Fiche de lecture : Jean-Robert Raviot, Démocratie à la russe, Pouvoir et contre-pouvoir en Russie

Jean-Robert Raviot, Démocratie à la russe, Pouvoir et contre-pouvoir en Russie.

L’auteur

    Jean-Robert Raviot est maître de conférences à Sciences Po Paris. Il est également professeur de civilisation russe et soviétique à Paris X. Il a dirigé les Collèges universitaires français de Saint-Pétersbourg de 1997 à 1998 puis de Moscou de 1998 à 1999. Dans ses ouvrages, M. Raviot a dressé entre autres les biographies politiques de Boris Eltsine et de Vladimir Poutine. Il s’est particulièrement intéressé à la construction post-soviétique et aux mécanismes de la démocratie non-compétitive, ainsi qu’aux relations établies entre espace et pouvoir dans la Russie contemporaine. Démocratie à la russe, pouvoir et contre-pouvoir en Russie est son septième ouvrage sur ces sujets et couvre l’histoire post-soviétique jusqu’en 2008.

Résumé

        Le postulat de départ de l’auteur est simple, la démocratie à la russe n’est en rien similaire à la démocratie libérale occidentale dont les fondements sont les droits de l’Homme et la liberté. Les rapports établis par les ONG telles qu’Amnesty International qui dénoncent un non-respect récurrent des libertés du citoyen en sont la preuve, la priorité est autre. La démocratie à la russe est une démocratie des élites, dont le but est d’instaurer un cadre de mise en place du régime politique. Le processus démocratique est un processus de légitimation du choix des élites politiques dirigeantes lors de leur accès au pouvoir. Malgré l’ouverture d’un processus de « transition démocratique » après la chute de l’URSS considérée comme l’ingrédient nécessaire à la mise en place d’une économie capitaliste, la Russie d’aujourd’hui ne porte pas la démocratie à l’occidentale dans son cœur. Les tentatives d’inclure du parlementarisme dans le fonctionnement russe restent purement superficielles dans un système qui place la figure du Président au centre, comme sa « colonne vertébrale ». Alors que les pays de l’Union européenne prônent l’Etat de droit dédié à un « ordre politique transnational » par le biais de la construction européenne, les Russes se vouent à solidifier la souveraineté de l’Etat et répudient toute construction supra-étatique. S’explique et s’illustre ainsi le dialogue de sourds entre la Russie et les pays de l’Union européenne. L’auteur entend ainsi dénouer les ressorts de la démocratie russe d’aujourd’hui afin d’éclairer le dialogue entre la Russie et les pays dits occidentaux.

Chapitre I – La démocratie plébiscitaire, d’Eltsine à Poutine

        L’idéal de démocratie à l’occidentale est devenu une « démocratie réelle » en Russie et dans les pays issus de la chute de l’URSS. Par démocratie réelle, l’auteur entend une démocratie dont le grand public connaît les limites et les désillusions. Dans un sondage réalisé en 1997, (Pammet J. Elections and Democracy in Russia), 49,6% des valeurs associées à la démocratie sont négatives, avec une prééminence de l’association au désordre et à l’anarchie. Les associations positives qui recueillent le plus de voix sont floues, ce sont des « associations positives sans précision ». La démocratie à l’occidentale a perdu de son influence au profit d’une « démocratie souveraine post-soviétique » qui vise à renforcer le rôle de l’Etat. L’élément le plus important en Russie est celui de la souveraineté de l’Etat, ce concept de démocratie souveraine pour la reconstruction est donc présenté comme l’origine d’une voie russe, défendue par Vladimir Poutine en 2003. C’est donc le peuple russe et lui seul qui a le pouvoir de déterminer le modèle de démocratie qui répond à ses exigences, dans un rejet de l’hégémonie de Washington et du modèle de démocratie supposément universel promu par l’Occident.

