Ce que veut la Russie

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Crédits : Bertrand Langlois, AFP

Le 11 avril 2016, lors d’une conférence organisée par ENS Diplomatie, l’ambassadeur de Russie en France depuis 2008, Alexandre Orlov affirmait que la Russie ne recherche dans ses relations diplomatiques qu’à : « Être laissée tranquille et surtout à être traitée sur le même pied d’égalité ». Une telle conception de la diplomatie peut mettre en lumière les raisons qui ont poussé Vladimir Poutine à annuler sa visite prévue le 19 octobre 2016.

 

  • « Une petite crise diplomatique mais sur fond de crise internationale » Michel Eltchaninoff.

Le porte-parole du président, Dmitri Peskov a annoncé le 11 octobre dernier le report de la visite officielle de Vladimir Poutine, prévue pour le 19 octobre 2016. Cette décision faisait officiellement suite au changement du programme de la visite, François Hollande ayant annulé l’inauguration de la cathédrale orthodoxe russe à Paris, et la visite de l’exposition sur l’art russe au Centre Pompidou. Selon l’écrivain Michel Eltchaninoff, cette annulation relève d’une « politique d’influence », affirmant que Vladimir Poutine « voulait venir pour se placer devant cette cathédrale orthodoxe au bulbe doré sur fond de tour Eiffel et faire un grand discours en disant que la Russie était garante des traditions chrétiennes, hiérarchiques, familiales de l’Europe ». En effet, depuis le début du mois d’octobre, et plus généralement depuis leur implication dans le conflit syrien, la France et la Russie tendent à s’affronter plus ou moins directement sur cette question syrienne, et à démontrer l’exercice de leur influence sur la scène internationale.

Dans les media, les deux dirigeants politiques se renvoient la balle, s’accusant l’un l’autre d’être la cause de ce gel des relations. Le 8 octobre dernier, la Russie a opposé son veto au projet de résolution présenté par la France et l’Espagne, qui exigeait l’arrêt des bombardements et l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne à Alep. La Russie, quant à elle, avait proposé une résolution concurrente, visant à une cessation des hostilités, ce à quoi se sont opposés la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. François Hollande avait déclaré le 8 octobre lors d’un déplacement à Tulle : « Parce que mettre un veto à une résolution qui appelle à la trêve, c’est finalement soutenir les bombardements qui aujourd’hui touchent les populations civiles », qualifiant par la suite Vladimir Poutine de « criminel de guerre ».

La France et la Russie divergent fortement sur la forme d’intervention à adopter en Syrie depuis le début du conflit. La volonté de la Russie est de soutenir la structure étatique afin de ne pas reproduire ce qui a pu se passer en Libye ou en Irak. Après les interventions en Irak (2003) et en Libye (2011), et le démantèlement des pouvoirs en place – chute du régime de Saddam Hussein et du régime de Mouammar Kadhafi -, les deux pays ne sont parvenus à retrouver une stabilité politique. Ces derniers sont aujourd’hui plongés dans un chaos politique et gangrenés par le terrorisme. Ainsi, la position de la Russie est de ne pas briser le pouvoir en place, mais de combattre les rebelles et les forces terroristes. Alexandre Orlov avait déclaré à ce sujet que la Russie ne soutenait pas Bachar Al-Assad mais l’Etat syrien. Cette thématique a été reprise par Vladimir Poutine ces derniers jours et cité par Russia Beyond the Headlines : « Souvenons-nous de l’euphorie dans le soutien du « printemps arabe ». Où est passé cet optimisme ? Qu’avons-nous pour résultat net ? Souvenons-nous de la Libye et de l’Irak avant que ces pays ou structures étatiques n’aient été anéantis par les forces de différents partenaires occidentaux. Aujourd’hui, c’est une source de danger terroriste. Notre objectif est d’empêcher les mêmes développements en Syrie. »
À ce sujet, lire : Les interventions militaires : cause de terrorisme ?

La politique de la France et des Etats-Unis est, quant à elle, de soutenir les forces rebelles qui combattent l’organisation État islamique. Bien que ce désaccord soit ancré depuis le début des interventions en Syrie, ce qui désormais a rouvert la plaie des tensions est la situation à Alep. La stratégie de Vladimir Poutine est de bombarder la ville, afin de faire fuir la population, et ensuite pouvoir tout reconstruire, une méthode ayant été utilisée en Tchétchénie en 2000.

