique » (p. 65) contre la Chine en sa faveur.

L’art et le sport sont également des outils de la diplomatie culturelle taïwanaise. Comme l’annonçait Dirk Achten, président belge du Comité de direction des Affaires étrangères, « l’art est, par nature, un langage international qui ne connait pas de frontières » et qui « confère une identité à des lieux, des pays, des peuples » (p. 73). Depuis les années 2000, la culture taïwanaise à travers le cinéma, la danse et la musique s’est largement exportée pour diffuser une image positive de l’île. L’exemple du succès cinématographique taïwanais à l’étranger illustre la reconnaissance progressive de sa culture. Oscarisé pour son film Le secret de Brockback Moutain en 2006 et pour L’Odyssée de Pi en 2013, le réalisateur Ang Lee se fait l’ambassadeur d’un cinéma de qualité, populaire et néanmoins nationaliste. Il dédit ouvertement sa reconnaissance internationale à son peuple et à son île qu’il tente de défendre à travers son œuvre artistique.

Le sport constitue aussi un vecteur puissant de transmission de l’influence taïwanaise. Cela s’illustre dans la forte notoriété acquise en très peu de temps par le joueur de basketball taïwanais de l’équipe new-yorkaise, Jeremy Lin, qui par ses excellents résultats sportifs, est devenu l’objet de convoitise américaine jusqu’à donner le nom à phénomène populaire, la « Linsanity » (p. 88). Incarnation de la réussite taïwanaise, il joue aujour’hui aux Los Angeles Lakers et  est devenu l’ambassadeur du basket asiatique, rivalisant avec Yao Ming, la star du continent. Ce statut a provoqué notamment une dispute entre la Chine et Taïwan pour s’approprier le joueur ; Jeremy Lin ayant eu une grand-mère chinoise qui a ensuite immigré à Taïwan. Cela montre donc l’importance de cette « nouvelle forme de nationalisme » (p. 90) incarnée par le sport.

Mais, « le sport ne peut pas instaurer la paix ni la garantir, en revanche, il peut délivrer un message de paix. Ne demandez pas au sport de réussir ce que les Nations Unies n’arrivent pas à faire ! » (p. 83). Ces mots prononcés par Jacques Rogge, président du Comité International Olympique (CIO) entre 2001 et 2013, démontrent parfaitement les tensions provoquées par la lutte de Taïwan pour entrer au sein de l’organisation sportive mondiale. Depuis plus de soixante ans, la présence « des deux Chines » (p. 85) au sein du CIO est impossible et oblige les autres États à trancher en faveur d’un camp – souvent celui de la République populaire de Chine. Longtemps reléguée au rang du « Taipei chinois » (p. 86), Taïwan est arrivé néanmoins à se frayer un chemin sur la scène du sport international comme le montre le grand succès populaire des Jeux mondiaux à Kaoshiung à l’été 2009.

Il donc important de comprendre que, en l’absence d’une existence et d’une reconnaissance politique à l’échelle internationale, Taïwan développe avec force et conviction une autre forme de diplomatie, grâce à sa culture.

 

Notre avis

Nous avons choisi cet ouvrage car il nous semblait intéressant d’étudier la force et la pertinence du concept de soft power dans un contexte politique et institutionnel particulièrement tendu qu’illustre le cas de Taïwan. Nous avons particulièrement apprécié la structure de l’ouvrage, organisé en trois parties : la conceptualisation du soft power et de la diplomatie culturelle, l’histoire de Taïwan et l’illustration de l’application de la diplomatie culturelle dans plusieurs secteurs. Cette construction, formelle et logique, sert la clarté du propos. Néanmoins, l’auteure ne sépare pas clairement son propos et son travail des déclarations tenus par l’ex-ministre des affaires étrangères taïwanais, Yang Tzu-Pao. Cela porte donc à confusion puisque le discours tenu n’est attribuable à personne. De plus, Marianne Hagelstein ne critique en rien la position et le discours tenus par ce représentant officiel taïwanais alors que son identité permet d’expliquer l’orientation de sa thèse.

Enfin, les exemples qu’elle développe dans le chapitre sur l’art semblent détachés de la réalité voire désuets puisque beaucoup de jeunes étrangers découvrent la culture taïwanaise à travers les séries télévisées ou la « Taïwanese-Pop » dont il n’est nullement fait mention dans son ouvrage.

Il est possible de replacer cet ouvrage dans le récent intérêt à l’égard de l’histoire et de la culture identitaire asiatique, à la fois de la part des universitaires mais aussi de la part des gouvernements et des populations elles-mêmes comme en témoigne l’émergence d’une Korean Wave ou Halluy en Corée du Sud, conceptualisée pour témoigner de la popularité des outils culturel dans ce pays (1).

(1) Seok-Kyeong Hong-Mercier, « Les études culturelles et le phénomène de Hallyu (Korean Wave) en Asie de l’Est », MEI 24-25 Etudes Culturelles et Cultural Studies, 2007 : 165-173.


 Caroline RAS et Hélène VERRUE

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