        L’auteur reprend la thèse d’Olga Krychtanovskaïa sur une démocratie administrative, où la maîtrise de la ressource administrative est autant un outil d’organisation politique que de lutte contre les potentiels adversaires. Cette gestion de la ressource administrative pose les bases du jeu électoral. Le « marché de la légitimité » est concentré autour du parti Russie Unie (Единая Россия), qui détient un pouvoir considérable du fait de son contrôle sur les commissions électorales ainsi que les trois quarts des sièges à la Douma, chambre basse du Parlement russe. Ainsi, la commission électorale est soumise au contrôle du gouvernement et des administrations régionales. La loi fédérale a cependant permis de poser des limites à la mainmise des administrations régionales sur la commission électorale. Au-delà des commissions, ce sont toutes les élections qui sont orientées vers la réélection des sortants, via la mobilisation par l’administration des ressources financières, organisationnelles et médiatiques. A cette fin, des « technologies politiques » émergent dans le jeu électoral dans un but de manipulation des électeurs afin d’obtenir la victoire coûte que coûte.

        L’élection présidentielle est sans le moindre doute le fondement du jeu politique et électoral. Ce fonctionnement est établi comme plébiscitaire par l’auteur, qui précise toutefois qu’un pluralisme existe effectivement au sein de l’URSS, non pas représenté par des partis, mais caractérisé au sens d’Andreï Amalrik par une roue des idéologies. Selon ses propres mots, celui-ci prédisait que « le pluralisme idéologique était voué à rester du domaine des idéaux et des abstractions ».

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        La Russie est catégorisée par quatre orientations politiques : politique, démocrate, communiste et nationale-patriotique. Il n’existe pas de système bipartisan en Russie mais un électorat d’allégeance et deux électorats dits d’opposition, diminués du fait de l’écrasante autorité du parti de l’allégeance. Afin d’approfondir ce sujet, l’auteur se penche sur les catégories de vote et en relève quatre, que sont le vote de conviction, le vote par élimination, le vote clientéliste et le vote d’allégeance. Ce dernier combine les trois précédents et se situe parfaitement dans la logique plébiscitaire, facilité par le manque de pluralisme de l’échiquier politique. C’est cependant le « vote contre tous » qui retient l’attention particulière de M. Raviot, en tant qu’il se positionne comme l’alternative protestataire à l’abstention. Supprimé en 2006, ce vote était considéré comme le seul « véritable contrepoids dans la démocratie russe, plébiscitaire, et non compétitive ». La seule forme approximative d’opposition organisée est L’Autre Russie (Другая Россия), dont le statut d’opposition a été bien plus créé par les médias occidentaux suite à la participation de représentants diplomatiques aux réunions du réseau que par l’opinion russe. Cela s’explique par les restrictions importantes imposées par le pouvoir exécutif pour la constitution d’un parti politique. Si la victoire écrasante en 2007 de la liste de Russie Unie portée par Vladimir Poutine aux législatives est bien le reflet d’une adhésion sans limite à la figure présidentielle, le lien entre la population et l’élite politique a bien subi des soubresauts. La « révolution orange » de 2004 en Ukraine en est un exemple probant. Le fait est qu’aussi bien en Russie que dans les républiques post-soviétiques -en Ukraine notamment-, le concept d’opposition ne va pas de soi, et ce depuis la fin de l’URSS et l’ère Eltsine en Russie. Bien loin d’une « normalisation démocratique », l’élan constaté en Russie est celui d’une allégeance encore plus forte au parti du pouvoir via un professionnalisme politique qui n’accorde que peu de crédit et de place aux élus de la Douma.

