Pétrole et gaz de schiste: une révolution mondiale?

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         Entre 1970 et le début des années 2000, on a assisté à un renversement complet des perspectives à propos de l’approvisionnement en pétrole et en gaz des pays : en 2014, le pétrole représentait 33% de la consommation mondiale d’énergie, et le gaz 24% [1]. La demande croissante en hydrocarbures s’explique notamment par les besoins des industries lourdes des pays en développement, comme la Chine ou l’Inde, dans la mesure où une augmentation du PIB accompagne une hausse des niveaux de vie et des besoins en termes de transports (de personnes ou de marchandises). Mais en 1956, le géologue Hubbert a prédit un peak oil à l’horizon 1970, seuil à partir duquel la production des gisements des États-Unis atteindrait son maximum. Si l’on ne peut définir un tel pic de production pétrolière, ou même gazière, à l’échelle mondiale, la question de l’épuisement des hydrocarbures se pose dans la mesure où nous nous trouvons devant une incertitude quant à la durabilité de leur stock. Si notre connaissance des lieux de forage n’est pas complète, la recherche géologique a permis de trouver de nouvelles zones riches en ressources, notamment en matière de pétrole et de gaz non-conventionnels. Ceux-ci se distinguent des énergies fossiles conventionnelles non pas par leur composition -qui est identique-mais par leur emplacement géologique, et de fait, par leur mode d’extraction, qui est plus difficile. Elles se trouvent dans des roches-mères à l’aspect feuilleté peu perméables, plutôt inaccessibles, et sont très abondantes à l’échelle planétaire. La révolution de leur exploitation vient des techniques de fracture des couches rocheuses étanches (fracking).


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Source : Agence Internationale de l’Énergie

 

Les espoirs d’une plus grande capacité des réserves énergétiques : une révolution américaine

                  Le basculement énergétique vers le gaz et le pétrole de schiste a commencé dans les années 1970 au Texas et en Louisiane. Ces États du sud des États-Unis ont servi de zones d’expérimentation d’une nouvelle technique d’exploitation : le forage horizontal, qui associé à la fracturation hydraulique à partir des années 1990, a permis l’exploitation des ressources non conventionnelles. La hausse des prix du gaz et du pétrole au début des années 1990, après l’annexion du Koweït par l’Irak et la nouvelle crise du Moyen-Orient, a permis aux grandes entreprises de prendre conscience de la rentabilité de l’exploitation des gaz et pétrole non conventionnels. Alors que le gaz de schiste ne représentait que 2% de la production américaine de gaz en 2000, il en a représenté 35% en 2013 (selon l’Agence Internationale de l’Energie). Les réserves des États-Unis en gaz de schiste sont estimées à 25 000 milliards de m3, ce qui explique pourquoi le pays a lancé une politique d’exploitation à grande échelle par rapport à d’autres comme la France (5000 milliards de m3) qui a interdit depuis 2011 toute recherche et exploitation de ressource de schiste.

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Source : US Energy Information Administration, Jean Marie Magnier, 2013

Une meilleure répartition des ressources de schiste par rapport aux énergies conventionnelles vient accroître le potentiel énergétique de certains pays, qui étaient fortement dépendants de leurs importations en matières premières. La Chine notamment, pourrait tirer son épingle du jeu, dans la mesure où cette dernière disposerait selon l’EIA (voir la carte ci-dessus) du plus grand potentiel énergétique non conventionnel du monde, avec un bassin évalué à environ 36 000 milliards de m3 directement exploitables. Ces nouvelles ressources, abondantes à l’échelle planétaire, constituent un nouvel enjeu d’émancipation par rapport aux producteurs traditionnels de l’énergie.

Pourquoi exploiter ces ressources non-conventionnelles ? Ces dernières assurent en effet la sécurité énergétique des pays consommateurs d’énergies fossiles : elle peut se définir comme la garantie d’approvisionnement en énergie primaire permettant de satisfaire les besoins en énergie finale des populations ou des industries. Disposer de réserves élargies revient à gagner en autonomie vis-à-vis des pays exportateurs de pétrole, et donc de prendre ses distances vis-à-vis de leur « capacité de nuisance ». Si ladite révolution est intervenue aux États-Unis, c’est que ce pays était le seul à regrouper toutes les conditions nécessaires. Une connaissance très précise du sous-sol, des ressources en eau abondantes, une culture historique pétrolière et gazière supportée par un pouvoir politique sans faille, ne sont une combinaison que l’on ne retrouve peut-être qu’au Canada. Le droit minier y est plus que favorable, le sous-sol appartenant à l’individu. Les États-Unis sont dans une situation de quasi-monopole des moyens pétroliers mondiaux avec 2 000 appareils de forage pour 2400 à l’échelle du globe.

