La guerre économique mondiale: un enjeu du XXIe siècle?

m5026-2005-de-260-4

Bataille du Texel contre les navires hollandais (1694), huile sur toile d’Eugène Isabey, XIXe siècle

« Le commerce est une guerre d’argent »

Jean-Baptiste Colbert

 

Dès le XVIIe siècle, la France s’opposait aux principales puissances européennes afin d’affirmer sa souveraineté économique sur la scène internationale. À l’origine de la guerre contre les Pays-Bas en 1672, le protectionnisme français avait pour but de faire face à la concurrence des produits hollandais en leur imposant des tarifs douaniers de plus en plus importants. La guerre douanière a rapidement fait place au bruit des canons, et la France, alliée de circonstance de l’Angleterre, envahit les Provinces-Unies. Guerre militaire et économique, si elles semblent étroitement liées, ne vont pas de soi : la volonté de conquérir de nouveaux marchés, « les cœurs et les affections » pour reprendre le mot du cardinal de Richelieu, passe par la domination de territoires et d’individus. À travers l’histoire, cette domination a été plus ou moins explicite. En passant par les armes, ou par la confrontation idéologique durant la guerre froide, voire par la médiation de firmes transnationales durant les phases de colonisation et de décolonisation, la guerre économique est toujours d’actualité. A qui mieux mieux, tout le monde cherche à avoir la plus grosse… part de marché, la plus grosse entreprise, la politique économique la plus performante, etc. L’hypothèse d’une guerre qui aurait changé de nature au cours de la période contemporaine a été établie par de nombreux auteurs, dont l’historien militaire israélien Van Creveld. Selon lui, la distinction tripartite traditionnelle entre gouvernement, population et armée est caduque. L’essor des technologies de pointe à bas prix et l’interconnexion des réseaux ont conduit de nouveaux agents à acquérir des positions de force : les firmes. La guerre ne serait donc plus l’apanage des États ou des soldats. Les armes ont également changé : à coups d’offres publiques d’achat hostiles, de délocalisations ou de concurrence déloyale, chaque belligérant tente de s’imposer sur la scène internationale. Peut-on tout de même parler de guerre économique à l’échelle mondiale ? Quels sont les acteurs à prendre en considération ?


Ce que l’on entend par guerre économique…

« Les entreprises ne peuvent plus se fonder sur la vieille idéologie du fair-play et de la courtoisie. Elles prennent conscience de la nécessité d’une nouvelle idéologie de l’hypercompétition. Les plus agressives d’entre elles savent très bien qu’elles ne se battent plus sur des marchés nationaux, relativement tranquilles et isolés. Elles sont, au contraire, au beau milieu d’une lutte à mort, d’une guerre mondiale »

D’Aveni, 1995

                 Tout d’abord, le concept de guerre économique peut être critiqué : le caractère « brutal » de la notion de guerre ne semble pas correspondre, au premier abord, à la conception traditionnellement admise de l’économie, qui privilégie des relations d’intérêts entre individus se mettant d’accord sur la fixation d’un prix lors de la vente d’un produit sur un marché. Parler de compétition à outrance, ou « d’hypercompétition » comme le fait Richard D’Aveni [1] semblerait donc plus pertinent. Mais si l’on va plus loin, concevoir des relations bellicistes entre milieux industriels et financiers peut nous mettre sur la voie d’une guerre économique, qui ne se résumerait en aucun cas à un conflit plus « édulcoré », ou moins direct que l’affrontement militaire classique. Si le concept de guerre économique peut paraître flou au premier abord, il peut se définir par la volonté de créer des sphères d’influence provisoires, voire de détruire les avantages concurrentiels de l’adversaire. L’hypercompétition se révèle par conséquent tout aussi agressive que le conflit armé, ou du moins dans ses objectifs de domination. Oublions les franches escarmouches et laissons de côté les romans de cape et d’épée : la guerre économique ne vise pas à conquérir des terres, mais à construire un potentiel industriel et financier au moyen d’une force de frappe commerciale capable d’engendrer des emplois sur un territoire, mais aussi d’attirer des devises du monde entier. Quelques exemples nous montrent que la guerre économique est belle et bien ancrée dans les relations internationales : en août 2015, la Chine décide de dévaluer le yuan de 2%, afin d’ajuster « techniquement » sa monnaie face aux marchés mondiaux, selon le gouvernement. Mais immédiatement le pays est accusé par les États-Unis et l’Union européenne de relancer la pratique du dumping monétaire, dans le but d’accroître la compétitivité de ses produits et d’augmenter significativement ses exportations. Une véritable « guerre des monnaies » est déclarée entre la Chine et les États-Unis, qui depuis 2010, ont même prévu des sanctions vis-à-vis du yuan, en relevant les tarifs douaniers des produits libellés en monnaie sous-évaluée. Mais l’enjeu de la dévaluation de la « renminbi » ne concerne pas seulement les pays développés, qui craignent une forte hausse de la demande en produits chinois ainsi qu’une baisse du prix des matières premières libellées en dollars (la Chine est une grande importatrice d’hydrocarbures) : les pays en voie de développement pourraient voir leurs parts de marché grignotées par la puissance chinoise, et voir leur croissance fortement reculer du fait d’une moindre exportation vers le géant asiatique, qui sera davantage tourné vers une production interne [2].