Chapitre II – Pouvoir et société : la pyramide des allégeances

   Selon l’auteur, l’histoire de la Russie explique l’absence de limites posées aux prérogatives du Souverain, la lutte pour le pouvoir particulièrement ardue nécessitant l’emploi de la force armée ou de la violence politique. L’étendue du territoire russe en fait une zone complexe à défendre, raison pour laquelle le pouvoir régalien centralisé s’est développé, au détriment des libertés et des droits civils. Si la Russie s’est codifiée et a adopté des logiques juridiques proches de celles de l’Occident, c’est bien le concret qui prime encore sur l’abstrait, au nom d’une « tradition politique russe ». Dans ce chapitre, l’auteur entend se pencher sur le système politique post-soviétique, afin d’évaluer si les années 1990 et suivantes ont vraiment conduit à une nouvelle occidentalisation. M. Raviot fait référence au néologisme de Mikhaïl Afanassiev, le « cratocentrisme », soit la volonté du pouvoir exécutif d’occuper « le cœur de la société et [de] régenter l’organisation de cette dernière ». En sus, il fait le constat d’une Russie post-soviétique dans laquelle le pouvoir exécutif vise à la concentration de tous les pouvoirs, avec l’usage de la violence légitime mais également par l’accumulation de ressources, aussi bien administratives qu’économiques. Selon lui, Vladimir Poutine s’inscrit dans cette volonté d’une modernisation de la « monarchie patrimoniale », qui favoriserait l’homme au sommet de la hiérarchie.

        Selon la formule d’Antony Beevor citée dans cet ouvrage, « peu de choses sont plus révélatrices des hommes et des systèmes politiques que les circonstances de leur chute ». Dans le cas de l’URSS, la crise est éminemment politique, elle remet en cause tous les cadres de décision. Par conséquent, l’Etat russe ne serait qu’un prototype, un régime créé dans l’urgence et bâti sur plus de problèmes que de solutions aux luttes politiques qui s’intensifient. La réponse qui s’est imposée a été incarnée par le président, à travers ce que M. Raviot qualifie de « monarchie élective ». Ancré par la constitution et grand vainqueur historique de la Russie post-soviétique, le président est le symbole du nouveau « césarisme », à savoir l’exercice du pouvoir reposant sur le charisme qui lui donne sa légitimité par le biais de l’élection au suffrage universel. Il est donc le monarque en réalité, mais s’ancre dans un cadre démocratique. Ce poste n’a cependant été institué qu’en 1990 à l’initiative de Mikhaïl Gorbatchev afin d’éviter les luttes entre le Secrétaire général du parti, qui exerçait bien souvent le pouvoir de facto, et le détenteur officiel de ces prérogatives, le Président du Soviet Suprême. Ce césarisme soviétique repose également sur un usage de la force discrétionnaire ou plutôt « décisionnaire », c’est le dirigeant qui -fort de l’adhésion de l’armée à sa personne- peut lancer une attaque armée quand celui-ci estime que la situation l’exige. Ce fut le cas de Boris Eltsine en 1993 contre le Parlement, de Vladimir Poutine en 1999 contre les indépendantistes tchétchènes.

        Historiquement, la distinction entre l’URSS et l’Occident se faisait dans la répartition du pouvoir, soumise dans le deuxième cas aux règles édictées par la hiérarchie des normes. En URSS, le pouvoir était tenu par le parti communiste, qui échappait donc à toutes les règles et instaurait une « partitocratie » dont la logique était essentiellement clientéliste et verticale. Les institutions sont donc ignorées et les règles contournées pour favoriser les dirigeants des réseaux de clientèle. L’idée que « la faiblesse de l’Etat génère un pouvoir fort » est encore prégnante en Russie. Si appartenir à la nomenklatura a ses avantages, celle-ci n’a jamais bousculé l’ordre établi, un clientélisme légitimité par les élections démocratiques. C’est la refonte de la souveraineté avec l’émergence de nouveaux centres de pouvoir et de centralisation des ressources autour de l’exécutif qui a accentué ce césarisme. L’Etat à la russe est matériel et non institutionnel, la logique menée par Vladimir Poutine est donc celle d’une extension de ses ressources en tant que « souverain ».

       L’un des faits majeurs de l’histoire soviétique est l’urbanisation des années 1930 à 1970, dont la conséquence directe pour la population fut d’être jetée dans la modernité sans repère et d’avoir à assimiler une nouvelle identité collective. Plutôt qu’une « société d’individus » tributaires de droits, la société post-soviétique est une société de masse qui ne connaît pas la classe moyenne telle que la comprend l’Occident. Cette absence renforce le phénomène d’allégeance qui profite au profil du gestionnaire de Vladimir Poutine, figure du « bon dirigeant » anti oligarque, opposé à celui du self-made man qui ne doit rien à personne et ne s’inclut donc pas dans la hiérarchie et l’ordre préétablis.

