Les archipels Spratleys et Paracels : Le nouveau visage de l’antagonisme sino-vietnamien

Archipels historiquement inhabités perdus au milieu de la mer de Chine méridionale ou « Mer Orientale » pour les Vietnamiens, les Spratleys et Paracels font l’objet depuis le milieu du XXème siècle d’une attention croissante de la part des pays riverains. Que ce soit les Philippines, le sultanat du Brunei, la Malaisie mais plus encore le Vietnam et la Chine, chacun cherche à s’approprier une part des ressources inhérentes à la possession de ces territoires ; que l’on parle de pêche, hydrocarbures ou positions stratégiques dans le cas de la Chine et du Vietnam. Ces iles connues au moins depuis les grandes explorations du XVème siècle ne font l’objet d’un processus d’appropriation que récemment au regard de l’histoire, processus d’autant plus problématique qu’il met en jeu d’énormes intérêts pour celui qui en sortira vainqueur, d’où les tensions et situations conflictuelles qui en émanent. Mais le concept de propriété semble trop étroit pour des territoires fréquentés de manière coutumière par tous les peuples riverains, puisqu’il n’accepte qu’un seul possédant alors que l’on est face à un enchevêtrement de populations. Toujours est-il que ce théâtre de tensions ne fait que donner un nouveau visage à l’antagonisme sino-vietnamien qui trouve ses origines dans l’invasion du Vietnam par les Han (Chinois) en 111 av.JC. et ne prend fin qu’en 938 ap. JC. Presque un millénaire de domination qui forme la pierre angulaire d’une rivalité alimentée en permanence au cours de l’histoire. Les ambitions chinoises se heurtent à l’opiniâtreté des Vietnamiens qui entendent affirmer la légitimité de leur souveraineté sur ces terres aujourd’hui disputées.

Carte de la mer de Chine australe, avec indication des frontières maritimes disputées, notamment pour les îles Paracels et Spratley (© U.S. Central Intelligence Agency, placée dans le domaine public par la CIA)
Carte de la mer de Chine australe,
avec indication des frontières maritimes disputées,
notamment pour les îles Paracels et Spratley
(© U.S. Central Intelligence Agency, placée dans le domaine public par la CIA)

Le Vietnam a fêté le 22 décembre le 70ème anniversaire de son armée, l’Armée Populaire du Vietnam (APV), fondée par Hô Chi Minh. A la faveur des différents événements organisés à cette occasion, le pays en profite pour réaffirmer sa souveraineté sur les archipels Spratleys et Paracels, respectivement Truong Sa et Hoang Sa en vietnamien. C’est tout l’enjeu de l’exposition « Hoang Sa et Truong Sa du Vietnam – preuves historiques et juridiques », qui a ouvert ses portes le 14 décembre dans la province de Cao Bang dans le nord du pays. En plus de prendre la forme d’un pied de nez pour le voisin chinois dont la frontière est proche, cette exposition est un moyen d’ancrer durablement dans les mentalités vietnamiennes l’importance de ces îles. Affirmer avec autant de certitude que ces terres disputées reviennent de droit au Vietnam contribue à renforcer ce sentiment d’être floué par les Chinois, adversaires héréditaires, qui occupent de fait une bonne partie de ce qui est considéré comme un dû national.  

Source :http://fr.vietnamplus.vn/Home/Exposition-sur-Hoang-Sa-et-Truong-Sa-a-Cao-Bang/201412/48287.vnplus
Source :http://fr.vietnamplus.vn/Home/Exposition-sur-Hoang-Sa-et-Truong-Sa-a-Cao-Bang/201412/48287.vnplus

L’anniversaire de l’APV sert à renforcer le lien entre les Vietnamiens et leur appareil militaire, par la multitude d’animations qui ont lieu dans le pays et qui assurent comme un maillage du territoire afin de toucher toute la population. Il s’agit de mettre en place un lien de proximité avec la population. On assiste à l’affirmation d’une fierté nationale exacerbée par les tensions avec la Chine. On y suscite un esprit de combativité envers les Chinois, autour de ce qui se profile de plus en plus comme un objectif irrévocable et déterminant de la politique extérieure vietnamienne.

La Chine n’est pas en reste, et considère que ces archipels font partie intégrante de son territoire. L’inflexibilité de l’attitude de la Chine se justifie selon elle par son autorité effective sur ces îles. Quelle plus belle illustration de cet état d’esprit que la nouvelle carte officielle du territoire approuvée par les autorités en juin dernier sur laquelle les îles disputées (tant d’ailleurs les Diaoyu/Senkaku qui font litige avec le Japon que les Paracels et les Spratleys sur lesquelles est axé notre propos) sont explicitement signalées comme territoire chinois ?

Source : le site officiel Xinhua Wang
Source : le site officiel Xinhua Wang

Cette nouvelle carte en portrait (contrairement aux précédentes traditionnellement en paysage) fait désormais la part belle à la « langue de buffle ». Un jeu d’affects prend place dans ces territoires par l’intermédiaire de toutes les symboliques dont on tente de les affubler en les assimilant de part et d’autre au territoire national.

