Côte d’Ivoire, les difficultés d’un renouvellement démocratique apaisé

Côte d’Ivoire, les difficultés d’un renouvellement démocratique apaisé

Si les yeux du monde entier sont tournés vers Washington pour le duel présidentiel entre Donald Trump et Joe Biden au mois de novembre, un autre scrutin présidentiel d’une importance non négligeable doit se tenir le mois prochain. En effet, le 31 octobre, Alassane Ouattara briguera un troisième mandat après une décennie au pouvoir en Côte d’Ivoire. Loin d’être anecdotiques, ces élections concentrent bien au contraire de nombreux enjeux pour l’avenir 一 tant démocratiques qu’économiques et sociaux 一 de la Côte d’Ivoire. Ce pays d’Afrique de l’Ouest, gouverné pendant plus de 30 ans par le père de l’indépendance Félix Houphouët-Boigny, traverse, depuis la mort de ce dernier en 1993, de nombreuses crises qui fragilisent la société et la démocratie. Victime d’un coup d’État militaire en 1999, secouée par une guerre civile entre 2002 et 2007, ébranlée par une crise politique en 2010, la Côte d’Ivoire porte encore les stigmates d’une histoire politique conflictuelle. 

À ce titre, l’élection présidentielle à venir, à l’occasion de laquelle le président sortant, Alassane Ouattara, affronte l’ancien président Henri Konan Bédié, se déroule dans un contexte politique particulièrement tendu. Les candidatures de l’ancien président Laurent Gbagbo et de l’ancien premier ministre Guillaume Soro ont en effet été refusées par les autorités constitutionnelles. Si la démocratie américaine vit un jour noir de son histoire, la démocratie ivoirienne, quant à elle, fait face à de nombreux démons qui pourraient donner naissance à de nouveaux affrontements meurtriers. 

Ouattara et l’héritage houphouëtiste

Depuis des décennies, le paysage politique ivoirien est marqué par la prééminence d’un personnage, Alassane Ouattara. Président de la République depuis 2011, il est un des acteurs majeurs du redressement économique et de la pacification de la Côte d’Ivoire. Meurtri par des années de crise et de guerre civile sanglante entre 2002 et 2007 (1), le pays a su retrouver une croissance importante. La légitimité de Ouattara, si elle semble bien ancrée depuis sa réélection à la tête du pays en 2015 avec plus de 83% des suffrages, n’a pourtant pas toujours été évidente. Ses origines mandingues (2) et sa confession musulmane ont souvent été un frein à sa carrière politique, beaucoup lui reprochant de ne pas être un véritable Ivoirien. Durant la guerre civile, Ouattara s’impose comme le symbole d’une crise identitaire profonde. Réunissant autour de lui des rebelles mécontents d’un pouvoir qui nie les différences ethniques au nom d’une « ivoirité » (3) supposée, il acquiert une forte popularité auprès d’une part importante de la population qui le mènera directement au pouvoir.

Alassane Ouattara après avoir remporté l’élection présidentielle de 2015. (©️ AfricaMetro)

Néanmoins, près de 10 ans après sa première élection à la tête de la Côte d’Ivoire, Ouattara est loin de faire l’unanimité. Pointé du doigt par nombre de ses détracteurs comme une figure autoritaire et gérontocratique 一 Ouattara étant âgé de 78 ans 一, l’annonce de sa candidature aux présidentielles de 2020 a mis le feu aux poudres. En effet, alors qu’il affirmait depuis quelques années qu’il ne briguerait pas un troisième mandat, Ouattara a annoncé se représenter au début du mois d’août à la surprise générale. Cette annonce fait suite au décès soudain de son dauphin et Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, victime d’un malaise cardiaque lors d’un Conseil des ministres. Sans potentiel successeur, Ouattara a préféré porter une nouvelle candidature, justifiée selon lui par un « cas de force majeure ».