Mais après tout, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Ne peut-on pas voir dans la compétition le moyen de permettre aux agents économiques de donner le meilleur d’eux-mêmes ? Finalement, ce bras de fer ne serait qu’une démonstration de rapports de force sur un plus grand terrain de jeu, la scène internationale. Toujours est-il que ces pratiques sont encadrées et que le Fonds Monétaire International par exemple, s’attache à faire respecter une concurrence régulée et loyale. La guerre économique est reconnue et institutionnellement admise, mais elle doit être contrôlée, comme le stipule l’article IV des statuts du FMI : « Reconnaissant que le but essentiel du système monétaire international est de fournir un cadre qui facilite les échanges de biens, de services et de capitaux entre nations et qui favorise une croissance économique saine […], chaque État membre : […] évite de manipuler les taux de change ou le système monétaire international afin d’empêcher l’ajustement effectif des balances des paiements ou de s’assurer des avantages compétitifs inéquitables vis-à-vis d’autres États membres » [3]. Derrière ces vœux – utopiques il faut bien l’admettre – de l’institution internationale, il faut souligner la notion de compétition « saine », selon le terme des statuts. En effet, si le libre-échange est prôné par les pays développés, il permet selon la tradition libérale classique de Smith puis de Ricardo, d’accroître la somme de richesses produites par les nations. Mais l’hypercompétition peut ne pas être compatible avec cette conception – voire ne pas être optimale- car elle viendrait améliorer le sort de certaines économies (les plus développées) en détériorant les plus vulnérables. Les individus « poussés par leur propre intérêt » vont chercher à acquérir un avantage par rapport à autrui, afin de s’assurer une meilleure position sur le marché. C’est ici que la théorie des jeux devient intéressante pour comprendre le phénomène de guerre économique. Bingo ! En effet, il n’est pas seulement intéressant d’obtenir un avantage sur son adversaire, il faut l’acquérir en premier afin de rafler la mise, mais ceci suppose d’anticiper le comportement de son adversaire. Voici la parenthèse micro-économie : on appelle « modèle de Stackelberg » le cas de figure imaginé par l’économiste Heinrich von Stackelberg dans son ouvrage Marktform und Gleichgewicht publié en 1934. Celui-ci fait l’hypothèse d’un duopole asymétrique, ou imparfait, entre deux entreprises en concurrence : l’une d’entre elle serait en leading position et l’autre serait suiveur. Dès lors, c’est l’entreprise qui propose la quantité mise sur le marché, l’entreprise leader, qui dispose d’un avantage par rapport à l’autre. Pour Stackelberg, le marché n’est jamais à l’équilibre, car lorsqu’un agent décide de produire telle quantité de biens ou de services, l’autre va adapter son comportement pour maximiser son profit en vue d’éliminer son adversaire. L’entreprise qui ne parvient pas à s’adapter à la concurrence quitte le marché, et l’on se trouve en situation de monopole, l’entreprise leader ayant réussi à éliminer sa rivale. « The winner takes it all ! » comme dit la chanson… Enfin, cette situation de monopole est imparfaite car elle conduit à donner tout pouvoir à l’entreprise, qui peut librement fixer ses prix – en général au-dessus de ceux librement fixés sur un marché en libre concurrence- au détriment de la satisfaction des consommateurs. La guerre économique est donc néfaste si elle conduit à une hypercompétition pouvant dégrader la situation des agents économiques les plus faibles.

