QOPIWINI : quand les peuples indigènes occupent le centre de Buenos Aires.

Les peuples originaires maintiennent la pression sur le gouvernement argentin après plus de 130 jours de mobilisation suite à l’installation d’un campement au beau milieu de Buenos Aires. Le collectif QOPIWINI occupe depuis plus de quatre mois un campement dans un carrefour stratégique de la capitale pour protester contre le projet d’une usine de traitement d’uranium sur des terres ancestrales indigènes.

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Le campement au croisement de l’Avenue 9 de Julio et de Mayo. A l’arrière-plan le bâtiment du Ministère du Développement social bien reconnaissable pour les portraits géants d’Evita Perón. Crédits photo : Julien Poitout©

A proximité de Buenos Aires, la grande embouchure du Rio de la Plata maintient toute l’année un taux d’humidité minimum de 70% dans la capitale argentine. Cette humidité décuple la sensation de froid comme de chaleur. Bien que l’hiver austral ne se soit pas encore véritablement installé, la nuit, les températures commencent à baisser et le ressenti avoisine les 10 degrès. C’est à ce type de température que sont exposés les militants du collectif QOPIWINI présents au croisement de l’Avenue 9 de Julio et de Mayo. QOPIWINI est l’acronyme des quatre principales communautés indigènes : Qom, Pilagás, Wichis et Nivaclés, de la province de Formosa. Cette province est située dans le nord du pays près de la frontière paraguayenne et couvre une superficie équivalente à la République tchèque mais n’est peuplée que de seulement 580 000 habitants.

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En rouge la province de Formosa

Ces quatre communautés sont, avec les Guaranis, les habitants de ces terres depuis des temps immémoriaux. En 1528, les premiers conquistadores arrivent dans la région avec les expéditions de Diego Garcia de Moguer. Toutefois, l’isolement géographique et les grandes distances qui séparent la province des principaux centres de populations rendent impossible l’installation permanente des populations créoles1 jusqu’à la moitié du XIXème siècle. A partir de la seconde moitié du XIXème siècle, et ce jusqu’à aujourd’hui, la province de Formosa est convoitée par les grandes entreprises énergétiques et agricoles attirées par les grands espaces et le potentiel hydrique de la région.

David contre Goliath.

Ce conflit socio-écologique qui naît dans le nord du pays dépasse dorénavant les frontières de la province pour venir s’installer au cœur de la Capitale fédérale. « Pour l’instant. Personne ». Voici la réponse de Rubén Díaz, le représentant du collectif QOPIWINI du campement de Buenos Aires, lorsqu’on lui demande si un représentant du gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner ou d’un quelconque ministère a montré un intérêt à rencontrer les membres de QOPIWINI installés depuis plus de 130 jours sur le trottoir d’un des carrefours les plus fréquentés de la capitale.

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A l’intérieur du campement. Crédits photo : Julien Poitout ©

Dans ce combat de David contre Goliath, le collectif réunit quatre tribus indigènes, les premières victimes de la politique agricole et énergétique du gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner. Les principales revendications de ces communautés dont les activités sont essentiellement l’artisanat, l’agriculture vivrière et la cueillette, concernent l’accès aux terres communautaires et le rejet de l’installation de l’usine de traitement d’uranium sur une superficie de 574 hectares. Ces terrains sont situés sur des terres ancestrales de la communauté Qom et le projet d’usine menacerait la présence de plantes prisées pour leurs usages médicinaux par la communauté.

En mai 2013 s’ouvre alors une période de négociation entre la communauté Qom, le gouvernement de la province de Formosa, la Direction du Parc national et l’Institut National des Affaires Indigènes (INAI). L’objectif était de trouver une solution quant à l’emplacement de l’usine, la préservation des terres pour ses usages communautaires et ancestraux alors que la privatisation des terres indigènes s’amplifiait. Ces négociations échouèrent quand ont été avérées les intentions du gouvernement argentin d’installer une usine de traitement d’uranium sur les dites terres.