À ce sujet, lire notre article : Alep, ou l’enterrement de la dignité internationale

Ce désaccord s’est manifesté le 8 octobre par le veto russe. Ce veto répondait à la fois au fond et à la forme de cette résolution. En effet, Vladimir Poutine reproche d’abord à la résolution française d’accuser « les autorités officielles de la Syrie de tous les maux, sans évoquer à aucun moment l’opposition ou les terroristes qui devraient également porter une partie de la responsabilité et répondre de quelque chose ». Mais c’est avant tout la forme diplomatique de cette résolution qui a mené le président à déclarer lors d’une allocution télévisée : « Ce n’est pas à nos partenaires d’être offensés par cette situation, concernant notre veto contre la résolution française. C’est plutôt à nous de nous sentir offensés. ». Jean-Marc Ayrault, après s’être entretenu avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, à Moscou pour s’assurer du soutien de la Russie, s’était envolé pour Washington où il a rencontré John Kerry. Vladimir Poutine blâme ainsi l’attitude de la France, qui après un entretien « constructif » avec la Russie, se serait vue imposer une ligne de position anti-russe par le secrétaire d’Etat américain.

Cette attitude mène le leader russe à la réflexion suivante : « Je ne sais pas si cela correspond aux intérêts des pays européens ou pas, mais servir de cette manière-là les intérêts de la politique extérieure et peut-être intérieure de leurs alliés, notamment des Etats-Unis, est-ce vraiment une politique sérieuse de la part de pays importants qui prétendent mener une politique extérieure indépendante, et être de grandes puissances ? ». Il assure cependant : « Nous sommes prêts à coopérer avec tous les partenaires, y compris la France. ». Notons alors ce choix des mots, qualifiant les Etats-Unis et la France d’ « alliés », tandis que la France et la Russie sont qualifiés de « partenaires ». Il ne serait pas alors dénué d’intérêt de s’interroger sur la nature des relations diplomatiques entre la France et la Russie.

  • « La France, un partenaire privilégié »


Alexandre Orlov avait affirmé lors de la conférence du 11 avril 2016 que
« la France a toujours été un partenaire privilégié, dû à une proximité linguistique, culturelle et historique ». Celui-ci fait en effet référence aux différentes « interpénétrations culturelles » entre la France et la Russie, qui se sont notamment manifestées dans la littérature du XIXème siècle qui avaient permis à la France et la Russie d’être les alliées les plus proches en Europe : « la culture est plus forte que les armées ». Cette proximité était selon lui le fait du partage d’une langue : le français, alors diffusé en Russie. Parler une langue impliquant une « façon de réfléchir, une mentalité ». Cette histoire commune de la France et la Russie s’est quelque peu perdue dans les abîmes de nos mémoires collectives, c’est pourquoi il rappelait qu’un point essentiel de la diplomatie est de connaître l’Histoire et la culture de son propre pays, car « sans cette mémoire historique nous ne serions que des moutons ».

Lorsqu’il fut interrogé sur l’évolution des relations entre la France et la Russie depuis la présidence Hollande, ce dernier déclara que François Hollande demeurait moins libre que Nicolas Sarkozy, dénonçant les sanctions de l’Union européenne liant les mains de la France. Il affirmait alors que la Russie regrettait l’indépendance de la France, avec une pointe de nostalgie en repensant à Charles de Gaulle et son refus d’adhérer à l’OTAN. Ainsi, la Russie souhaiterait que la France « retrouve sa place sur la scène internationale », et c’est justement là que se trouve le noeud de cette décision de « reporter » la visite. La Russie n’accepte pas que la France se range du côté des Etats-Unis sur la question du conflit syrien et l’empêche d’intervenir comme elle le souhaiterait.

Les relations entre François Hollande et Vladimir Poutine s’étaient déjà envenimées lors de la crise ukrainienne de 2014, François Hollande et Angela Merkel ayant amené le président russe à négocier. Or, la volonté de Vladimir Poutine est de « rendre au pays son prestige et son rôle majeur dans le monde » (1). Une position qui s’est radicalisée au fil de ses mandats, l’amenant à déclarer en 2012 : « Les Russes sont différents des occidentaux, vous les occidentaux vous êtes pragmatiques, vous voulez avoir du succès dans la vie, mais vous voulez avoir une vie confortable, nous les Russes on veut un idéal et on veut être prêts à mourir pour lui ». Comme l’a affirmé Michel Eltchaninoff dans une interview accordée au Quotidien, cette montée de « l’hystérie nationaliste » répond directement à une situation de crise intérieure. La Russie se retrouve affaiblie face aux sanctions européennes et à la baisse du prix du pétrole (la vente de celui-ci étant une source de richesse essentielle pour le pays).  Le seul moyen pour Vladimir Poutine de maintenir une certaine forme de popularité est alors d’affirmer le retour de la « Grande Russie ».