      L’auteur relève l’existence d’une société civile indépendante comme le critère de distinction entre un régime autoritaire et une démocratie. En Russie, la société civile est la partie engagée dans le domaine civique du « tiers secteur », à savoir toute organisation qui ne dépend ni des autorités publiques ni du marché. Si celle-ci est relativement conséquente dans le volume, elle est minime en termes d’influence et tend à être reléguée à un rôle de messager entre la société et l’Etat. La chambre sociale de la Fédération de Russie est un exemple de l’instrumentalisation de la société civile par l’Etat russe afin d’étendre sa connaissance de la société sans pour autant laisser une porte ouverte au contrôle du haut par le bas. Bien que défenderesse des droits de l’homme, la société civile a ainsi échoué à jouer un rôle politique par le biais de son expertise, contribuant ainsi au maintien de l’intelligentsia dépourvue d’une véritable identité collective. Malgré son caractère anti-libéral, la société civile russe reste cependant un vecteur d’influence moderne, un outil de soft power que le président ne néglige pas, comme l’ont toujours fait les Etats occidentaux. Selon Vladimir Preobrajenski, co-fondateur du Club 2015, l’avenir de l’élite civique russe reposera sur son utilisation d’Internet et sera animée par ses intérêts, qui pourraient constituer de véritables contre-pouvoirs et « poser les jalons d’une société civile à l’occidentale ».

    M. Raviot relève la différence de perception entre les médias occidentaux et la population russe du président russe et de son manque d’empathie, alors que toutes les sociétés -russe comme occidentales- sont confrontées à un rejet croissant du pouvoir. En Russie, ce rejet est compensé par les « relations informelles » établies entre les citoyens et les fonctionnaires du bas de la hiérarchie, notamment en recourant aux pots-de-vin, qui viennent remplacer le droit. Si la méfiance envers le pouvoir central est présente, elle vaut toujours mieux que « tout changement radical » et favorise l’allégeance aux dirigeants. Les seules exceptions à la défiance généralisée sont l’Armée et l’Eglise orthodoxe. Le lien entre le citoyen ordinaire et l’élite politique est ainsi rituel, plus que tangible. Il n’existe pas d’ordre en Russie qui transcende l’ordre politique afin d’inculquer des valeurs à l’élite. Cependant, un président tel que Poutine suffit, car il parvient à incarner l’autorité demandée par les citoyens.

         Plutôt que la démocratie, le fondement idéologique russe repose sur le patriotisme, sur les valeurs. Les problèmes rencontrés par la Russie une dizaine d’années après la chute de l’URSS tiennent aux divisions sociales, entre classes, nationalités etc. Ce désintérêt politique des Russes tient également à ce constat : la société post-soviétique ayant creusé les inégalités, la concordance avec le développement de la démocratie en Russie a conduit les Russes à associer l’instabilité à la démocratie. Les Russes se tournent alors vers le patriotisme comme moyen d’unité, tandis que l’élite politique le considère comme un outil de mobilisation. On le constate dans le choix des noms des parties en Russie comme l’Union civique, La Patrie mais aussi en Ukraine avec Notre Ukraine ou Unification en Arménie.