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Jordi Arranda Díaz discutant avec Rubén Díaz. Crédits photo : Julien Poitout ©

« Nous avons fait des marches et des barrages routiers. Nous devons maintenant nous réunir et décider si nous engageons de nouvelles actions. Nous savons bien que c’est un délit mais c’est l’État qui est responsable parce qu’il n’applique pas ce que le Congrès a décidé » résume Rubén Díaz, se référant à la violation systématique de la Déclaration des Droits des peuples indigènes approuvée par les Nations Unies en 2007. Cette déclaration n’est pas respectée par le gouvernement argentin qui nie le droit d’accès aux terres communautaires au profit des grandes entreprises extractivistes (hydrocarbures, minières, alimentaires et de biocombustibles). Díaz fait également référence à la « Réunion indigène » qui va se tenir fin mai à l’Eglise Santa Cruz où la présence des communautés indigènes venues de toute l’Argentine promet d’être massive. Cependant, « certains, comme les Nivaclés, ont historiquement des problèmes de déplacement car ils ne disposent pas de papiers d’identité ».

Aujourd’hui la construction de l’usine de traitement d’uranium se poursuit sans prendre en compte les demandes et les droits des communautés indigènes. Cette situation laisse les communautés indigènes sans défenses au plan politique comme juridique. Elles sont impuissantes à contrer ce projet économique extractiviste promu par les grandes multinationales du secteur qui bénéficient d’un cadre légal leur garantissant l’impunité.

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A l’intérieur du campement. Crédits photo : Julien Poitout ©

L’impunité légale.

Les cibles des protestations sont l’entreprise de biotechnologie Monsanto et l’entreprise énergétique Dioxitek qui appartient à l’État argentin. Dioxitek a promis 1 200 emplois directs et 1 200 emplois indirects pour la construction de l’usine, mais le projet menace dangereusement l’accès des communautés indigènes à l’eau potable. « L’eau c’est la vie pour nous. Ce n’est pas seulement une question purement personnelle. C’est surtout une question de résistance pour la survie de la communauté, pour les générations futures » commente Ruben Díaz, faisant allusion aux jeunes qui ont rejoint le campement.

Pendant ce temps, Monsanto, le géant leader du secteur des OGM, profite de la Loi des semences (aussi appelée Loi Monsanto) et contrôle désormais une bonne partie des exploitations agricoles et forestières d’Argentine. Monsanto agit de concert avec le gouvernement argentin, se donnant la possibilité de décider du déplacement ou de la privation d’accès aux terres communautaires si celles-ci sont convoitées par la multinationale. Comme mentionné dans le numéro 382 de La Directa, l’entreprise Monsanto est déjà visée par des protestations et des mobilisations pour dénoncer l’abus d’utilisation de pesticides et la mise en péril de la santé publique dans la ville de Malvinas Argentinas, dans la province de Córdoba.

Cette privatisation des terres effectuée par le gouvernement et offerte à Monsanto pénalise et punit les communautés indigènes. Cette situation met en lumière les violations des droits humains comme l’accès à la terre et l’exploitation de ses ressources. Ces même communautés ont historiquement souffert de l’absence d’accès aux services sociaux et aux besoins primaires.

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A l’intérieur du campement. Crédits photo : Julien Poitout ©

Paradigme régional.

La croissance économique des pays sud-américains a également consolidé de nouvelles asymétries sociales qui ont débouché sur des conflits politiques et socio-culturels. Selon l’EJOLT (Cartographie globale de la justice environnementale, Environmental Justice Organisations Liabilities and Trade), cette nouvelle conflictivité sociale est la conséquence d’une demande croissante en énergie et en ressources naturelles. Aujourd’hui, l’EJOLT recense en Amérique latine 300 cas similaires à celui du collectif QOPIWINI. On trouve à la première place la Colombie avec plus de 72 cas similaires, suivie du Brésil (52), l’Équateur (48) et l’Argentine (32). La quasi-totalité de ces conflits ont en commun le fait d’affecter les communautés les plus vulnérables du continent : les habitants des périphéries urbaines, les communautés indigènes, afro-descendantes et paysannes.

