La guerre au Yémen : un conflit oublié du Moyen-Orient

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Sanaa, capitale du Yémen, Janvier 2009 ©Ferdinand Reus

Mardi 13 décembre 2016, l’institut Open Diplomacy organisait au sein des locaux d’ESCP Europe une conférence sur la guerre au Yémen, un conflit oublié au Moyen-Orient.

Parmi les invités se trouvaient, respectivement dans la prise de parole, Monsieur Éric Vallet, chercheur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de l’histoire du Yémen et de la péninsule arabique ; Madame Agnès Levallois, consultante spécialisée du Moyen-Orient et Maître de conférence à Sciences-Po Paris ainsi que Monsieur François Frison-Roche, Docteur en sciences-politiques de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste des transitions démocratiques.

Nous allons ici rapporter et retranscrire leurs présentations.

En introduction, Manon Laroche, directrice du programme Géopolitique de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient et médiatrice lors de la conférence rappelait les raisons pour lesquelles ce conflit est oublié des grandes questions médiatiques internationales. Elle rappelle qu’il s’agit tout d’abord d’un conflit complexe, qui s’inscrit dans des logiques d’oppositions historiques. De fait, malgré les nombreux morts (plus de 10 000) depuis le début du conflit, la famine et les quelques deux millions d’enfants souffrant de malnutrition, les autres affrontements au sein du Moyen-Orient ont quelque peu éclipsé ce dernier.

Le conflit: entre géographie et histoire

C’est en relatant les fondements historiques du pays et des différents antagonistes qu’Éric Vallet a choisi d’expliquer les raisons de ce conflit oublié.

Selon lui, le Yémen est historiquement un territoire complexe avec une histoire complexe dans lequel la construction de la nation, son « unité » – unification le 22 mai 1990 – s’est faite quasiment ex nihilo. Jusqu’à lors, le territoire était constitué de deux Etats, le Yémen du Nord et le Yémen du Sud.

Éric Vallet en rappelle brièvement les contours géographiques en rappelant que le Yémen du Nord est l’État le plus peuplé et qu’il a toujours été doté des plus importantes ressources par rapport au sud du pays.

Plus au sud se trouve la province de Taez aussi appelée le Yémen vert. Cette région de 4 à 5 millions d’habitants se situe à 1000 mètres d’altitude et fût le cœur actif du pays où l’on trouvait les industries, les centres décisionnels etc… Au sud se trouve la ville d’Aden et ses localités avoisinantes. C’est la ville la plus occidentalisée du pays et ouverte sur le monde.

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Carte du Yémen©Eric Gaba

En dehors de ces deux régions centrales et dynamiques, trois régions périphériques sont situées à la marge du territoire. Une de ces zones marginales, aussi appelée région de Tihama est historiquement et chroniquement pauvre. La famine y est endémique aujourd’hui. Parmi les autres zones marginales du pays se trouve la région du grand nord qui a pour principale ville Saada, ainsi que la région de Marep, à l’est du territoire où sont établies des populations bédouines souvent liées à Al Qaida. A l’est également se trouve la région du Hadramaout, isolée du reste de la péninsule arabique par le désert du Roub’ al-Khali.

Historiquement, l’unification du pays s’est faite au nord par les imams Yahya Muhammad Hamid ed-Din (imam des Zaydis) et Ahmad bin Yahya Hamidaddin – son fils – sur la base d’un régime aristocratique dépendant des forces tribales. Cette structure était légitimée du fait de l’affiliation au prophète dont disposait les deux imams. Éric Vallet a également rappelé que pour asseoir davantage leur pouvoir, les principaux fils des tribus étaient gardés en tant qu’otages afin d’être certain de leurs soumissions.

L’unification totale du pays s’est faite à l’aide de Zuabyr et Nu’man qui représentaient alors le mouvement yéménite libre, lequel souhaitait dépasser les clivages confessionnels.

Ce n’est qu’à partir de la première moitié du XXème siècle que le Yémen rentre dans des considérations géopolitiques régionales. La première guerre Yéméno-saoudienne a ainsi lieu en 1934. Les puissances européennes, dont l’Italie de Mussolini, s’intéressent également de près au Yémen. Ce dernier visite le pays en 1927. Après la Seconde Guerre mondiale, on assiste à une opposition entre l’Arabie Saoudite et l’Egypte sur la question yéménite pour des questions d’influences. Cette rivalité conduit à une révolte d’officiers soutenue en sous-main par Nasser contre l’imam Ahmad ben Yahya Hamideddin. L’Egypte veut en effet établir une république au Sud-Yémen. Après 1962, la guerre civile voit les forces fidèles à l’imam s’opposer aux forces fidèles à la république, laquelle est également soutenue par l’Egypte de Nasser. La branche chiite zaydite est soutenue quand à elle par les Saoudiens tandis que la branche chiite houthistes reste pro-républicaine. En 1967 éclate une série de soulèvements contre la puissance britannique encore présente à Aden. C’est la date à laquelle est proclamée la naissance de la République Populaire Yéménite.