Les tensions qui mettent aux prises le Vietnam et la Chine à propos des archipels Paracels et Spratleys depuis des décennies s’expliquent par de nombreux enjeux. Il y a tout d’abord un facteur économique. En effet s’arroger la maîtrise de ces rochers permet surtout de s’approprier la ZEE1 qui leur est associée, et donc l’exclusivité dans l’exploitation des ressources halieutiques. A l’heure où les énergies commencent à se tarir, surtout pour le Vietnam qui est encore autonome en pétrole pour 5 ans, on a qualifié cette région de « deuxième golfe Persique » à plusieurs reprises à cause des gisements pétrolifères et gaziers qu’on y trouve (engouement des acteurs dans le domaine dont on ne connaît pas encore le fondement, même si aujourd’hui les Philippines y puisent 15% de leur consommation pétrolière). Les fonds marins sont aussi ressources de terres rares dont on prédit déjà l’épuisement à terme pour ce qui est des réserves terrestres. Plus prosaïquement mais tout aussi important c’est une importante zone de pêche qui voit se produire sans arrêt des accrochages entre pêcheurs vietnamiens et chinois. Ces eaux très poissonneuses fournissent une part importante de l’alimentation des populations riveraines.

Source: http://www.asiaobserver.org/asian-political-cartoons
Source: http://www.asiaobserver.org/asian-political-cartoons

C’est aussi un enjeu stratégique qui est à l’œuvre dans ces archipels. Alors que la Chine est obstinément à la recherche d’une profondeur stratégique dans l’optique de protéger les voies commerciales dont son économie est dépendante tant pour l’énergie que la prospérité de son commerce (La Chine est à l’heure actuelle le 2ème importateur de pétrole au monde derrière les Etats-Unis et celui-ci provient pour son immense majorité du Moyen-Orient), le Vietnam entend bien tenir tête à Pékin et ses poussées expansionnistes pour faire respecter sa ZEE1.

La toponymie est la première étape du face-à-face sino-vietnamien. A la fois symbolique parce que premier moyen d’appropriation en y projetant la représentation propre à une culture ou une langue, les noms donnés aux lieux géographiques servent parfois de base de revendication. Tantôt Truong Sa et Hoang Sa pour les Vietnamiens et Nansha et Xisha pour les Chinois, c’est en cherchant ces noms dans les documents officiels les plus anciens possibles que l’on cherche à asseoir de part et d’autre sa légitimité sur les archipels de Spratleys et Paracels. Le nom même de la mer qui les borde est soumis à débat puisque la Chine s’est déjà appuyée dans le passé sur l’appellation coutumière de « mer de Chine Méridionale » pour justifier ses ambitions territoriales dans le cadre de la fameuse « langue de buffle ».

Ce théâtre de tensions ne fait que raviver un antagonisme millénaire qui conditionne le paradigme de la défense vietnamienne, comme l’illustre Pierre Journoud2 : « Qu’ils mêlent ou non des revendications politiques à leurs critiques, les Vietnamiens de tous âges et de tous milieux nourrissent une commune obsession de l’« agression » chinoise en mer orientale. Réelle ou supposée, la menace transcende tous les clivages et cimente la cohésion nationale. »

Une cohésion nationale d’autant plus renforcée que le Vietnam a essuyé deux défaites militaires dans ces archipels qui ont déjà respectivement fait l’objet d’un affrontement avec la Chine :

-Janvier 1974 dans les Paracels. La marine chinoise déjà en modernisation fait face à la marine sud Vietnam. La Chine refuse qu’à la faveur de la réunification, le pays ne récupère l’archipel pourtant déjà dûment revendiqué par la république du Vietnam. Suite aux affrontements qui font 53 morts côté vietnamien et 18 du côté chinois, les Paracels passent partiellement sous contrôle de la Chine. Malgré les protestations répétées du Vietnam aux Nations Unies, elles restent sous contrôle chinois et sont désormais totalement rattachées administrativement à la province de Hainan.

-Le 14 mars 1988 dans les Spratleys, la marine du Vietnam réunifié engage la marine chinoise après plusieurs incidents de pêche. Les affrontements provoquent la mort de plus de 60 marins vietnamiens et la perte de 3 bâtiments de transports dépêchés pour une opération de débarquement. A l’issue de ces combats la Chine récupère les atolls Johnson South Reef tandis que parallèlement, la course pour la conquête du plus grand nombre d’îlots est amorcée.

Depuis ces épisodes ouvertement armés, les accrochages sont légion et les tensions constantes dans ces îles où chaque état riverain tente de marquer son territoire dans un jeu du chat et de la souris où le Vietnam et la Chine tiennent le haut de l’affiche. Ces revendications sont le fruit de l’intégration du modèle d’Etat-nation dans lequel le territoire est uniquement conçu comme la propriété d’une seule entité politique, alors que dans la région il n’était historiquement la propriété exclusive d’aucun.

