Regards hindous sur la femme

Dans le cadre de la Semaine indienne 2016 organisée par l’Ecole normale supérieure, Catherine Clémentin-Ojha, anthropologue et chercheuse au Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (CEIAS) et à L’École des hautes études en sciences sociales nous a présenté son analyse et ses connaissances sur les regards hindous sur la femme.

Mme Clémentin-Ojha commence en insistant sur les sources des regards hindous sur la femme et la féminité. En effet, les hindous héritent de leurs traditions des images contrastées et contradictoires, regards légués par la littérature classique mais aussi regards de la littérature mystique. Imaginaire nourri, que les hindous portent sur les femmes et la féminité. Cette conférence -et ce compte-rendu- ne concernera que les hindous, l’intervenante se fonde donc sur l’étude de la religion pour fonder son propos, et non sur la société indienne de façon générale.

L’hindouisme n’est pas une tradition religieuse homogène, elle est très ancienne et ne présente pas de doctrine unifiée que ce soit sur les femmes ou sur d’autres questions. Le mot hindou est récent, d’origine étrangère. Les orientalistes en particulier lors de la colonisation de l’Inde se livrent à des descriptions sur les faits religieux des hindous (à l’époque, tous ceux qui ne sont pas juifs, musulmans, chrétiens etc). Au-delà d’un culte, l’hindouisme est un système social, la religion et le social sont intrinsèquement liés. La plupart des sociologues disent même que l’hindouisme régule des devoirs plutôt que des croyances.

Afin d’approfondir, il convient d’expliciter l’idée de dharma, qui est la notion clé à considérer. C’est le terme qu’on donne au cadre de l’expérience humaine, soit l’ordre du cosmos mais aussi l’ordre social et les conduites pour préserver le dharma, prescrites ou interdites. Chacun doit suivre son soi-dharma, différent selon le varna – la caste héréditaire- mais aussi selon le sexe. Tout le monde n’a pas la même conduite et les femmes ont un dharma à elles.

Quel est le dharma des femmes dans cette littérature normative ?

Être une épouse. Chacun doit conserver sa place du fait de sa naissance, or il y a une répartition sexuée qu’on retrouve dans toute l’histoire de l’hindouisme. On ne sait pas cependant comment cela s’est transmis. Dans Le monastère de la félicité par Bankim Chandra Chatterji, le roman met en scène les dharmas distincts sous forme de cet échange :

« l’épouse est la compagne du dharma […]

– Elle l’est oui, pour les petits dharmas mais elle est un obstacle sur le chemin du grand dharma ».

Il y a un modèle masculin avec l’épouse qui l’aide, et un autre où l’homme ne doit pas faire avec la femme. Ce choix de vie entre petit et grand dharma n’est pas ouvert à leurs femmes.

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Parvati, déesse hindoue du mariage

Les lois de Manu énoncent que la condition qui vise vers le grand dharma est interdite à la femme qui doit se cantonner au foyer. Cette vie religieuse commence par le mariage mais finit également ainsi, c’est ainsi que la femme accède rituellement à son statut de naissance. Lorsqu’elle naît du même varna de ses parents, elle n’est rien. Avec son mariage, sera religieusement compatible à son partenaire. La femme est essentielle à l’homme mais l’homme peut abandonner le mariage. La femme au contraire, ne le peut pas, une formule dit que « la femme veuve en Inde est une femme mariée à un mort ». Les lois de Manu donnent beaucoup de devoirs à accomplir, le seva, service désintéressé avec une abnégation totale en ne faisant aucune sorte d’initiative pour elle-même. C’est en étant totalement dévouée qu’elle pourra se réaliser, en révérant son mari comme un dieu elle obtient le ciel. Il y a donc une estime au bout de cette voie. Il y a dans certains textes des prescriptions pour que la femme veuve se brûle sur le cadavre de son mari, pratique appelée sati. Si la vie conjugale est une voie de sainteté, la femme qui s’immole peut être vue comme une martyre.

La femme sera cependant divinisée, elle est la déesse du foyer, le centre de la maison, et permettra à son mari d’aller au ciel. Il existe beaucoup de cas de femmes mariées à des hommes déplorables mais qui accédaient au ciel grâce à elle. Ce qui est extrêmement important est que l’homme doit satisfaire sa femme sexuellement, certes dans le but de la procréation.

On voit très souvent que les héroïnes présentées dans les épopées doivent être enjouées et souriantes. On constate la même chose aujourd’hui dans les agences matrimoniales. On trouve également la femme dévouée, la Sita, qui suit son mari mais sera répudiée car aura été volée par le méchant de l’histoire. Quand le mari veut la récupérer, elle demande à la terre de s’ouvrir, il s’agirait presque d’une forme de suicide.

Dans l’hindouisme et dans les textes, la maternité n’est pas particulièrement valorisée par rapport au rôle d’épouse. Cette idéalisation ne se trouve pas dans les œuvres normatives mais dans des manuels d’instruction morale. La guirlande de savoirs sur les femmes, écrit en 1910 par une institutrice dit ainsi : « Pourquoi blâmer les étrangers quand nos parents, nos maris … nous traitent comme des chaussures ? … Quelle est cette condition misérable ? C’est le fruit de nos actes passés. … Le dharma de la femme a été détruit ». Elles recouvreront le respect qui leur est dû en servant leurs maris, selon cette femme parfaitement éduquée qui enseigne à des jeunes filles. C’est en se soumettant complètement qu’elle recevra la plus haute estime. Elle doit se nier, s’abaisser pour être un modèle, avoir une conduite imitable.

