Partir, c’est mourir un peu : la peur du large de l’armée norvégienne

Norvège
La Mer du Nord depuis le chalutier norvégien Longva

Après une vie de voyages, d’aventures et d’infortunes, Peer Gynt, le héros terrible et bohème du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, rentre ruiné et désespéré en son foyer. Ce grand voyage ne pouvait s’achever qu’avec le retour, et la mort, dans la patrie. Il y a un peu de Peer Gynt dans l’armée norvégienne. Si la Norvège a participé à nombre d’opérations extérieures aux côtés de ses alliés otaniens, le départ de l’armée du territoire national y est peut-être vécu plus durement que dans aucun autre pays européen. Comment expliquer cette aversion pour les aventures ultramarines ?

« In the rear with the gear », les interventions norvégiennes en trompe-l’œil.

Le 27 janvier 2003 l’armée norvégienne affronte les talibans. C’est la première fois qu’elle ouvre le feu sur l’ennemi depuis 1945. Pourtant, en termes d’OPEX (Opérations extérieures) la Norvège n’a pas à rougir : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Mali, les noms s’égrènent et le tableau de chasse n’est guère différent de celui des autres armées européennes. La Norvège a joué sur la quasi-totalité des théâtres d’opération de l’OTAN. Mais, à y regarder de plus près cette représentation modèle dans ces expéditions cache en réalité un engagement des plus tièdes.
Aujourd’hui, il n’y a guère que quelques officiers formateurs se comptant sur les doigts d’une main, dispersés sur le globe pour assurer la présence de la Norvège par-delà les mers. On pourrait penser, à juste titre, qu’un si faible engagement est le fruit de la fermeture de grands théâtres (Afghanistan, Irak), et donc d’un besoin moins pressant de troupes à l’étranger. Au-delà des chiffres c’est bien dans sa qualité que la Norvège a fait varier ses interventions. L’exemple de l’Afghanistan est à ce titre révélateur. Les effectifs norvégiens se sont parfois approchés des 600 hommes, un corps expéditionnaire colossal pour le Royaume. Cependant, ces troupes se sont concentrées dans la province de Fâyrâb, au Nord, autour de la ville de Mazâr-e Charîf, soit assez éloignées des forces talibanes. Quelques années plus tôt en Bosnie c’est cette même attitude distante vis-à-vis du feu qui avait poussé les troupes danoises à décrire l’armée norvégienne comme « in the rear with the gear(1) » que l’on pourrait traduire par un méprisant et pourtant juste «  planqué dans les blindés ».
La doctrine d’emploi des interventions extérieures a surtout été celle du support technique bienveillant et de l’humanitaire en treillis, botté et casqué exposant peu et gratifiant beaucoup. La Norvège a su particulièrement bien user de ce soft power humanitaire, technique, enrobé dans du hard power militaire, stratégique. Ici c’est la main qui est de velours et le gant de fer. Cependant, si l’on se contente de jeter un regard narquois et quelque peu amusé sur ces troupes norvégiennes se distinguant par leur pusillanimité au combat, on ne peut saisir pleinement les dynamiques internes du pays qui ont modelé son armée et cela d’une manière unique en Europe.

 

Une armée, un territoire, une mer

Avec le Mur c’est tout un modèle d’armée qui s’est écroulé. Les différents pays européens membres de l’OTAN ont dégraissé leurs corps d’armée(2). Ils se sont séparés de leurs contingents pour être plus mobiles et devenir les corps expéditionnaires au long cours que nous connaissons aujourd’hui. Accrochée à la défense du territoire national par les conscrits la Norvège n’a pas suivi les mêmes évolutions que les autres pays européens. Pourquoi cet anachronisme, pourquoi cette non-évolution ?

On peut trouver trois grandes raisons : politique, socio-économique et géopolitique.

La conscription est restée un élément fort de l’identité norvégienne et de sa construction. Contrairement à nombre de pays européens, le Royaume l’a non seulement conservé, la brandissant comme un étendard de la symbolique nationale, mais renforcé, en étendant son caractère obligatoire aux femmes en 2013. Ce maintien de l’appel sous les drapeaux a eu une double conséquence. D’une part, l’envoi de troupes aux antipodes périlleux est tout de suite moins aisé lorsque lesdites troupes sont composées d’appelés et non d’engagés. D’autre part, le maintien d’une forte proportion de conscrits n’a pas permis la création de bataillons composés uniquement de militaires de métiers, et donc bien à plus à même de s’engager dans des théâtres d’opération extérieur. La survivance de la conscription a freiné l’expédition ultramarine: dans son idée, dans sa justification politique, comme dans sa mise en pratique.
Le Général Sverre Diesen (ancien chef d’État major) déclarait alors : «  Beaucoup de mes collègues disent qu’il ont embrassé la carrière militaire pour défendre la Norvège, et non pour s’embarquer dans des aventures étrangères(3) ».