Web

Figure 1 : modèle de Stackelberg fondé sur l’équilibre de Cournot-Nash (pour aller plus loin : Policonomics.com, un site de microéconomie et de macroéconomie en anglais).


Les déclarations de guerre économique à l’échelle internationale

« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort »

(Confession du président François Mitterrand à Georges-Marc Benamou, qui publia en 2005 Le Dernier Mitterrand)

              Si la guerre économique, comme la définit l’ingénieur et financier Bernard Esambert dès 1971 dans un ouvrage éponyme [4], peut à la fois désigner une intervention armée à des fins économiques, ou bien un conflit entre économies concurrentes dans le cadre d’échanges internationaux. Voire l’utilisation de moyens de pression tels que l’espionnage stratégique, le blocus ou le dumping, mais elle peut le plus souvent se résumer à la compétition entre firmes. Mais les manifestations de la guerre économique sont multiples, et les objectifs le plus souvent enchevêtrés. A la fin du XIXe siècle, la première guerre du pétrole fut initiée par la Standard Oil, la célèbre entreprise américaine, qui cherchait à étendre son influence, et son monopole, sur la vente de carburants en Europe occidentale. John D. Rockefeller, grâce à un réseau de filiales très performant, parvint à lancer son offensive tout en essuyant les ripostes de ses rivales anglaises tout juste entrées sur le marché. Les représentants des intérêts pétroliers russes n’ont pas hésité à entrer dans la concurrence et d’importantes tensions ont émergé dans les régions dotées en hydrocarbures comme l’Iran, le Liban et le Golfe Persique, par crainte d’une mainmise occidentale. Cependant, des cas plus récents de déclarations de guerre économique peuvent être évoqués. Parfois, les déclarations de guerre économique sont décidées au plus haut sommet de l’État, mais exécutées de manière plus discrète. Après tout, Clausewitz n’estimait-il pas que la guerre était « la continuation de la politique par d’autres moyens » ?  Comment ne pas souligner la confusion entre éthique politique et conflits économiques avec la crise de Crimée depuis 2014 ? Suite au rattachement de la Crimée à la Russie en février 2014, qui a conduit à une crise diplomatique internationale majeure en Europe, les États-Unis et l’Union européenne ont décidé d’établir des sanctions économiques à l’encontre de la puissance russe, comme l’interdiction pour la Banque Européenne d’Investissement d’accorder de nouveaux prêts. Ainsi, en attaquant le rouble, les deux économies occidentales ont délibérément provoqué une fuite de capitaux de la Russie qui a dû faire face en 2015 à une inflation sans précédent – 16,7% sur un an d’après Eurostat – depuis 2002. En 2016, ce taux a considérablement baissé du fait d’un allègement des sanctions. Au nom du respect du droit international, les pays occidentaux, qui ont jugé l’annexion de la Crimée comme une violation pure et simple de territoire, ont choisi le conflit économique plutôt que la riposte militaire, qui aurait eu des conséquences désastreuses sur le continent européen. Cette guerre économique n’en est pas moins agressive, car elle a paralysé l’économie russe pendant de nombreux mois et a causé de nombreuses souffrances aux populations civiles qui ont vu les prix grimper.