  • Le retour de la « Grande Russie »

Le point de non-retour fut l’annexion de la Crimée et l’allocution donnée le 18 mars 2014 qui a attesté le retour de la Russie en tant que grande puissance internationale. Dans son ouvrage Dans la tête de Vladimir Poutine, Michel Eltchaninoff analyse : « Si la Russie est condamnée par la communauté internationale pour cette annexion, c’est parce que le monde n’aime pas la Russie et tente depuis toujours de l’isoler, de l’empêcher d’occuper la place qu’elle mérite ». Il cite alors Vladimir Poutine « La politique d’endiguement de la Russie, qui a continué au XVIII, au XIX, et au XX siècle, se poursuit encore aujourd’hui. On essaie toujours de nous repousser dans un coin parce que nous avons une position indépendante, parce que nous la défendons, parce que nous appelons les choses par leur nom et ne jouons pas aux hypocrites » (2). Olivier Forcade, agrégé d’Histoire et enseignant à l’Université Paris-Sorbonne soutenait ainsi que l’erreur majeure commise par le monde occidental fut celle de ne pas avoir tendu la main à la Russie, de ne pas l’avoir aidée à se redresser quand l’URSS s’est effondrée. En effet, selon Alexandre Orlov, la Russie n’est pas la perdante de la Guerre froide, c’est l’URSS. La conséquence directe ayant été de créer un sentiment d’isolement et de renforcer l’idée d’une voie russe.

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Crédits : Service presse du ministère russe de la culture

Cette annexion a en effet été un tournant dans la montée nationaliste de Vladimir Poutine. À titre d’illustration, dans le musée national d’Histoire moderne de Russie à Moscou, lors d’une exposition en mars-avril 2015 intitulée “La Crimée : l’Histoire d’un retour”, se trouvait le stylo avec lequel Vladimir Poutine a signé la déclaration d’annexion de la Crimée. La présence de ce stylo au sein d’un musée démontre bien l’importance que représente cette annexion dans l’histoire de la Russie. Le discours du 18 mars 2014 se distinguait par une montée en puissance du patriotisme et par la volonté de Vladimir Poutine de défendre un ancien bloc puissant, qui s’est émietté avec la chute de l’URSS. En effet, le premier argument avancé par Vladimir Poutine quant à la légitimité de l’annexion est l’histoire commune qui unit ces deux territoires. Il rappelle entre autres le baptême de Vladimir (3) en 988 en Crimée qui a amorcé le baptême de la Rus’ (4) et donc le début du développement de l’orthodoxie, symbole de la culture slave. La Crimée est par conséquent le berceau de la Russie, un symbole fort, chargé en patriotisme et histoire : « Tout en Crimée évoque notre histoire et notre fierté communes ». C’est ainsi qu’il entendait, par cette annexion, réparer l’erreur du découpage des frontières en 1954, lorsque la Russie fut séparée de la Crimée. Une certaine idée de panslavisme semble se développer et il transparaît plusieurs fois dans le discours que ce territoire a toujours été russe : « Nous sommes contre le fait qu’une alliance militaire prenne ses quartiers dans notre arrière-cour ou dans notre territoire historique ». Apparaît alors un autre enjeu : celui de la défense militaire du territoire et de zones « tampon ». En outre, la doctrine Brejnev semble trouver un écho dans cette conception, puisque celle-ci prônait une souveraineté limitée des États dits “satellites”, et avait servi à justifier en 1968 l’intervention de l’URSS en République Tchèque menacée par une évolution libérale. En outre, la Crimée, d’un point de vue stratégique est primordiale, puisque c’est en ce lieu qu’est basée la flotte de Sébastopol. Cette ville est par conséquent un symbole de la puissance militaire russe, et pour la Russie, il est important de ne pas avoir de forces militaires comme celles de l’OTAN près de ses frontières, qui pourraient représenter une menace à leur souveraineté. La Russie entend donc défendre ses intérêts nationaux : « Evidemment, nous rencontrerons une opposition externe, mais c’est une décision que nous devons prendre pour nous-mêmes, à savoir si nous sommes prêts à défendre systématiquement nos intérêts nationaux, ou bien si nous allons toujours céder, et nous retirer Dieu sait où ? »