Il ne faut pas non plus manquer de souligner l’importance socio-économique que peut avoir l’armée dans le pays. La conscription, et par la même la présence de forts contingents, réclament un nombre important de bases militaires. Si ces bases ont peu à peu été réduites, comme les effectifs, elles ont été à un moment un puissant argument contre la transformation de l’armée vers une force de projection. Dans certaines régions elles ont été un véritable moteur économique. Ainsi, en 1992, 9% de la population du nord de la Norvège était directement employée par l’armée. Le chiffre grimpe à 15 % si l’on prend en compte les emplois indirects, certaines communes étaient dépendantes à plus de 40 % des estomacs de la soldatesque(4).

Clairement, l’armée norvégienne ne veut pas sortir de sa citadelle naturelle formée par les montagnes escarpées, les fjords, et le général Hiver. Lestée par le poids politique de la conscription et son enracinement socio-économique, elle a fait montre d’un refus de déterritorialisation.

La lueur au Nord, l’ombre à l’Est

Il faut considérer le territoire dans son acception large, autrement-dit, il faut s’arracher de la terre ferme pour comprendre le désir des forces norvégiennes de rester sur place. Les eaux norvégiennes ont le double avantage d’être étendues, et extrêmement riches que ce soit en hydrocarbures ou en ressources halieutiques. Ce sont entre autres ces eaux qui permirent à la Norvège de financer ses ambitieux programmes sociaux, et de devenir le pays modèle qu’elle est aujourd’hui. Cette sensibilité des eaux norvégiennes n’appartient pas au passé, de même que les potentialités qui restent immenses. De part leur aspect stratégique, les eaux norvégiennes phagocytent nécessairement l’attention et les moyens des forces armées.

Plateforme pétrolière
Plateforme pétrolière en Mer du Nord

La Norvège a ainsi peu à peu militarisé son espace maritime. Le corps des Gardes côtes, le Kystvakten est un corps strictement militaire. Il couvre l’ensemble du spectre d’action traditionnel des gardes côtes (quota de pêche, protection de l’environnement, secours, ect.) mais, fait rare, il a également pour mission de faire respecter, voire d’étendre la souveraineté norvégienne sur ses eaux. Le Kystvakten a participé à la Guerre du Golfe en 1990 et a été impliqué dans le processus de destruction des armes chimiques syriennes en 2014, ce qui montre son importance dans l’appareil militaire norvégien et l’ampleur de son éventail de compétences.

Foto: Mats Grimsæth/Forsvaret (Ministère de la Défense)
Foto: Mats Grimsæth/Forsvaret (Ministère de la Défense)

L’armée norvégienne est donc restée dans une logique de Guerre froide, c’est-à-dire celle d’une hypothétique invasion du territoire national, qu’il soit terrestre ou marin. Éventualité que les autres pays européens écartent progressivement. Pour eux les menaces ont déserté les plaines de l’Europe pour se loger dans des lieux plus lointains, comme le Sahel ou les montagnes afghanes. Cet éloignement de la menace a logiquement nécessité la mise en place d’OPEX pour déloger lesdites menaces.  Pour la Norvége, la véritable menace pour le territoire national ne s’est pas exilée à l’autre bout du monde, mais est restée aux frontières : la Russie.

Ine Eriksen Søreide, Ministre de la Défense norvégienne, commence sa déclaration de janvier 2016 relative au vote du Plan à long terme pour les forces armées par les mots suivants : « Presque deux ans se sont écoulés depuis que la Russie a lancé son agression contre l’Ukraine, violant par la même les principes essentiels des relations entre États en Europe. En une nuit, l’annexion illégale de la Crimée et la déstabilisation de l’Ukraine orientale a provoqué la plus grande crise sécuritaire en Europe depuis des décennies (5) ». Le décor est planté.

La perception norvégienne de la menace pour le territoire national est radicalement différente des autres pays européens. Pendant longtemps, la Norvège a été le seul pays membre de l’OTAN en contact direct avec la Russie. La surveillance de la frontière russo-norvégienne reste aujourd’hui encore l’un des éléments centraux de la doctrine d’emploi des forces. Les plans à long terme des forces armée le répètent inlassablement. L’envoi de troupes à l’étranger, au loin, ne peut inspirer que malaise dans le Royaume.
D’autant plus que la portion de territoire russe face à la Norvège est loin d’être anodine. C’est dans l’oblast de Mourmansk que se trouvent les trois bases (6) qui abritent la Flotte du Nord, mastodonte de la Marine russe. Comme un symbole, la garnison de Sør-Varanger, haut lieu de la formation des conscrits, garde les 196 kilomètres de la frontière partagée avec la Russie. Une défense de la Norvège par le peuple norvégien face aux Russes.