          Cependant, la Russie n’est toujours pas un Etat-nation. Il existe bien une présomption de continuité entre la nationalité soviétique et la nationalité russe notamment initiée par Staline dans les années 1940 avec un pic atteint lors de la Grande guerre patriotique de 1941-1945. Cependant, le nationalisme russe est en vérité la somme de « quasi-nationalismes ». La patrie russe selon l’auteur repose sur l’Etat et ses institutions, plutôt que sur une appartenance éthique ou religieuse. La différence existe d’ailleurs dans la langue russe, entre « l’identification à l’Etat russe » et « l’identification ethnique, linguistique et culturelle ». Malgré tout, l’opinion russe penche en faveur d’une association étroite entre l’URSS et la Russie d’aujourd’hui, notamment en considérant « la victoire de l’URSS en 1945 comme l’événement majeur de l’histoire de leur pays ». Ce patriotisme de mobilisation est encore utilisé à l’heure actuelle afin de justifier les difficultés des années 2000 en les assimilant à une phase transitoire vers la « reconstruction de la fierté nationale » voire à une période de lutte économique. Le patriotisme russe a évolué vers un « patriotisme de marché », alternative au néo-libéralisme occidental et consistant à un contrôle accru de l’Etat sur les ressources économiques et des mesures protectionnistes. De plus, le militarisme contribue à la légitimation du patriotisme russe en inculquant les valeurs liées à l’ordre, en dénonçant et apprenant des erreurs commises par les responsables des exploits militaires soviétiques.  L’armée joue donc un rôle essentiel dans cette « reconstruction de la fierté nationale », si chère aux dirigeants politiques russes.

Conclusion

        L’auteur conclut son ouvrage avec une hypothèse, celle que loin d’un échec de démocratie, la Russie post-soviétique pourrait correspondre au nouveau régime qui doit émerger au XXIe siècle. La démocratie occidentale fait état de failles évidentes, et pourrait se limiter aujourd’hui à un processus de légitimation des élites dirigeantes par le biais des élections. Pour M. Raviot, la consolidation de la souveraineté russe et la délégation des compétences de la France pour la construction européenne vont dans la même direction, à savoir œuvrer pour le bien et l’utile. Dans les deux cas, l’auteur observe une instrumentalisation des médias pour soutenir les politiques publiques, ainsi qu’un amincissement de la frontière entre Etat et société civile. Le nouveau régime, comme l’est la Russie, est « décisionniste » soit non-compétitif. Vladimir Poutine reprend le rôle du « Souverain défenseur de l’Etat », comptant sur la valorisation de la mobilisation populaire et de l’homme providentiel pour assurer la pérennité de son autorité.

Commentaire

        L’auteur énonce tout au long de son livre l’utilisation qui est faite par l’élite politique dirigeante des élections dans un but de légitimation de leur domination. Le constat de la situation géopolitique actuelle en Russie et en Europe de l’Est corrobore cette analyse et vient mettre en lumière les enjeux à laquelle la Russie est confrontée. L’exemple de la révolution en Ukraine est l’un de ceux qui illustre le mieux l’affrontement entre l’idéologie russe et l’idéologie européenne sur le sol de l’ex-URSS.

  •       Maïdan, siège de confrontation entre identité et politique

Les manifestants mobilisés à Kiev se sont essentiellement opposés à la position pro-russe du président Ianoukovitch qui a refusé la mise en place d’une association entre l’Ukraine et l’Union européenne. Si ce refus a pris une telle ampleur, c’est parce que les Ukrainiens de Maïdan ont considéré que le président avait cédé aux pressions de Moscou et du Kremlin. Ce constat a réveillé chez les manifestants une fatigue de la corruption présente dans le système politique, favorisant l’élite établie dans un contexte d’ouverture de l’UE aux pays de l’Est.

Parmi les arguments avancés par les pro-russes en Crimée et les séparatistes dans le Donbass, on retrouve le critère de la langue. De fait, beaucoup d’Ukrainiens de nationalité parlent russe, qui est leur langue maternelle. Il y a donc une identification à la culture post-soviétique qui est portée par la Russie à travers le critère de la langue et d’une histoire commune. Ce critère identitaire a cependant été amplement rejeté parmi la communauté internationale, particulièrement au sein de l’Union européenne. Le terme d’annexion a ainsi été utilisé par la chancelière allemande Angela Merkel, qui considère le référendum mené le 16 mars sur l’assujettissement de la République de Crimée à la fédération de Russie comme « illégal ». De fait, on retrouve les caractères décrits dans l’ouvrage étudié, avec une nuance entre российский (appartenance à la Russie en tant que citoyen) et русский (se reconnaître de la culture russe). Certains Ukrainiens ont effectivement une identité proche de celle des Russes du fait de leur langue et histoire communes. Cependant, le rapprochement initié par l’Ukraine depuis les années 2000 avec l’Europe occidentale notamment par le biais de l’OTAN laissait suggérer une volonté d’indépendance politique accrue par rapport à la Russie. Le refus de la France et de l’Allemagne d’intégrer l’Ukraine à l’OTAN pouvait être un élément déclencheur de la démocratisation ukrainienne selon les critères occidentaux. Les événements de 2014 constituent donc aussi bien un élément de rupture que la preuve d’un échec des dirigeants ukrainiens dans cette voie.