C’est évidemment une vision masculine de la femme, théorique, mais avec des effets sociaux, de deux ordres.

–        Premièrement, sur un conditionnement de la femme

–        Secondement, des modèles de vie alternatifs

La femme n’est pas la seule construction du sublime. D’une part, ce sublime pourrait être dit intellectuel, dans le cadre religieux. Il est très peu représenté mais on le cite beaucoup, comme avec Gargi, femme savante, philosophe de l’Inde ancienne et preuve que l’Inde ancienne avait la possibilité pour les femmes d’acquérir des savoirs. Il existe également la femme sage, qui sait orienter le roi vers les bonnes décisions.

On croise aussi beaucoup de femmes ascètes dans la littérature, des personnages qui portent véritablement l’action. Le plus important est la littérature agiographique, avec des personnages qui ont certainement vécu et ont construit un imaginaire, en proposant un modèle pour les femmes venues après. La première est Andal, grande sainte et poétesse tamoule qui avait épousé Vishnu. Elle a servi de modèle aux femmes s’étant choisi un autre destin religieux que celui choisi par les parents. On pouvait obtenir un salut en s’en remettant à la divinité choisie. Il n’y a pas d’égalité dans l’hindouisme mais dans la bhakti c’est-à-dire la dévotion, tous ont accès à l’amour de Dieu, à des degrés différents et sont classés selon leurs possibilités et dispositions propres. La hiérarchie est puissante, le dévot est totalement soumis à Dieu et se sent totalement impuissant. La bhakti est donc une religion particulièrement adaptée aux femmes.

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Andal, poétesse et sainte tamoule

Beaucoup de réformes émergent lors des deux derniers siècles pour proposer le remariage des veuves, empêcher le mariage des enfants ou la sati. Va s’affirmer l’idée d’éduquer les filles mais une division en découle ; doit-on éduquer les filles comme les garçons, ou pas ? Les journalistes se tournent vers un lectorat féminin, notamment la Gita Press -maison d’édition hindoue. On trouve dans cette presse l’idée qu’avec l’éducation, les problèmes émergent également car les femmes contestent le dharma et s’opposent à Dieu. Cependant, elles font preuve de beaucoup plus de retenue par nature… mais cette retenue diminue, autant qu’augmente le niveau d’éducation.

Existe-t-il une continuité entre les textes traditionnels et cette presse récente ?

Certainement les textes sur le dharma étaient distribués voire appris, il y a donc eu filiation. Ils ont également été rendus accessibles par les orientalistes. Il y a donc un paradoxe sur le fait de s’opposer à l’éducation moderne issue des anglais via des textes véhiculés par les colons britanniques.

Cependant, un autre paradoxe dit que la femme devrait rester à la maison en plein nationalisme, dans les années 1910. On remarque qu’à partir des années 1930, les gens qui parlent de la condition féminine sont moins radicaux que ceux du XIXème siècle. Dans leur perception, le monde est divisé entre la sphère matérielle et la sphère spirituelle. Cette dernière, supérieure, s’incarnerait dans le monde intérieur, dans la maison soit sous la domination de la femme. Le foyer échappe à la domination coloniale, il est hors d’atteinte. C’est une vision patriarcale, soit. Mais cette domination masculine va faire de la femme la gardienne du domaine spirituel, où les hommes ne sont pas soumis à l’humiliation des colons. Il s’agit de préserver le monde. On ne peut plus interdire l’éducation des femmes, ni même les empêcher de sortir dans la rue. Mais il faut préserver les signes culturels, véhiculés par les femmes, leurs vêtements, leurs attitudes.

Gandhi, leader indépendantiste et figure indienne et hindoue mondialement connue, se fait une représentation de la femme ambivalente. Il est sans nul doute le leader politique ayant fait le plus pour que les femmes s’impliquent dans la résistance et s’affirment. Cependant, il n’envisageait pas pour elles un autre espace que le foyer -malgré quelques contre-exemples au sein même de sa famille. La femme incarne une valeur suprême qu’est la pureté, la chasteté, qu’elle a le devoir de porter et d’incarner. Curieusement, Gandhi veut qu’elles s’abstiennent d’une vie sexuelle, c’est-à-dire qu’elles ne soient pas des épouses mais des sœurs. Il sublime le rôle des femmes, porteuses du devenir de l’Inde. Elles vont avoir un sens de mission, tout en la mettant dans un espace de vie à l’intérieur. Cette existence prosaïque va devenir sublimée. On peut y voir un équivalent exact de l’entrée du garçon dans les études védiques, qui lui donneront le ciel tandis que la femme atteint le ciel dans le mariage.

Mme Clémentin-Ohja conclut ainsi : la femme est mise sur un piédestal à ses dépens, elle est martyre mais les descendants adorent les martyres comme des déesses. Ce balancement entre domination et sublimation se retrouve dans les écrits qui dessinent l’Inde d’aujourd’hui, on croit voir que les femmes sauvent les valeurs que les hommes portent au pinacle. Il a été dit que les femmes sont la meilleure part de l’homme colonisé. Cependant, l’homme décolonisé n’a pas fait mieux, il n’existe pas de renouvellement de ce stock d’images. Ces regards se sont construits sur le terrain religieux, et même si les femmes occupent aussi ce terrain désormais -il existe aujourd’hui 1800 prêtres hindoues femmes en Inde-, ces questions ne sont plus religieuses mais sociales. Les femmes interviennent donc maintenant sur la question des droits de l’Homme et interagissent avec le gouvernement pour aller vers un nouveau développement.  

Apolline Ledain

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