Nouvel attentat à Ankara: « Ne te soumets pas à la politique de la terreur »

Le dimanche 13 mars 2016, à 18h35, la Turquie est de nouveau frappée par la terreur. C’est le troisième attentat dans la capitale en 5 mois. Cette fois, il a eu lieu à une heure de pointe, dans une des plus grandes artères de la place centrale de Kızılay, le boulevard Atatürk, près du parc Güven, à un arrêt de bus lui-même proche d’une sortie de métro. On dénombre pour le moment 37 morts et plus d’une centaine de blessés. 4 suspects auraient été arrêtés ce lundi à Şanliurfa (sud-est).

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« Ne te soumets pas à la politique de la terreur. GSU » – banderole des étudiants de l’université de Galatasaray

Après l’attentat d’octobre qui avait eu lieu lors d’une manifestation pour la paix, et celui qui visait des soldats turcs en février dernier, ce nouvel attentat a été provoqué par une voiture remplie d’explosifs dans un lieu très fréquenté. Comme d’habitude, les déclarations des autorités sont confuses en l’absence de revendication claire des terroristes. Comme d’habitude, certains médias voient leurs moyens de communication censurés et les gens parviennent à peine à se connecter pour joindre leurs proches.

Le Président Recep Tayyıp Erdoğan s’est exprimé 5 heures après les faits en évoquant une « sainte nation indivisible ». Les déclarations de tout bord évoquent le « terrorisme » mais ce terme employé à tout bout de champ peut aujourd’hui désigner de nombreux groupes en Turquie, des extrémistes kurdes aux djihadistes de Daech en passant par les ultra-nationalistes et le terrorisme d’État.

« L’AKP doit rendre des comptes »

Plus tôt dans la journée, on apprenait que l’armée turque se préparait à une opération à l’Est, à Yüksekova (région de Hakkari) avec le déploiement de plus de 20 000 soldats.

Certaines rumeurs évoquent alors la possibilité que des forces kurdes extrémistes aient répondu à cette annonce ou bien que le gouvernement ait tenté de légitimer son action à l’Est. Ce qui est sûr, c’est que les représailles à l’encontre des forces kurdes n’ont pas tardé: l’armée turque a entrepris des opérations le soir même en bombardant des bases du PKK (Parti des Travailleurs Kurdes) au Kurdistan irakien.

« Et on nous reproche encore de mettre ça sur le compte du pouvoir. Mais dis-moi qui gouverne ce pays? On va pas aller demander des comptes à l’épicier! », ironise Barış Atay, figure du mouvement de Gezi Park (1), sur son compte Twitter. Dans les sit-ins et rassemblements organisés spontanément, on demande aussi la démission du gouvernement. « Les responsables de l’attentat et le parti au pouvoir qui a mis le pays dans cette situation, l’AKP [Parti de la Justice et du Développement], devront rendre des comptes », annonce le tract des étudiants de l’université de Galatasaray ce lundi matin.

« BIKTIM ! »    (« j’en ai assez »)

Rassemblés dans un des amphithéâtres de l’université, les étudiants se demandent comment transformer toute la colère qu’ils éprouvent en acte de raison. « On en a assez d’entendre la formule « toutes mes condoléances »! », s’énerve une jeune fille. « Erdoğan veut nous montrer qu’on doit choisir entre la terreur ou le régime présidentiel », déclare un étudiant originaire d’Ankara. « Il ne faut pas avoir peur, ni s’énerver. Si un blessé, la tête en sang, affirme qu’il ne quittera pas le pays, notre devoir à nous aussi c’est de rester en se soutenant les uns les autres ».

« J’en ai assez d’essayer de joindre mes amis pour savoir s’ils sont en vie ». Pour ce jeune homme, c’est la faute aux “guerres impérialistes au Moyen-Orient”. Il avoue avoir peur que son pays devienne comme la Syrie: « il faut qu’on fasse quelque chose pour éviter ça! On ne peut pas rester les bras croisés comme des martyrs en puissance ».

La jeune femme qui intervient juste après pointe du doigt la responsabilité des médias. Un autre renchérit: « je regardais aussi la télévision ce matin et je me suis rendu compte que je ne pouvais faire confiance à aucune source d’information ».

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Plus d’une centaine d’étudiants se sont retrouvés lundi à 13h dans un auditorium de l’université pour discuter des événements et essayer d’agir.

« Il faut faire quelque chose. S’organiser! »

C’est ensuite la peur d’oublier, de s’habituer, de contribuer à la normalisation de la situation qui a été exprimée par les étudiants. « On ne doit pas dire « je n’ai pas peur » et je continue ma vie comme avant, on doit vaincre cette peur tous ensemble ». Plusieurs voix s’élèvent et confirment: « On ne doit pas attendre le prochain attentat pour se rassembler et s’organiser ».

« Il faut répondre au pouvoir en place qui manifestement ne prend pas ses responsabilités et en plus nous prive de nos moyens de communication et d’information après chaque attentat », déclare une autre jeune fille.

D’autres rappellent alors l’importance que peuvent prendre les initiatives locales. On reparle de l’expérience de Gezi qui avait commencé avec quelques obstinés. On espère provoquer un effet domino pour une progressive diffusion des actions locales. Certains citent l’exemple de la plaque qui avait été installée dans le tunnel de la fac après la « catastrophe » minière de Soma (2), ou celui des images de Berkin Elvan présentes sur les murs de l’université pour se rappeler qu’en mars 2014 cet enfant a été tué par la police alors qu’il allait chercher du pain. Il est important pour eux de matérialiser le ressenti pour ne pas oublier. L’assemblée acquiesce tout en rappelant qu’il ne faut pas laisser de côté la réflexion et l’organisation. Finalement, ils décident d’aller afficher la banderole dans un endroit plus exposé en se promettant de ne pas attendre le prochain attentat pour se rassembler et s’organiser.

Pendant quelques minutes, sur les portes de l’université, on pouvait lire “Ne te soumets pas à la politique de la terreur”…

Classe Internationale

(1) Le mouvement de Gezi Park a débuté en mai 2013 avec la contestation de la décision gouvernementale de détruire le parc de Gezi, un des seules espaces verts du centre d’Istanbul. Les citoyens ont alors occupé le parc et le mouvement de résistance s’est diffusé à travers le pays, en évoluant vers une contestation des politiques de l’AKP au pouvoir. Les affrontements avec la police ont fait une dizaine de morts.

(2) Le 13 mai 2014, une explosion a eu lieu dans la mine de Soma (Manisa) faisant plus de 300 morts. Le gouvernement a une nouvelle fois été accusé par les citoyens d’avoir négligé les conditions de travail et la sécurité. 

 

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