Ainsi, par ce discours précédant la signature de l’annexion de la Crimée, Vladimir Poutine déplorait une Russie incomprise, et marginalisée à cause de l’emprise des Etats-Unis et de l’Occident sur les instances intergouvernementales. En outre ce discours était teinté de patriotisme, célébrant d’une part les retrouvailles de la Russie avec son berceau et d’autre part le rétablissement de la puissance russe. En effet, à l’occasion de la commémoration de la victoire contre les Allemands lors de la Grande guerre patriotique, une vidéo émise le 9 mai 2016 par la procureure générale de Crimée, Natalia Poklonskaïa, met en parallèle cette victoire avec l’annexion de la Crimée. Cette dernière démontre bien le tournant dans la politique étrangère russe par la volonté de rétablir la puissance russe sur la scène régionale, mais également mondiale, tout en affirmant une voie spécifiquement russe.

Pour aller plus loin sur la crise de Crimée, lire notre article : Ukraine-Russie : guerre des mots, guerre des mémoires

  • Un rêve eurasiatique

La politique étrangère de Vladimir Poutine se tourne désormais davantage vers ses pays voisins, affirmant un « rêve eurasiatique » : « La culture de la Russie et les traditions qui fondent sa formation la rattachent à la civilisation européenne, mais nous sommes bien sûr aussi en Asie » (Allocution du 6 décembre 2002). Cette idée s’était déjà traduite par la volonté de créer une Union économique eurasiatique avec le Kazakhstan et la Biélorussie, projet signé le 29 mai 2014, mais n’ayant jamais abouti.

A ce sujet lire notre compte-rendu de la conférence Le retour de la Russie au Moyen-Orient

Ces dernières années, la Russie a notamment renforcé ses liens économiques avec des pays asiatiques tels que la Chine, la Turquie ou encore l’Inde. En effet, tandis que la Russie exporte des produits miniers et militaires à la Chine, cette dernière lui envoie des produits manufacturés, diminuant la dépendance de la Russie vis-à-vis de l’Europe. Enfin, la Russie a signé un accord le 11 octobre 2016 avec la Turquie prévoyant la construction d’un gazoduc reliant les deux pays : le Turkish Stream. Elle a également signé le 15 octobre un contrat d’armement avec le premier ministre indien, Narendra Modi, qui permettrait à l‘Inde de développer sa propre industrie d’armement.

À ce sujet, lire Can BRICS-2016 help Russia dismiss claims of global isolation?

            Ainsi, au cours de la dernière décennie, la Russie a su s’imposer de nouveau sur la scène internationale, en s’établissant comme un acteur incontournable. La zone d’action privilégiée de la Russie est le Proche et Moyen-Orient, où la Russie exerce ce que l’on pourrait nommer sa « capacité de nuisance ».  

Selon le géopolitologue Serge Sur (5), la puissance se traduit par « une capacité de faire, capacité de faire faire, capacité d’empêcher de faire, capacité de refuser de faire ». En effet, la Russie a réussi à soutenir la Syrie, principalement en évitant en 2013 une opération franco-américaine contre Bachar Al-Assad. En septembre 2015, la Russie était exclue de la scène des grandes réunions internationales due à l’annexion de la Crimée.  Néanmoins, elle est parvenue à se réinviter à la table des décideurs de ce qui se fait dans la région du Proche-Orient, en apportant notamment une aide militaire à Bachar Al-Assad. Ainsi, la Russie, par sa capacité à agir sur les autres acteurs, mais également sur les systèmes, peut être qualifiée de puissance internationale.

Pour en savoir plus sur l’Histoire de la Russie et sa diplomatie, lire notre fiche de lecture : La Russie et l’Europe, La Russie en Europe. Le “dilemme russe”, de Marie Pierre Rey.

Lire également notre article : La Russie d’aujourd’hui : les défis de la puissance

Maëlle Marquant

(1) Allocution télévisée du 24 mars 2000, reprise par Michel Eltchaninoff in Dans la tête de Vladimir Poutine, Solin/Actes du Sud, 2015, p. 82.

(2) Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Solin/Actes du Sud, 2015, p. 82.

(3) Vladimir Ier Sviatoslavitch (980-1015) : a amorcé la conversion des Russes au christianisme et est considéré comme le fondateur de la Sainte Russie

(4) Rus’ de Kiev : principauté slave ayant existé du milieu du IX au milieu du XIIIe

(5) Serge Sur, Relations internationales, Paris, 2000, éd. Montchrestien, p. 229. Cité par Patrice Gourdin, Géopolitiques, manuel pratique, éd. Choiseul 2010, p. 19.

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