Dans un contexte de profondes fractures sociales et face à une classe politique plus divisée que jamais, il est certain que la victoire de Ouattara ne sera pas aussi aisée qu’en 2015. À l’époque, sa réélection avait été portée par une croissance économique importante et un appui sans faille d’une large partie du paysage politique. Lors d’un congrès ayant réuni des centaines de personnes à Daoukro, l’ancien président Bédié avait appelé à voter pour Ouattara. Cet événement, entré dans l’histoire sous le nom de « l’appel de Daoukro », a officiellement été approuvé par près de 99% des membres du PDCI 一 le Parti démocratique de la Côte d’Ivoire, dont Bédié est le président. Ce score brejnévien, bien qu’il semble être le fruit de stratégies d’intimidation et de pression menées par Bédié, a permis à Ouattara de bénéficier d’une assise électorale confortable. Cinq ans plus tard, les configurations politiques ont profondément changé et les alliances d’hier sont devenues les oppositions de demain. Ainsi, dès 2018, Bédié rompt avec Ouattara après que ce dernier ait refusé de soutenir un candidat commun issu du PDCI comme cela avait été le cas pour lui en 2015.

Accolade entre Bédié et Ouattara lors de l’appel de Daoukro, prononcé dans la ville natale du premier en septembre 2014. (©️ Ici Abidjan)

Aujourd’hui, Ouattara ne semble donc pouvoir compter que sur son parti, le RHDP 一 Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et pour la paix 一, pour conserver sa place à la tête de l’État. Si son regard est tourné vers le futur, son jeu politique peine à s’émanciper du passé. Le nom de son parti lui-même porte encore les traces d’une nostalgie politique directement liée à la personne de Félix Houphouët-Boigny, père de l’indépendance ivoirienne et premier président du pays de 1960 à sa mort en 1993. Aujourd’hui, ce dernier demeure une référence majeure vers laquelle se tournent de nombreux Ivoiriens, qui l’associent aux années de prospérité du « miracle ivoirien » (4) et de paix civile. Et même si l’opinion ivoirienne n’est pas dupe de cette reconstruction mémorielle qui ne correspond pas à la réalité contemporaine, l’ombre d’Houphouët-Boigny continue de planer sur le pays. En ce sens, Ouattara, qui a été son Premier ministre de 1990 à 1993, n’hésite pas à reprendre l’imaginaire houphouëtiste pour légitimer sa place au pouvoir. Dès 2005 est créé le RHDP, coalition qui rassemble celles et ceux se réclamant de Houphouët-Boigny, dont le PDCI de Bédié et le RDR de Ouattara 一 le Rassemblement des Républicains, parti libéral créé en 1994 et présidé par Ouattara de 1999 à 2017. Cette coalition s’impose véritablement comme le fer de lance de la pensée houphouëtiste et entend transcender les clivages ethniques qui déchirent le pays à l’heure de la guerre civile afin de trouver une solution politique pacifique et durable. C’est cet héritage que Ouattara reprendra à son compte lors de son accession au pouvoir, personne n’ayant oublié que Houphouët-Boigny l’avait appelé à la tête du gouvernement pour redresser le pays après une décennie de difficultés économiques et sociales.

Candidats à la présidentielle : reflets de crises politiques inachevées

Si Ouattara est très marqué par l’héritage complexe de l’houphouëtisme à l’aube de l’élection, c’est l’ensemble du contexte politique de ces élections qui paraît être un point culminant d’une lutte pour la légitimité politique après le règne du « Vieux » (5).  Les candidatures au poste très convoité de chef d’État ont été très nombreuses (44) mais seules quatre d’entre elles ont été validées par les autorités constitutionnelles. Ces candidatures, plus particulièrement celles des trois opposants à la réélection de Ouattara ainsi que celles, rejetées, de Laurent Gbagbo et de Guillaume Soro, font ressurgir les affres des crises passées qui ont déchiré la Côte d’Ivoire. 

Parmi les candidats qui font ressurgir ce passé douloureux se trouve l’ancien président Henri Konan Bédié, chef d’État de 1993 à 1999. En effet, celui qui se fait surnommer le « sphinx de Daoukro » est le premier homme politique à succéder à Houphouët-Boigny à la tête du pays. Alors président de l’Assemblée nationale depuis 1980, Bédié apparaît comme un des successeurs les plus crédibles pour reprendre les rênes du pays. Cependant, son accession au pouvoir s’effectue dans un contexte national crispé à la mort de Houphouët-Boigny, dans lequel le concept extrêmement polémique 一 et artificiel 一 d’ivoirité joue un rôle destructeur. Alors président de la République par intérim, il est investi en 1994 président du principal parti politique ivoirien, le PDCI, avant de promulguer la loi controversée de l’ivoirité pour exclure tous ses opposants de la course au pouvoir. Parmi ses principaux opposants se trouve Ouattara. Les élections de 1995 qui voient Bédié accéder à la plus haute marche de l’État sont alors sujettes à un boycott quasi unanime des autres groupes politiques, donnant Bédié vainqueur avec plus de 96% des voix. Par la suite, son mandat est marqué par des troubles sociaux et politiques sur l’ensemble du territoire, tant à cause de l’application du concept d’ivoirité que de la corruption qui a infiltré l’ensemble du système politique ivoirien. Il est finalement renversé par un putsch militaire orchestré par le général Robert Guéï le 24 décembre 1999 et poussé à l’exil politique. 