Mais il arrive également que les États entrent en coopération avec les firmes pour montrer leurs muscles. Dans les années 1960 en France, le général de Gaulle revendiquait sa politique de promotion de « champions nationaux », ces entreprises choisies par l’État pour devenir des producteurs dominants sur le marché national et ainsi contrecarrer la concurrence étrangère sur un secteur donné. Cette politique de patriotisme économique a permis l’essor de l’industrie informatique française par exemple, suite à l’initiative du plan Calcul, lancé en 1966 par Charles de Gaulle et Michel Debré, afin de garantir l’indépendance française dans le secteur en permettant les investissements publics. Cette politique commerciale stratégique a notamment été étudiée par les économistes Richard Baldwin et Paul Krugman, dans leur article publié en 1988 dans la revue University of Chicago Press, intitulé « Industrial Policy and International Competition in Wide-Bodied Jet Aircraft ». Ils étudient une forme de protectionnisme employé par les gouvernements afin de protéger les nouveaux entrants sur le marché, afin de résister à la concurrence, en l’occurrence entre le constructeur américain Boeing et le constructeur européen Airbus. Du fait de forts coûts d’investissements pour s’imposer sur le marché aéronautique (qui se comptent en centaines de millions de dollars), l’avantage stratégique revient à l’entreprise qui parvient à concevoir le premier un avion (comme l’explique Stackelberg). Mais les gouvernements des pays européens peuvent voir dans la construction de leurs propres avions de ligne un avantage stratégique non négligeable, et décider de verser des subventions à Airbus pour amortir les pertes qui suivraient la mise en concurrence par rapport à Boeing. C’est ce qui s’est effectivement produit dans les années 1980, et a permis à Airbus de se maintenir sur un marché en concurrence imparfaite. Malgré tout, cette forme de protectionnisme peut faire l’objet de représailles de la part du gouvernement américain, qui peut décider de subventionner Boeing à son tour – et donc d’annuler l’avantage compétitif acquis à court terme par Airbus – au prix d’une dégradation de la situation présente sur le marché aéronautique. Krugman et Baldwin mettent par conséquent en lumière les risques d’un protectionnisme qui désavantagerait les agents non coopératifs, par des déclarations de guerre qui peuvent se répercuter sur toute l’économie.


Vers l’organisation d’une paix économique ?

« L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes ; si l’une a intérêt à acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels »,

(Montesquieu, Chapitre 2 « De l’esprit du commerce », Livre XX « Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec le commerce, considéré dans sa nature et ses distinctions », De l’esprit des lois, 1748)

               La victoire de la négociation et de la diplomatie permet d’envisager des phases de paix, ou du moins d’apaisement, entre les différents acteurs internationaux dans leurs relations commerciales. Au même titre que la guerre, la paix se construit et se déconstruit dans le champ économique. Si l’on s’appuie sur la thèse réaliste classique des relations internationales, nous pourrions définir l’état de « paix économique » comme une situation de « non-guerre économique », c’est-à-dire en négatif. Cette vision, assez peu réjouissante en réalité, est cependant pertinente pour comprendre le phénomène qui nous intéresse ici. Les grandes organisations internationales ont également prévu la résolution des conflits économiques :  l’article 55 de la Charte des Nations Unies par exemple vient graver dans le marbre la nécessité d’un développement économique suffisant, toujours sous l’égide de négociations pacifiques, afin de garantir la stabilité des relations internationales. Ainsi les paragraphes 1 et 2 établissent que les Nations Unies, « en vue de créer les conditions de stabilité et de bien-être nécessaires pour assurer entre les nations des relations pacifiques et amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, (…) favoriseront :

– Le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et des conditions de progrès et de développement dans l’ordre économique et social ;

-La solution des problèmes internationaux dans les domaines économique, social, de la santé publique et autres domaines connexes, et la coopération internationale dans les domaines de la culture intellectuelle et de l’éducation  (…) »