L’unification totale du Yémen est effective des années 1990 à 2011 sous le clan Saleh. Ali Abdallah Saleh, tire bénéfice de cette unification en tant que chef militaire. Il est, avec ses trois hommes forts (dont le vice-président Abd Rabboh Mansour al Haid), l’un des acteur majeur du conflit actuel. L’unification du pays est propice à une période de relatif développement. La liberté de la presse et la liberté politique y sont possibles. Le principal parti d’opposition se trouve être le parti Al Islah, proche des Frères Musulmans, avec à sa tête Abdallah al-Ahmar, également chef du Parlement. Al Zindani se situe quand à lui sur la ligne islamiste dure, dont la doctrine est de même fidèle aux Frères Musulmans. Le paysage politique yéménite voit également l’apparition des partis socialistes Yéménites ainsi que le parti Zaydite.

À côté de cette opposition institutionnelle apparaît une opposition de type insurrectionnelle. C’est Al Qaida qui en est la figure de proue, notamment à travers l’opération terroriste contre l’USS Cole en 2000, puis plus tard contre le port d’Aden en 2008.

Un autre groupe, la Jeunesse Croyante, principalement constitué de Houthis, se forme au nord du pays. L’affrontement avec le gouvernement régulier débouche sur la guerre de Saada (2004-2010), opposition principalement à base confessionnelle. Les Houthis se sont effectivement affranchis du parti Zaydite. En réponse, Saleh engage un affrontement direct avec ces derniers.

Le conflit actuel éclate, aidé par les dynamiques des printemps arabes. Le pays, où 46% de la population a moins de 16 ans, offre un terreau propice à l’insurrection, toujours en cours aujourd’hui.

Un conflit latent entre l’Arabie Saoudite et l’Iran

Mme Levallois précise qu’elle analyse le conflit yéménite sous l’angle géopolitique plus que religieux. En effet, pour comprendre les guerres, notamment au Moyen Orient, bien trop de journalistes ou de chercheurs utilisent un filtre religieux et une dichotomie sunnites/chiites alors même que les conflits sont avant tout politiques et bien plus compréhensibles sous cet angle.

Riyad considère le Yémen comme une région absolument vitale, un point stratégique pour la monarchie saoudienne. En effet, l’Arabie Saoudite compte au moins 10 millions d’immigrés, dont de nombreux Yéménites qui sont ainsi plus présents sur le territoire que les Saoudiens eux-mêmes. La politique au Yémen est ainsi vue comme une extension de la politique intérieure, conçue véritablement comme l’arrière cour de l’Arabie Saoudite. Le régime de Sanaa est donc une priorité et Riyad ne peut se permettre de laisser un régime chiite s’installer, qui serait ainsi allié avec l’Iran. L’Arabie Saoudite a usé de propagande pour présenter l’Iran comme envahissant le Yémen et finançant les Houthis alors que Téhéran était d’abord bien plus engagé sur le conflit syrien. En effet Damas est un allié essentiel et forme un véritable arc chiite avec l’Iran. L’intervention de Téhéran au Yémen est donc à relativiser, notamment quant aux livraisons d’armes même si on considère qu’un certain nombre de Houthis ont effectivement pu être formés en Iran.

L’hostilité de Riyad vis à vis de la puissance iranienne est d’autant plus grande que l’Iran possède des ressources humaines et économiques supérieures, ainsi qu’une histoire et un passé plus glorieux. Le récent accord sur le nucléaire conclu par Téhéran et la levée des sanctions occidentales marquent un retour de l’Iran, qui n’est pas sans inquiéter les dirigeants saoudiens. Le jeune prince Salman doit faire ses preuves et montrer qu’il est capable d’assurer sa fonction de ministre de la défense mais aussi sa capacité à devenir roi lorsque son père, déjà vieux et malade, mourra. Il a ainsi lancé une opération militaire au Yémen, mais le conflit s’enlise et prend des proportions importantes en termes de politique intérieure.

Une crise humanitaire

Frison Roche, spécialiste des transitions démocratiques, revient sur la crise humanitaire que traverse aujourd’hui le Yémen. Avec deux millions de personnes déplacées, le pays connaît une situation critique. On compte 21 millions de personnes en besoin urgent d’une assistance alimentaire. Le territoire est bombardé sans interruptions depuis 20 mois par l’Arabie Saoudite, avec, dans le viseur, les hôpitaux de Médecins Sans Frontières et les monuments pré islamiques, des sites archéologiques fondamentaux. Ainsi le premier barrage construit dans le monde a été détruit, dans l’indifférence totale des médias. M. Frison Roche dénonce une catastrophe humanitaire en devenir, sous la responsabilité des Etats-Unis et de la Royaume Uni qui vendent les bombes utilisées par l’Arabie Saoudite et aident son armée en terme de ravitaillement et de renseignement.

Le Yémen repose sur une situation géostratégique extrêmement importante puisqu’il détient le détroit de Bab el Mandeb, par où transitent tout le pétrole et tous les biens vendus par la Chine et le Japon. Le blocage de ce détroit serait intolérable pour ses partenaires commerciaux et l’approvisionnement de l’Europe pourrait être ralenti. Le pays voisin, Erythrée, considéré comme un Etat “voyou”, fait craindre au spécialiste, M. Frison Roche, une contagion de cette instabilité vers le Yémen et toute la région. A l’inverse, Djibouti, ancienne colonie française située au sud de l’Erythrée est un point de stabilité. Mais elle forme aussi une concentration de forces occidentales étonnante : on y compte des bases militaires françaises, américaines, allemandes, chinoises et japonaises. La Chine compte même y installer une base de 10 000 hommes. Ces différentes influences risquent d’avoir des répercussions sur la situation politique yéménite.

Guilhem Ducournau et Garance Muñoz.

 

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