Après deux ans en France, le « sphinx de Daoukro » revient en Côte d’Ivoire et se réinvestit progressivement en politique notamment à travers son parti, le PDCI. Candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2010, il finit par apporter son soutien à Ouattara contre Gbagbo au second tour. Néanmoins, la candidature surprise de Ouattara, qui avait promis un renouvellement générationnel de la classe politique, pousse alors ses vieux opposants à revenir à la charge pour ce 31 octobre.

Parmi ces opposants, Gbagbo, l’homme qui dirigea le pays pendant une décennie après la rupture politique de Guéï en 1999-2000, est un des trouble-fêtes les plus importants du pouvoir houphouëtiste qu’incarne Ouattara. Éternel opposant d’Houphouët-Boigny, emprisonné en 1992 par Ouattara pour son activisme, vainqueur contre le général putschiste Gueï en 2000, Gbagbo organise une véritable rupture idéologique avec la tradition houphouëtiste du pays. Cependant, les critiques acerbes ne tardent pas à remonter contre lui et se transforment en un affrontement militaire entre 2002 et 2007. Le pays se trouve alors plongé dans une profonde crise qui déchire le pays en deux et perturbe tout processus politique et économique. Le leader du Front populaire ivoirien (FPI) repousse en effet à six reprises l’élection présidentielle qui aurait dû avoir lieu en 2005. Il est alors obligé de mettre en place un gouvernement d’union avec l’opposition en 2007 après les accords de Ouagadougou, qui mettent un terme aux affrontements militaires entre rebelles et loyalistes.  Si le retour de Gbagbo et de son parti représente une grande source de défiance pour le parti présidentiel, cela est essentiellement dû à la crise politique de 2010-2011 qui voit l’élection présidentielle tourner aux affrontements de rue. À l’époque, Gbagbo refuse de concéder la victoire à Ouattara, poussant les deux camps au conflit direct. C’est cependant Ouattara qui sort gagnant de cette crise, poussant même son adversaire vers la sortie. Gbagbo fait immédiatement l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale. Après plus de 8 ans de procédure, il est acquitté de ses accusations pour crimes contre l’humanité (6) et remis en liberté en Belgique. Revanchard, Gbagbo annonce alors sa volonté de revenir en Côte d’Ivoire et de s’opposer au troisième mandat de son ennemi juré. Cette décision était redoutée par le pouvoir en place, qui ordonne aux autorités compétentes de refuser sa candidature. Depuis Bruxelles, Gbagbo est alors obligé de nommer Pascal Affi N’Guessan comme candidat officiel de son parti, ce qu’accepte le Conseil Constitutionnel ivoirien.

Laurent Gbagbo lors de la première journée de son procès devant la Cour pénale internationale à La Haye en janvier 2016. (©️ AbidjanTV.net)

Parmi les adversaires du pouvoir, on retrouve également Guillaume Soro, à la tête du gouvernement de 2007 à 2012, et de l’Assemblée nationale de 2012 et 2019. Militant depuis son jeune âge, Soro est avant tout un des leaders des forces dissidentes lors de la guerre civile de 2002-2007 contre le pouvoir de Gbagbo, ce qui lui permet de devenir le Premier ministre du gouvernement de réconciliation nationale qui met fin à la scission du pays. D’abord proche de Ouattara, il va rapidement faire de l’ombre au président et être la cible de nombreuses tentatives d’assassinat avant d’être accusé par l’entourage du président de corruption, de détournement de fonds et de fomenter des troubles dans le pays. Contraint à la démission de la présidence de l’organe législatif en février 2019, Soro se lance alors à la conquête de l’exécutif, annonçant sa candidature dès le mois d’octobre. Cette tentative est néanmoins tuée dans l’oeuf par les autorités ivoiriennes qui émettent un mandat d’arrêt international contre lui. En exil à Paris, il est condamné à 20 ans de prison in absentia par la justice ivoirienne le 28 avril 2020. Bien que sa candidature à l’élection présidentielle soit refusée, Soro continue de représenter une opposition jugée fougueuse et déstabilisatrice par Ouattara. 