Le droit international vient s’assurer du maintien de la paix, et ce dans tous les domaines. C’est la raison pour laquelle les organisations internationales ne s’opposent pas, et encouragent parfois, les tentatives d’intégration régionale visant à rapprocher les pays, notamment en établissant des relations économiques bilatérales ou multilatérales dépourvues d’obstacles à l’instar du protectionnisme direct (barrières douanières) ou indirect (dumping fiscal, social et monétaire). Le besoin de réguler les échanges entre les firmes, les États et les organisations internationales a permis la création d’institutions visant à garantir la « saine compétition ». La paix économique – ou règlement pacifique des échanges – peut intervenir dès lors que la négociation prend le pas sur les initiatives hostiles, égoïstes, et même contre-productives, des acteurs. Peu à peu, les États concluent des traités de libre échange ou d’élimination des barrières douanières, afin de consolider leurs relations. Ce processus n’est pas nouveau historiquement. Le 9 mai 1950 Robert Schuman, alors ministre des Affaires étrangères français, déclare vouloir créer la Communauté européenne du charbon et de l’acier, afin de mettre en commun les productions de la France, de la RFA (les deux frères ennemis), de l’Italie, de la Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg. Avec cette initiative, Schuman est persuadé que « la solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible ». Par la garantie d’une paix dans les relations commerciales, on peut envisager une hausse des niveaux de vie des populations, voire un apaisement des tensions et antagonismes, facteurs d’hostilité. Le protectionnisme incarnerait la méfiance des acteurs internationaux dans leurs relations. Depuis les années 1950, les traités de libre-échange se multiplient, à la fois dans un cadre international que régional. La constitution du GATT en 1947 (General Agreements on Tariffs and Trade) qui donna naissance à l’Organisation Mondiale du Commerce en 1995 a permis l’essor de la négociation dans les relations commerciales entre États et firmes. Les décisions commerciales sont de moins en moins prises unilatéralement, et font l’objet de discussions visant à évaluer leurs conséquences sur l’économie mondiale. Par l’accord, les pays cherchent à devenir plus forts, et ils ont intérêt à coopérer afin d’obtenir plus que ce à quoi ils peuvent prétendre seuls. L’Accord de Libre Échange Nord-Américain (ALENA) créé en 1994 et composé des États-Unis, du Canada et du Mexique, est une forme de coopération visant à multiplier les échanges de biens et de services entre les pays par le démantèlement des tarifs douaniers. Il permet aussi une meilleure intégration dans la zone, ainsi qu’une meilleure compréhension mutuelle dans les relations commerciales. La réunion de pays émergents au sein de groupes, parfois informels comme celui des BRICS, d’après l’expression originelle du banquier de Goldman Sachs Jim O’Neil inventé en 2001 (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud depuis 2011), contribue à l’affirmation d’une « diplomatie de clubs », venant organiser une scène économique – et politique – mondiale au sein de laquelle la paix dans les échanges serait de mise.

1027600014

Rencontre des BRICS lors du sommet du G20 en Chine, 2016

Libéré, délivré (vous connaissez la suite…), le commerce international pourrait permettre l’intégration d’un plus grand nombre de pays au sein des échanges, notamment ceux en voie de développement comme l’Inde, l’Afrique du Sud ou la Chine, qui poursuit son ascension mais ne peut être considérée comme un pays développé à cause d’une faible répartition de ses richesses. Il y en a encore bien d’autres, notamment en Amérique centrale et latine. Si cette intégration se fait à la faveur d’une égale considération dans les échanges, d’une répartition équilibrée des forces permettant le développement des pays à l’économie émergente, le jeu pourrait être à somme positive. Dans un éditorial du Point consacré aux bienfaits d’un commerce international ouvert, mais équilibré et favorable pour tous, l’essayiste Nicolas Baverez propose de repenser les relations commerciales mondiales [4]. Au lieu de revenir à des économies plus protégées ou protectionnistes, il s’agirait de remettre le bénéfice de la mondialisation au plus grand nombre, sans pour autant priver les acteurs plus faibles de sécurités pour leur développement économique, social et environnemental. Dans son article, Baverez explique que les tentatives protectionnistes s’accompagnent de tensions géopolitiques, comme la volonté chinoise d’installer une sphère d’influence en mer de Chine, mais aussi les interventions russes en Ukraine et en Crimée. Les politiques de protection de ces pays (nourries par un discours populiste et nationaliste) ont des conséquences sur l’économie. Il s’agirait par conséquent de rétablir les conditions de développement d’un État de droit, où les inégalités entre citoyens seraient réduites au maximum, afin de permettre davantage « d’inclusion » des pays en développement sur la scène mondiale. Ces derniers seraient alors en mesure d’affirmer leurs idéaux de croissance, fondés sur l’économie de la connaissance, le développement écologique et soutenable, l’éducation, et la démocratie portée par l’essor d’une classe moyenne mobile et productive. Cette stabilité serait à terme un élément essentiel de pacification des relations économiques mondiales.