Pourtant on peut remarquer que les relations avec la Russie s’étaient réchauffées. La délimitation de la frontière maritime, prolongement de la frontière terrestre en mer de Barents, a été approuvée par les deux parties en 2010 après presque un demi-siècle de tensions. On peut également voir dans la création de la réserve naturelle de Pasvik sur la frontière et sa gestion commune un élément d’apaisement certain.

Source: F.Vidal pour Regard sur l'Est
Source: F.Vidal pour Regard sur l’Est

Mais comme le soulignait Ine Eriksen Søreide, l’affaire ukrainienne a jeté un froid. Aujourd’hui la Norvège reste encore sur ses gardes sans pourtant oser faire le premier pas dans la confrontation. Il faut admettre que la Russie n’est pas des plus rassurante dans la région. Selon l’armée norvégienne, 74 avions russes ont été interceptés ou identifiés à proximité de son espace aérien, soit près du double qu’en 2010 (39 identifications) et 28 % de plus qu’en 2013(7).
Le Lieutenant Général Kjell Grandhagen, à la tête du Norwegian Intelligence Service (NIS), proposait sa vision (alambiquée) des choses en 2015: « la menace est une combinaison de deux facteurs : la capacité et l’intention. Même si les capacités augmentent, il est difficile de trouver une raison rationnelle pour des activités militaires contre la Norvège à court ou moyen-terme. Mais il y a aujourd’hui une incertitude sur le développement de la Russie à long-terme ». Traduction : on vous a à l’œil.

La Norvège n’ose s’aventurer trop loin de son nid. Cependant, face aux sollicitations et à l’appel à la solidarité des autres membres elle a su prendre part aux opérations de l’OTAN,  et cela d’une manière originale. Régulièrement, dans ses déclarations, dans ses énonciations de contraintes d’engagement, elle se place différemment des autres. Lorsque les autres bombardent ou occupent, elle développe des discours pacifiques et volontariste à la manière d’un Aristide Briand, lyrique mais d’aucuns diraient naïf, lorsqu’il déclarait:  ” arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons et place à la conciliation, à l’arbitrage et à la paix” dans l’espoir de rendre la guerre illégale. Comme un souffleur de théâtre elle supporte, encourage mais n’entre jamais dans la lumière. Cependant, il ne faut pas se leurrer: les fusils, les mitrailleuses et les canons n’ont pas été bannis du Royaume. Il en achète même plus que d’habitude, en augmentant son budget de la Défense. Seulement, face aux défis de taille que sont le contrôle de ses eaux et l’ombre russe, réelle ou fantasmée, la Norvège préfère garder ses armes près du cœur, les dédier à la défense du territoire national.

Jean Leviste

Notes
(1)  Littéralement ; « à l’arrière dans les chenillés (les blindés) »
(2) 
Une modification doctrinale souvent désignée sous le nom de Revolutions in Military Affairs.Cela consiste à avoir une armée moins gourmande en ressources humaines mais largement supérieure du point de vue technologique. Donc une force de frappe plus puissante, plus concentrée et plus précise.
(3) Texte original : « « Many of my colleagues say the joined the military to defend Norway, and not to embark on a foreign adventure » in 465 Brzezinski, “Who’s Afraid of Norway?”
(4) Source : Gleditsch, “Defense Without Threat?”, 400.
(5) Texte original : « nearly two years have passed since Russia began its aggression against Ukraine, violating the basic premise of relations between states in Europe. Almost overnight, the illegal annexation of Crimea and the destabilization of eastern Ukraine triggered the most serious security situation in Europe for many decades ».
(6) Les bases de Poliarny, Gadjievo, et Vidiaïevo
(7) 
Source : AFP

Bibliographie :

SAXI, Håkon Lunde, « Norwegian and Danish defence policy: A comparative study of the post-Cold War era »,Defence and Security Studies, p 1–157, 2010
Les activités de la Norvège dans l’Arctique, Norvège, le site officiel pour la France.
Norwegian Government Proposes Significant Defence Budget Boost National budget 2016,, Forsvarsdepartementet (Ministère de la Défense),  2015
ØSTHAGEN  Andreas, « Coastguards in peril: a study of Arctic defence collaboration », Defence Studies, 2015
The New Norwegian Long-term Defence Plan – Gouvernement norvégien , 2012
Charly SALONIUS-PASTERNAK, « L’ombre russe plane sur la Baltique » Diploweb, 2015
Charlotte BEZAMAT-MANTES, « La puissance économique norvégienne », Diploweb 2015
« Russia no immediate threat to Norway », Barentsobserver, 2015
« New long-term plan for the Armed forces- A monumetal political challenge », Ine Eriksen Søreide, Ministre de la Défense, janvier 2016

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