Le dernier candidat au scrutin est un outsider relativement inattendu, qui vient cependant modifier légèrement l’équilibre des forces entre les trois mastodontes que sont le RHDP, le PDCI et le FPI. Dissident du PDCI, idéologiquement proche de Bédié, Kouadio Konan Bertin est le dernier des candidats à avoir vu sa candidature acceptée par les autorités ivoiriennes. Si sa victoire apparaît très improbable tant le poids politique de ses adversaires est supérieur au sien, il est toutefois intéressant de prendre en compte ce challenger politique, sans parti pour ce scrutin, qui avait soutenu la candidature de Ouattara en 2015 après l’appel de Daoukro. 

Si le nombre de candidatures officielles apparaît assez limité pour lutter contre le pouvoir institutionnel de Ouattara, la composition des forces politiques qui fait face au RHDP menace grandement l’ambition du président sortant. L’héritage difficile du  « Vieux » ainsi que celui des crises politiques passées, incarnées par les partis et les candidats au scrutin présidentiel, apparaissent comme de véritables dangermodès pour la paix et la démocratie ivoirienne. 

Les manœuvres constitutionnelles de la République ivoirienne

Cependant, si le retour fracassant des opposants historiques au pouvoir sont problématiques pour Ouattara, la candidature du président ivoirien pose d’autres questions d’ordre constitutionnel et moral. En effet, si un troisième mandat présidentiel est théoriquement proscrit par la Constitution, celle-ci a été modifiée en 2016 par Ouattara lui-même, dans le but 一 officiel 一 de se détacher du concept d’ivoirité qui avait polarisé la vie politique et sociale du pays.

Pourtant, ce changement de constitution, qu’un référendum a validé avec 93% des voix mais seulement 42% de participation, est révélateur de l’ambition de Ouattara d’aller de l’avant et de faire passer le pays dans une nouvelle ère de démocratie. Cette nouvelle constitution instaure donc la IIIe République ivoirienne, après celles de 1960 et de 2000, et se sépare donc définitivement de l’article 35 qui précisait que tout candidat devait être issu de parents et grand-parents ivoiriens. Si cet amendement peut paraître le plus important, Ouattara consacre l’avènement d’un régime politique qui se rapproche toujours plus du modèle gaulliste, légèrement influencé par le modèle américain. Il instaure ainsi un vice-président nommé par le président (7) qui remplace alors le président de l’Assemblée au poste de deuxième personnage de l’État, et crée une chambre haute, le Sénat. Cette deuxième chambre, qui semble refléter une volonté de renforcer le parlementarisme, est cependant élue aux deux tiers seulement, le dernier tiers se composant de sénateurs désignés par le président lui-même (article 87). Si la chambre basse garde l’ascendant sur la nouvelle chambre, cet amendement permet à Ouattara de « présidentialiser » une partie du processus législatif et de garantir une loyauté d’au moins une des deux chambres. 

Si ces amendements apportent les changements les plus significatifs du fonctionnement institutionnel de la République ivoirienne, il est intéressant de prendre en compte la disparition de la limite d’âge dans les conditions d’éligibilité à la magistrature suprême. En effet, l’article 55 abaisse l’âge minimum à 35 ans et supprime la limite de 75 ans, limite qui aurait empêché Ouattara de se représenter. Cependant, la limite d’âge n’aurait pas dû être le seul obstacle à cette candidature. La Constitution de 2000, tout comme celle de 2016, précisait bel et bien que le nombre de mandats présidentiels était limité à deux. Si Ouattara avait choisi son successeur depuis de nombreux mois en la personne d’Amadou Gon Coulibaly, sa récente mort a poussé le président à se représenter et ce, malgré le fait qu’il avait promis un renouvellement générationnel. Obligé de faire face à sa propre Constitution, Ouattara est néanmoins parvenu à la contourner, le Conseil Constitutionnel ayant déclaré que la nouvelle Constitution remettait les compteurs à zéro. Ouattara pourrait alors diriger le pays jusqu’en 2030.