            Finalement, si la guerre économique mondiale semble être un élément déterminant des relations interétatiques, il s’agit cependant de comprendre qu’elle répond la plupart du temps à des réactions cachées, entre des puissances qui luttent pour imposer leurs intérêts, dans un monde en perpétuelle reconstruction. Si le XXIe siècle est celui de la mondialisation des échanges, l’objectif de conquête des acteurs internationaux ne diffère en rien de celui des États en majesté depuis le XVIIe siècle. Conflits larvés, tentatives de négociations par l’intermédiaire des organisations internationales, et parfois guerres ouvertes viennent émailler les relations entre les firmes, les gouvernements et les opinions publiques, ces dernières étant parfois les premières victimes collatérales de ces frictions économiques. En témoignent notamment les mouvements d’opposition au traité transatlantique (TTIP) entre les États-Unis et l’Union européenne en 2015, accords visant à éliminer certaines barrières et protections à l’échange entre les deux puissances pour accroître leur compétitivité face aux puissances émergentes (Chine et Brésil notamment). Craintes pour l’environnement et les modèles sociaux ? Ou cris d’alerte sur une insuffisance des « armes » à disposition des pays pour faire face à une concurrence jugée inégale, une guerre perdue d’avance ?

Alexis FULCHÉRON



[1] : « L’hypercompétition» est un mode d’action qui peut être exercé par l’entreprise mais aussi par des acteurs étatiques, pouvant passer par deux stratégies de domination : la création de sphères d’influence provisoires et la destruction des avantages compétitifs adverses. Elle vient aussi caractériser la nature et l’organisation d’une compétition considérée comme très agressive. L’ouvrage de Richard D’AVENI, Hypercompetition, publié en 1994, développe très bien ce concept qui s’adapte parfaitement aux mutations des relations internationales.

[2] Romain GODIN, « La Chine entre dans la guerre des monnaies », La Tribune, 11/08/2015, (en ligne) http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/la-chine-entre-dans-la-guerre-des-monnaies-497744.html

[3] Fonds monétaire international. Statuts du Fonds monétaire international (1944). — Washington : Fonds monétaire international, 2011, Article IV, Obligations relatives aux régimes de change, Section 1, obligations générales des États membres.

[4] Nicolas BAVEREZ, « Guerre et paix économiques entre les nations », Le Point du 06 octobre 2016.

BIBLIOGRAPHIE

Revues et articles de presse

  • Nicolas BAVEREZ, « Guerre et paix économiques entre les nations », Le Point du 06 octobre 2016.
  • Éric BOSSERELLE, « La guerre économique, forme moderne de la guerre ? », Revue Française de Socio-Économie, 2/2011 (n° 8), p. 167-186.
  • « La guerre économique mondiale », Diplomatie, Les grands dossiers n°24, décembre 2014-janvier 2015
  • Romain GODIN, « La Chine entre dans la guerre des monnaies », La Tribune, le 11 août 2015
  • Michel HOLLARD. « La théorie de Stackelberg : équilibre et politique économique ». Qu’a-t-on appris sur la concurrence imparfaite depuis Cournot ? Cahiers d’économie politique, n°37, 2000, pp. 127-139

Ouvrages

  • Richerd BALDWIN, Paul KRUGMAN, “Industrial Policy and International Competition in Wide-Bodied Jet Aircraft”, Trade Policy Issues and Empirical Analysis, 1998, pp 45-78, National Bureau of Economic Research
  • Richard D’AVENI, Hypercompetition. Managing the Dynamics of Maneuvering, 1994
  • Jean-Marc HUISSOUD, Frédéric Munier, La guerre économique. Rapport Anteios 2010, 2009
  • MONTESQUIEU (Charles DE SECONDAT, dit), Chapitre 2 « De l’esprit du commerce », Livre XX « Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec le commerce, considéré dans sa nature et ses distinctions », De l’esprit des lois, 1748
  • Martin VAN CREVELD, La transformation de la guerre, 1998, Monaco, Éditions du Rocher.
  • Heinrich VON STACKELBERG, Marktform und Gleichgewicht, Springer. 1934

Réglementations internationales

  • Fonds monétaire international. Statuts du Fonds monétaire international (1944). — Washington : Fonds monétaire international, 2011, Article IV, Obligations relatives aux régimes de change, Section 1, obligations générales des États membres.
  • Organisation des Nations Unies. Charte des Nations Unies (1945). – San Francisco, Chapitre IX, Coopération Économique et Sociale Internationale, Article 55

Sites internet

  • Policonomics.com
  • World Trade Organization

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s