  •       La lassitude en Europe de l’Est face à une corruption globalisée

L’Ukraine est confrontée à des hauts niveaux de corruption, avec l’un des taux les plus hauts en 2015, aussi bien comparé au reste de l’Europe de l’Est qu’à l’Asie Centrale selon Transparency.org.

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       Depuis la révolution orange de 2004, le lien entre la population ukrainienne et l’élite politique s’est affaibli, particulièrement du fait de l’appropriation des ressources territoriales par cette même élite. L’hypothèse d’une crise à venir à l’Ouest, dans les mines d’ambre de Rivne est crédible, en ce qu’elle s’inscrit dans un contexte de corruption et de révolte armée.[1] Ainsi, chaque journée de travail commence avec le paiement de ce que les mineurs appellent un « ticket » soit un paiement versé aux autorités locales afin de pouvoir creuser. La population de la région et sa survie économique dépendent entièrement de l’exploitation minière mais la soumission aux policiers complique leur tâche et exacerbe les tensions entre les habitants et les représentants de l’autorité locale.

              A l’Est, la lassitude des Ukrainiens face à la corruption a entraîné les revendications politiques portées sur la place Maïdan. Les Ukrainiens concernés ont fait des demandes pour des élections libres, démocratiques et transparentes, dans la même logique que les démocraties occidentales. Dans les premières semaines, la société civile s’est ainsi mobilisée en faveur des droits de l’Homme et du respect des libertés fondamentales, comme la liberté de circulation. Cependant, à la différence de ce qui peut être décrit par M. Raviot, la société civile en Ukraine est politisée, puisque les militants sont pour certains démocrates, certains de gauche, ainsi que d’extrême-droite pour d’autres. Contrairement à la société civile russe, son pendant ukrainien joue un véritable rôle d’opposition au pouvoir exécutif qui va se renforcer en réaction aux mesures violentes de l’Etat. En opposition à ce qui est décrit dans cet ouvrage, il n’y a plus de confiance entre l’Armée et les citoyens, puisqu’il y a confrontation armée. On constate avec la défection du parti présidentiel à la suite de violences massives l’échec en Ukraine de la figure présidentielle charismatique et militaire à la russe. Loin de la démocratie à la russe qui légitime la place de son élite politique par les urnes, la révolution ukrainienne aura lutté pour imposer la démocratie à l’occidentale par la violence, en évinçant les élites établies – avec un rôle égal des oligarques, cependant.

        Cette lassitude n’est pas propre à l’Ukraine et connaît nombre d’exemples en Asie centrale et en Europe de l’Est.

  •       Diversification des acteurs, appropriation généralisée des ressources

              Avec la chute de l’URSS, tous les pays post-soviétiques évoluent vers une économie capitaliste. Si certains choisissent de conserver un rôle central à l’Etat, d’autres adoptent une économie de marché libérale, comme l’Ouzbékistan ou la Biélorussie. L’exploitation des ressources reste un enjeu majeur dans la région, en ce qu’il est déterminant des relations entretenues avec les Etats voisins, et de la situation économique interne. En Russie, selon M. Raviot, le pouvoir exécutif adopte une stratégie de « monarchie patrimoniale », afin d’agrandir les ressources disponibles et les concentrer. Dans le reste de la région cependant, les pays voient se multiplier les acteurs économiques par le développement d’entreprises aussi bien locales qu’internationales sur le territoire national. Des entreprises occidentales mais aussi asiatiques ou russes prolifèrent pour exploiter les hydrocarbures, le pétrole. Le problème qui peut alors se poser est celui de la dépendance face à cette exploitation, à l’origine de déséquilibres régionaux. On constate donc comme le mentionne M. Raviot un accroissement des inégalités par rapport à la période soviétique. La différence par rapport à ce qu’il avance est que dans le reste de la région, une classe moyenne se développe dans les milieux urbains. Si la sphère politique reste étanche aux mécontentements de la population, le développement de cette classe moyenne permet un poids dans le domaine économique, que la population russe n’a pas.