La Côte d’Ivoire face aux fractures générationnelles

Outre les crises à répétition, la vie politique ivoirienne est aujourd’hui gangrenée par d’importants clivages générationnels. Ceux-ci consacrent une opposition insurmontable entre des figures présentes dans le paysage politique depuis plus de 30 ans et la nouvelle génération, avide de changements et d’évolutions. Cette fracture avait déjà été mise en évidence lors de l’appel de Daoukro, dans la mesure où la majorité de ceux n’ayant pas voulu se rallier à Ouattara était représentée par des jeunes membres du PDCI en quête de renouvellement. Outre un pouvoir gérontocratique et inamovible 一 Bédié ayant 86 ans, Ouattara 78, et Gbagbo 75 一, c’est la corruption généralisée de toute une partie de la classe politique qui cristallise le ras-le-bol des jeunes générations. Des domaines aussi importants que la santé, la justice ou l’éducation sont régulièrement éclaboussés par des scandales de corruption, de clientélisme et de détournement de fonds.

Au sein de la population civile, le sentiment d’exaspération des jeunes générations a explosé lors de l’annonce de la candidature de Ouattara au début du mois d’août. Dans certaines villes du pays, le mécontentement a tourné à l’émeute et aux affrontements directs, la jeunesse laissant éclater sa colère et sa frustration. Les violences auraient causé la mort d’au moins 15 personnes. Les heurts entre les partisans de l’opposition et ceux de Ouattara ont défiguré une grande partie de la ville de Bonoua, fief du FPI de Gbagbo situé à 60 kilomètres à l’est d’Abidjan. Après de fortes répressions policières, les jeunes manifestants ont incendié le commissariat de la ville et enlevé son commissaire. La ville de Daoukro, chère à Bédié, a également fait l’objet d’affrontements meurtriers. Les manifestations d’abord pacifiques de l’opposition ont rapidement dégénéré après l’organisation d’une contre-manifestation par des partisans de Ouattara. Dans les quartiers de Baoulékro et de Dioulakro, des jeunes ont dressé des barricades afin de filtrer les populations locales selon leur obédience politique et leur appartenance ethnique. On le voit, ces tensions recoupent aussi des problématiques ethniques qui mettent en évidence des divergences entre l’ethnie baoulé soutenant majoritairement Bédié, lui-même Baoulé de naissance, et l’ethnie mandingue rangée du côté de Ouattara. 

L’agitation a redoublé d’intensité lorsque le Conseil Constitutionnel a dévoilé le 14 septembre la liste officielle des candidats retenus pour les présidentielles. Le Conseil est à la fois devenu la cible de l’opposition, les candidatures de Gbagbo et de Soro n’ayant pas été validées, et d’une grande partie de la jeunesse, frustrée et déçue de voir Ouattara officiellement en lice. Face à la généralisation de la colère et du mécontentement au sein de la société civile ivoirienne, beaucoup craignent que les violences aillent bien au-delà d’une quinzaine de morts. Tout le monde a encore à l’esprit les terribles conséquences de la crise politique de 2010-2011, qui s’est traduite par la mort de plus de 3 200 personnes. Face à l’exacerbation des tensions, à travers son représentant pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, Mohamed Ibn Chambas, l’ONU a appelé à ce que la présidentielle soit tenue de manière « pacifique et inclusive ».

Voiture de l’ONU incendiée par des milices proches du FPI de Gbagbo lors d’affrontements meurtriers à Abidjan en 2010. (©️ Wikipédia)

La prise en compte des jeunes générations apparaît donc primordiale afin que ces élections reflètent véritablement le désir profond de changement de la société civile, notamment dans un pays où plus des trois quarts de la population a moins de 35 ans. Néanmoins, il reste beaucoup à faire quant à la représentation politique des jeunes, dans la mesure où la tranche d’âge des 18-35 ans ne représente guère que 29% du corps électoral selon le dernier décompte en 2018. 

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Près de 10 ans après son élection à la tête de la Côte d’Ivoire, Ouattara tente de légitimer un troisième mandat qui pourrait bien être celui de trop pour de nombreux Ivoiriens. Bien que l’éviction de Soro et Gbagbo le rapproche davantage de la conservation du pouvoir, il doit encore affronter son ancien allié Bédié, qui espère reprendre le contrôle du pays. Néanmoins, face à une classe politique inamovible dominée par des gérontes, la nouvelle génération entend prendre les devants pour rompre avec l’immobilisme qui empoisonne la vie politique et sociale depuis des décennies. En ce sens, les présidentielles du 31 octobre seront fondamentales pour l’avenir du pays, au bord de l’explosion populaire et de nouveaux affrontements sanglants. 