D’autres organisations, comme le section argentine d’Amnesty International, soulignent également dans leurs rapports annuels de 2013, 2014 et 2015, les nombreuses violations des droits des peuples originaires, la lutte de ceux-ci quant à la reconnaissance de leurs droits sur leurs terres ancestrales, ainsi que le harcèlement policier dont sont victimes les activistes et les manifestants.

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A l’intérieur du campement. Crédits photo : Julien Poitout ©

Eau, terre et participation.

« Nous ne nous opposons pas entre tribus, ça n’en vaut pas la peine. Nous sommes ici et nous resterons jusqu’à l’obtention de réelles garanties » répond Rubén Díaz à la question de savoir s’il envisage de lever le camp prochainement. Ce campement compte aujourd’hui plus de 40 membres permanents, 35 adultes et 5 enfants, qui sont présents en permanence alors qu’au moment de la construction du camp, au milieu du chaud mois de février argentin, ils étaient plus de 150. Bien que ce mouvement soit d’une durée indéfinie, il ne semble pas inquiéter pour autant le gouvernement argentin qui agit de concert avec le gouverneur de la région de Formosa, Gildo Insfrán. Ce dernier est de la même couleur politique que celle du gouvernement de CFK (le Parti Justicialiste, d’affiliation péroniste et kirchnériste) et il alimente l’idée fausse d’une stricte dichotomie entre le développement économique et les droits des populations indigènes.

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A l’intérieur du campement. Crédits photo : Julien Poitout ©

Eau, terre, information et implication des populations sont les principales revendications du collectif QOPIWINI: ces revendications incarnent une bonne partie des luttes indigènes du continent. L’eau est un élément intrinsèquement indispensable aux cultures indigènes et à la tenue de leurs célébrations comme le reconnaît la Déclaration de Kyoto sur les peuples indigènes et leur accès à l’eau. La terre est le support ancestral sur lequel ils ont grandi et où leurs ancêtres se sont établis. Enfin, l’information et l’implication des populations sont exigées pour tous les sujets de la vie publique, politique et sociale qui pourraient les affecter.

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A l’extérieur du campement. Crédits photo : Julien Poitout ©

Dans le campement ont lieu diverses activités comme des ateliers de radio et de communication en collaboration avec différents collectifs argentins et d’autres organismes sociaux de la capitale afin de renforcer et d’autonomiser la communauté de telle manière qu’ils puissent « expliquer leur situation et se défendre par eux-mêmes » commente José Luis, un membre du campement qui accompagne Rubén. A côté de Rubén se trouve Alegre, originaire de la province de Formosa. Il nous explique qu’il ne s’est rendu qu’une ou deux fois dans la capitale pour participer à des manifestations des communautés indigènes. Ce 8 mai il fête ses 75 ans, cela fait déjà plus de 130 jours qu’il campe à Buenos Aires à 1 200 kilomètres de son domicile, mais il n’a pas l’intention de quitter le camp, il restera jusqu’à ce que le gouvernement les écoute.

Jordi Aranda Díaz

Traduction du catalan au français réalisée par Jordi Aranda Díaz et Nicolas Sauvain.
Version originale disponible (en catalan) sur le site de La Directa. La Directa est une revue bi-hebdomadaire catalane disponible en version papier et numérique, spécialisée sur les transformations sociales et les alternatives politiques, économiques et sociales au système économique mondial actuel.

1Criollos, créoles fait ici référence -à la différence du terme utilisé dans les Antilles françaises- aux populations nées en Amérique latine de familles originaires de la péninsule ibérique.

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