  •       Poutine, dirigeant populaire arrivé au bon moment

                  Dans son article « La Russie de Poutine ou la démocratie à l’ombre de l’autocratie », Perry Anderson revient sur le contexte économique favorable qui a conduit au succès de Vladimir Poutine, alors que l’administration Eltsine est jugée responsable de la hausse de la criminalité et de la corruption en Russie, avec une chute massive du PIB en une décennie.[2] A l’arrivée de Poutine et avec le développement de l’industrie pétrolière, « le pays a été de loin le principal bénéficiaire de l’envol des cours des matières premières au début du XXIe siècle ». Si le FMI a pendant un temps été en haut de la liste des influences budgétaires en Russie, celle-ci est maintenant un État complètement indépendant économiquement car libérée de sa dette extérieure. Poutine est donc un leader charismatique au sens de Max Weber car il est investi d’une mission qui lui donne sa légitimité[3]. Vladimir Poutine a centré sa mission sur des concepts fondamentaux de souveraineté et de prospérité, ce qui lui a permis d’obtenir un taux de soutien populaire inégalé en Europe occidentale. Ceci s’explique par le fait que la compréhension du charisme soit différente à l’Est et à l’Ouest. En Europe occidentale, la figure froide de Poutine ne peut être assimilée à celle d’un leader charismatique et démonstratif. Il faut cependant nuancer l’application de la théorie de Weber au cas de la Russie et de Poutine, étant donné que cette théorie oppose la légitimité traditionnelle à la légitimité charismatique.

               On pourrait considérer que du fait de sa volonté d’inscrire l’actuelle situation russe dans la continuité de l’URSS, M. Poutine tente de concilier le « césarisme » russe, centré autour de la figure présidentielle, à une légitimité issue de la tradition et de la continuité historique. S’il est certain que la légitimité est rattachée à une personne concrète et dans le rejet du positivisme – à l’occidentale-, la durée du « règne » de Poutine laisse sous-entendre une légitimité qui s’ancre dans la durée, aussi bien en amont qu’en aval, avec la création d’une « dynastie politique ».

  •       La société civile, illusion d’Asie centrale, le cas de l’Ouzbékistan

       Contrairement à la Russie, l’Ouzbékistan en 1991 se positionne dans l’idée de construire un Etat-nation indépendant, inscrit dans une logique multilatérale. Avec la chute de l’URSS et l’ouverture des régimes et des frontières, les ONG se multiplient sur le sol ouzbek, la plupart issues des Etats-Unis ou de l’Occident. [4] Comme dans la définition de la société civile donnée par M. Raviot, les ONG sont envisagées par B. Hours et M. Selim comme des « associations hors Etat », sans mention explicite de leur mission ou utilité. Cette accumulation des ONG en Ouzbékistan laisse entrevoir la possibilité d’une démocratisation nouvelle de la société en installant « un secteur privé, l’économie de marché et la démocratie politique qui selon eux va avec ». Cependant, l’Ouzbékistan est confronté à une montée du nationalisme qui prend la forme d’une dictature faisant usage de la violence. Comme décrit précédemment, c’est également l’élite politique qui profite des ressources prétendument ouvertes en se les accaparant. Dès 1995 et 1996, le creusement des inégalités entraîne la fermeture de l’économie et de la société puisque l’expression du mécontentement est réprimée, renforçant ainsi le « caractère dictatorial du régime national ». Si l’économie est bloquée, les ONG ne sont pas soutenues dans leur financement par des donateurs privés et la société civile est réduite à néant, poussant à la dépolitisation de la population. Dans ces conditions, l’apprentissage d’une technique de démocratie est donc irréalisable. L’échec des ONG est représentatif de l’échec de la démocratie occidentale dans ce pays et dans cette région. B. Hours et M. Selim parlent d’une « néo Guerre froide » avec une démocratie occidentale « mise en échec par une realpolitik russo-chinoise » du groupe dit de Shanghai, qui inclut la Russie, la Chine, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et depuis peu, l’Inde et le Pakistan. Il y a donc un phénomène généralisé de résistance face aux « normes démocratiques occidentales ». L’Ouzbékistan n’a pas pu bénéficier d’une transition démocratique mais a au contraire vu la naissance d’un « monstre » qui est le régime dictatorial.