Florian Mattern et Hugo Texier

(1) La guerre civile ivoirienne (2002-2007), également appelée crise politico-militaire, est un conflit ayant opposé les forces gouvernementales dirigées par le président Gbagbo à des mouvements rebelles. Ces derniers dénonçaient un climat politique xénophobe caractérisé par l’exclusion de toute une partie de la société ivoirienne, majoritairement située dans le Nord du pays. Après plus de 4 ans de conflit, les accords de Ouagadougou entérinent la réconciliation et permettent de nommer Soro à la tête du gouvernement de Gbagbo.

(2) Les Mandingues sont un peuple originaire d’Afrique de l’Ouest regroupant un ensemble de 10 à 20 millions d’individus. Présents à la fois au Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Guinée, ils ne forment pas un groupe unifié mais manifestent des cultures qui peuvent être très différentes selon leur localisation géographique. 

(3) L’ivoirité est un concept politique définissant la nationalité ivoirienne dans le but de renforcer l’unité nationale de la Côte d’Ivoire, pays dont la population est culturellement et ethniquement très diverse. Dès 1994, ce concept est largement appliqué par le président Bédié, qui défend la préférence nationale et instaure une loi selon laquelle une personne n’est ivoirienne que si ses quatre grands-parents sont nés en Côte d’Ivoire. Cela a notamment permis à Bédié d’écarter Ouattara du pouvoir, accusé d’être burkinabé. Pour beaucoup, l’application du concept d’ivoirité a renforcé une xénophobie déjà largement présente dans ce pays à forte immigration et qui a connu son apogée lors de la guerre civile. 

(4) Le « miracle ivoirien » désigne la période de prospérité économique qu’a connu la Côte d’Ivoire durant les années 1960 et 1970. Ce décollage correspond à la mise en place d’une politique de libéralisme économique qui attire massivement les investissements étrangers. C’est à ce moment que sont menées de grandes politiques de modernisation, autant dans le secteur primaire que secondaire. 

(5) Le « Vieux » est le surnom de Houphouët-Boigny, vu par beaucoup d’Ivoiriens comme un thaumaturge dont les actions sont factrices de paix et de stabilité. Cette dénomination souligne le mysticisme dont il fait l’objet, encore aujourd’hui, auprès de nombreux Ivoiriens. 

(6) Selon la Cour pénale internationale, Gbagbo est « accusé de crimes contre l’humanité (meurtre, viol, autres actes inhumains ou 一 à titre subsidiaire 一 tentative de meurtre, et persécution) prétendument perpétrés dans le contexte des violences post-électorales en Côte d’Ivoire entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011 ».

(7) Selon l’article 179 de la Constitution, cette nomination ne doit être validée par aucun contre-pouvoir et seuls les critères d’éligibilité sont évalués par le Conseil Constitutionnel, organe par ailleurs partiellement désigné par le président.

Sources 

« Ivory Coast’s FPI Party Names N’Guessan Presidential Candidate », Bloomberg (02/08/20) – https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-08-02/ivory-coast-s-fpi-party-names-n-guessan-presidential-candidate 

« Côte d’Ivoire/France: Ouattara refuses Macron’s request to delay polls », The Africa Report (08/09/20) – https://www.theafricareport.com/40886/cote-divoire-france-ouattara-refuses-macrons-request-to-delay-polls/

« Côte d’Ivoire: Gbagbo axed from electoral list by IEC », Africa News (26/08/20) – https://www.africanews.com/2020/08/26/cote-d-ivoire-gbagbo-axed-from-electoral-list-by-iec/

« Pascal Affi N’Guessan: “The wall that separated me from President Gbagbo has been broken” », The Africa Report (25/02/20) – https://www.theafricareport.com/23825/pascal-affi-nguessan-the-wall-that-separated-me-from-president-gbagbo-has-been-broken/

« Côte d’Ivoire: Ouattara, Gbagbo, Bédié and Soro, or the never-ending war of egos », The Africa Report (28/01/20) – https://www.theafricareport.com/22659/cote-divoire-ouattara-gbagbo-bedie-and-soro-or-the-never-ending-war-of-egos/

« Débâcle de l’accusation contre M. Gbagbo », Le Monde Diplomatique (12/17) – https://www.monde-diplomatique.fr/2017/12/PIGEAUD/58206