La course à la conquête qui a cours dans les Spratley fait que la carte des dominations effectives peut être mouvante, des îlots passant parfois d’un pays à l’autre. Ce faisant voici les rapports de force que l’on observe en 2008 :

Datée du 3 février 2008, cette carte de localisation des différentes îles, îlots et récifs de l’archipel des Spratleys montre, par le biais des différents drapeaux, les multiples annexions opérées par les pays revendicateurs, essentiellement au cours des années 1970, 1980 et 1990, bien que Taiwan avait annexé de son côté l’île d’Itu Aba dès 1956. (© 2008 - versée dans le domaine public par la CIA)
Datée du 3 février 2008, cette carte de localisation des différentes îles, îlots et récifs de l’archipel des Spratleys montre, par le biais des différents drapeaux, les multiples annexions opérées par les pays revendicateurs, essentiellement au cours des années 1970, 1980 et 1990, bien que Taiwan avait annexé de son côté l’île d’Itu Aba dès 1956. (© 2008 – versée dans le domaine public par la CIA)

L’enchevêtrement des pays dans cette zone est propice à maintenir une situation de flou sur l’appartenance des îles et à plus forte raison des ressources maritimes, c’est pourquoi on assiste fréquemment à des accrochages entre pêcheurs chinois et vietnamiens, chacun tentant de fait d’étendre sa domination pour faire bouger cette carte qui n’a rien d’arrêté officiellement. La Chine a avancé un pion de plus dans les Spratleys en construisant une piste d’atterrissage sur le récif de Fiery Cross. Une étape opérationnelle de plus est franchie et permet d’envisager des structures permanentes, ce qui ouvre la voie à une militarisation croissante de ces îles inhospitalières qui ne sont historiquement pas habitées. Ces travaux ont été confirmés le 20 novembre 2014 par la société d’études de défense britannique IHS Jane’s Defence.

Il a pourtant bien essayé de mettre en place des mécanismes de résolution des crises au sein de l’ASEAN, comme le prévoit l’idée de code de conduite en mer de Chine méridionale, préparé conjointement par le Vietnam et les Philippines pour prévenir les conflits territoriaux, Mais la Chine le rejeta. Les accrochages n’ont pas cessé et aucun accord n’a été trouvé, que ce soit sur le fond ou la forme du problème dans cette zone. Cet épisode a l’intérêt de rappeler l’incapacité de l’ASEAN à sortir de son strict rôle d’association économique pour se muer en une réelle structure de dialogue politique.

Or le Vietnam ne se résout pas à céder du terrain à la Chine à l’heure où celle-ci produit un effort impressionnant pour disposer d’une marine de guerre sans équivalent dans la région. Cet effort prend la forme du porte-avions Liaoning, mis à l’eau en septembre 2012 alors que deux autres sont déjà en construction. Le Vietnam a réagi en signant un contrat en 2009 avec la Russie qui définit un coût de 1,8 milliards de dollars pour l’acquisition de six sous-marins Kilo, et un supplément de 1.1milliards de dollars pour les armes et équipements annexes. Or, le budget total de la Défense du Vietnam s’élevait à 2,7 milliards de dollars en 2011. Il s’agit donc d’un effort inégalé dans la modernisation de la marine, d’autant plus que ces sous-marins seront plus récents que ceux dont les Chinois sont actuellement en possession. Cette avance technique leur confère un avantage en conditions opérationnelles. La Chine craint un relatif équilibre des forces marines ou  tout du moins une capacité de réaction vietnamienne. Ces sous-marins, dont le troisième a été livré début décembre, marque le projet vietnamien d’une marine hauturière.

En l’absence d’un statu quo, les tensions dans les archipels Spratleys et Paracels prennent la forme d’un affrontement larvé qui met aux prises des pêcheurs et motive une course aux armements dans cette région qui tend de plus en plus à s’inscrire comme le nouveau centre de gravité du monde. Les enjeux sont à la mesure de cette donne grandissante, et ne font que donner plus de force à l’antagonisme sino-vietnamien qui a cours depuis des siècles et conditionne le Vietnam dans la peur d’être absorbé par le puissant voisin du nord. La Chine quant à elle n’accepte pas d’être contredite dans ses velléités territoriales, encore moins par ce qui fut autrefois une province de l’empire chinois et resta presque 1000 ans sous domination Han. Dans ce face-à-face déséquilibré étant donné les forces et ressources engagées, la question est de savoir si le Vietnam fidèle à sa tradition de guerre asymétrique et de détermination parviendra à tenir en respect une Chine qui s’affirme de plus en plus comme une puissance globale.

Thomas Simon

1 Zone Economique Exclusive : Zone mise en place par la convention de Montego Bay de 1982 qui règle le droit maritime actuel.

2 Pierre Journoud est chargé de recherches au CEHD depuis 2002 et chercheur associé à l’UMR-CNRS IRICE (Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe), à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

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