  •       L’enjeu territorial, déterminant de la politique nationale

                Dans son ouvrage, M. Raviot énonce que la centralisation des ressources politiques au détriment des libertés s’explique par la complexité de la défense d’un territoire aussi étendu que le territoire russe. La Russie n’est cependant pas le seul Etat à faire état de disparités économiques fortes du fait de la captation des richesses par l’élite politique. En Russie, Moscou – et Saint Pétersbourg dans une moindre mesure- dominent la concentration des richesses russes, notamment des hydrocarbures. Le Kazakhstan suit un fonctionnement proche de celui de la Russie car son leader politique est un descendant soviétique et que celle-ci tient à conserver un rôle important. Le Kazakhstan, du fait de sa position géographique proche de la Mer Caspienne, échappe aux contraintes des pays enclavés comme l’Arménie ou l’Azerbaïdjan. Du fait de l’étendue de son territoire –cinq fois plus grand que celui de la France- celui-ci est cependant confronté aux mêmes problématiques d’inégalité. Ainsi, on constate des écarts de richesse d’un à dix selon les régions, qui se traduisent également par des écarts de salaires. La classe moyenne kazakhe qui semble émerger permet de donner une priorité plus grande à l’intérêt économique et la consommation par rapport à l’intérêt politique, ce qui sert les ambitions du régime. Selon M. Raviot lui-même, qui écrit de nouveau en 2010, la classe moyenne intervient essentiellement dans la métropole, suite à une accumulation de frustrations liées à la proximité géographique à la « Russie d’en haut » soit l’élite politique dirigeante.[5] M. Raviot établit donc un lien entre la géographie et le potentiel de cette classe moyenne, « dans la mesure où elle est le point de convergence géographique et sociologique du mécontentement social et de l’accès à l’information et aux savoir-faire contemporains en matière de communication en réseaux et d’usage des répertoires d’action collective ». Pour lui, l’évolution de la Russie ne va plus dans le sens d’un centre et d’une périphérie mais du développement de réseaux et de communautés, qui entraîneront des nouveaux découpages. Ceux-ci pourraient être à l’origine de changements dans le fonctionnement politique russe, sans jamais pour autant devenir uniforme. Ceci s’explique par des disparités persistantes et dépendantes d’une redistribution des ressources « centralisée, voire autoritaire ».

Apolline Ledain

[1] https://classe-internationale.com/2016/08/04/ukraine-les-mines-dambre-de-rivne-vers-un-nouveau-donbass/

[2] Perry Anderson, « La Russie de Poutine ou la démocratie à l’ombre de l’autocratie », Le Débat 2008/2 (n° 149), p. 145-169. DOI 10.3917/deba.149.0145

[3] Michel Coutu, Guy Rocher, « La légitimité de l’état et du droit autour de Max Weber »

[4] Bernard Hours, Monique Selim, « De l’apprentissage de la démocratie à son interdiction : les ONG en Ouzbékistan  », Revue Tiers Monde 2008/1 (n° 193), p. 111-130. DOI 10.3917/rtm.193.0111

[5] Jean-Robert Raviot, « Géographie politique de la Russie de 2010 », Hérodote 2010/3 (n° 138), p. 161-180. DOI 10.3917/her.138.0161

 

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