« En Côte d’Ivoire, la vieille garde ne veut rien lâcher », Le Monde (06/07/20) – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/07/06/en-cote-d-ivoire-la-vieille-garde-ne-veut-rien-lacher_6045359_3212.html

« Présidentielle en Côte d’Ivoire : l’ONU appelle à une élection “pacfique et inclusive” », Le Monde (28/09/20) – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/09/28/presidentielle-en-cote-d-ivoire-l-onu-appelle-a-une-election-pacifique-et-inclusive_6053873_3212.html

« Présidentielle en Côte d’Ivoire: à la découverte des candidats », BBC News (07/08/20) – https://www.bbc.com/afrique/region-53578992

« Ouattara-Bédié, acte II : le pacte face à Laurent Gbagbo », Jeune Afrique (30/09/20) – https://www.jeuneafrique.com/mag/1051129/politique/serie-ouattara-bedie-acte-ii-le-pacte-face-a-laurent-gbagbo/

« La Cour africaine ordonne que Laurent Gbagbo soit réintégré sur la liste électorale », Jeune Afrique (25/09/20) – https://www.jeuneafrique.com/1050093/politique/la-cour-africaine-ordonne-que-laurent-gbagbo-soit-reintegre-sur-la-liste-electorale/

« Côte d’Ivoire – Kouadio Konan Bertin : “Personne ne peut me manipuler” », Jeune Afrique (01/10/20) – https://www.jeuneafrique.com/1051715/politique/cote-divoire-kouadio-konan-bertin-personne-ne-peut-me-manipuler/

« Présidentielle en Côte d’Ivoire : “Les appels à la désobéissance civile sont voués à l’échec”, lance Alassane Ouattara », FranceInfo (28/09/20) – https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/cote-d-ivoire/presidentielle-en-cote-d-ivoire-les-appels-a-la-desobeissance-civile-sont-voues-a-l-echec-lance-alassane-ouattara_4121289.html

« Côte d’Ivoire : Guillaume Soro visé par un mandat d’arrêt international », Le Point (24/12/19) – https://www.lepoint.fr/afrique/cote-d-ivoire-guillaume-soro-vise-par-un-mandat-d-arret-international-24-12-2019-2354610_3826.php#

« Côte d’Ivoire : Guillaume Soro condamné à 20 ans de prison ferme », Jeune Afrique (28/04/20) – https://www.jeuneafrique.com/936521/politique/cote-divoire-guillaume-soro-condamne-a-20-ans-de-prison-ferme/

« CPI : l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo acquitté de crimes contre l’humanité », Le Monde (15/01/19) – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/01/15/cpi-l-ancien-president-ivoirien-laurent-gbagbo-acquitte-de-crimes-contre-l-humanite_5409315_3212.html

« Fiche d’information sur l’affaire – Le Procureur c. Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé (ICC-02/11-01/15) » – https://www.icc-cpi.int/CaseInformationSheets/gbagbo-goudeFra.pdf

« Nouvelle constitution en Côte d’Ivoire : les changements qui vont intervenir », Côte d’Ivoire News (13/06/16) 

« L’ombre d’Houphouët-Boigny sur la politique ivoirienne, à six mois de la présidentielle », Le Monde (19/08/19) – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/02/05/l-ombre-d-houphouet-boigny-sur-la-politique-ivoirienne-a-six-mois-de-la-presidentielle_4570026_3212.html

« Côte d’Ivoire : Henri Konan Bédié, le “sphinx” qui veut renaître de ses cendres », Le Monde (22/06/20) – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/06/22/cote-d-ivoire-henri-konan-bedie-le-sphinx-qui-veut-renaitre-de-ses-cendres_6043729_3212.html

« Présidentielle en Côte d’Ivoire : l’opposition tire à boulets rouges sur le Conseil Constitutionnel », Le Monde (16/09/20) – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/09/16/presidentielle-en-cote-d-ivoire-l-opposition-tire-a-boulets-rouges-sur-le-conseil-constitutionnel_6052379_3212.html

« Côte d’Ivoire : à l’approche de l’élection présidentielle, la jeunesse veut se faire entendre », Le Monde (21/09/20) – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/09/21/cote-d-ivoire-a-l-approche-de-l-election-presidentielle-la-jeunesse-veut-se-faire-entendre_6053067_3212.html

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