Une stratégie énergétique modifiée par l’exploitation des gaz et pétrole de schiste

                Alors que les États-Unis sont les premiers consommateurs d’énergie de la planète, leur dépendance vis-à-vis des ressources pétrolière et gazière a largement influencé leur pratique diplomatique. Des accords du Quincy de 1945 avec l’Arabie Saoudite, jusqu’à leur renouvellement par George W. Bush en 2005 pour 60 ans, cette stratégie poussait le géant américain à rechercher sans cesse de nouveaux alliés énergétiques. Désormais, leur nouveau potentiel d’exploitation a permis de réorienter leur politique diplomatique : l’Agence Internationale de l’Énergie estime que le pays sera autonome (c’est-à-dire exportateur net) d’ici 2021. Il sera le plus gros producteur de pétrole mondial, dépassant ainsi l’Arabie Saoudite. La réorientation des flux énergétiques est en mesure d’affaiblir les exportateurs traditionnels, comme la Russie, les pays du Moyen-Orient ou la Bolivie (la Saudi Aramco ou la société russe Gazprom par exemple, qui ont un intérêt à maintenir des prix élevés lorsque la demande énergétique s’accroît pour augmenter leurs profits). Ces pays ont par ailleurs organisé une réunion de crise le 1e juillet 2013 à Moscou pour établir une stratégie commune face à la chute brutale des cours du pétrole et du gaz conventionnel. L’Iran, la Russie et le Qatar ont réaffirmé leur volonté de fixer les prix sur des contrats à long terme afin de contrer la révolution américaine en termes de gaz de schiste [2].

La meilleure répartition des ressources de schiste a permis à la Chine de s’imposer comme nouvel acteur géopolitique en termes de sécurité énergétique. Elle tente de diversifier son panel énergétique, avec l’accroissement de la demande qui lui est adressée poussée par sa propre consommation, mais aussi celle d’autres émergents comme le Brésil et l’Inde. La demande chinoise en pétrole est en effet passée de 80 millions de barils par jour en 2003 à 91 millions en 2013. En développant une diplomatie active, la Chine veut remplacer les États-Unis en devenant le principal client des pays exportateurs de pétrole et de gaz, grâce à la politique de ses grandes compagnies, qui se sont hissées aux premiers rangs mondiaux (CNPC, Petro China). Néanmoins, de nombreux handicaps viennent freiner son potentiel d’exploitation des ressources non conventionnelles : les champs sont souvent situés dans des zones montagneuses et en-deçà de 2 000 voire 2500 mètres de profondeur, ce qui rend les forages coûteux. De plus, l’eau est indispensable à la technique de la fracturation, mais elle est rare dans les régions du Nord Est, pourtant riches en ressources exploitables. Malgré ces difficultés, la Chine entend bénéficier de son potentiel énergétique en lançant davantage de prospections. Toutefois, la « révolution » de l’exploitation des gaz et pétrole de schiste est loin d’être mondiale, dans la mesure où elle ne permet pas de penser la refonte d’un système énergétique pouvant paraître inadapté

La vague des énergies non-conventionnelles semble peu affecter le continent européen

                 Les rapports de force entre pays occidentaux consommateurs et pays producteurs, semblent avoir basculé à partir des années 1990 : les pays occidentaux, à l’exception des États-Unis, ont dans l’ensemble réduit leur consommation de pétrole et de gaz (+7,5% entre 1990 et 2014 pour les États-Unis, -14,1% pour la France, -23% pour l’Allemagne et -40% pour l’Italie, selon EUROSTAT). Le gaz et le pétrole de schiste ne semblent pas avoir conquis l’ensemble du continent européen, et ce pour plusieurs raisons : la méconnaissance manifeste des gouvernements de l’Union européenne à propos des ressources disponibles en sous-sol. Selon des études géologiques américaines menées par l’US EIA, la France posséderait le premier potentiel de gaz de schiste en Europe. Mais sans réelles explorations du sous-sol, interdites depuis 2011 [3], impossible de savoir si ces ressources existent réellement et si elles sont économiquement exploitables. En outre, l’Allemagne a voté en juin 2016 un moratoire visant à interdire l’exploitation des ressources non-conventionnelles jusqu’en 2021, suite aux inquiétudes de citoyens allemands quant aux dégâts manifestes sur l’environnement causés par ce type d’extraction. En revanche, la prospection est toujours possible.

A l’inverse, la Pologne a lancé depuis 2009 une vaste entreprise d’exploitation de gaz et de pétrole de schiste visant à s’émanciper des importations russes en ressources énergétiques. Les ressources non conventionnelles sont donc une alternative intéressante pour l’économie polonaise. Cette hétérogénéité de l’exploitation des énergies non conventionnelles en Europe montre que la révolution des gaz et pétrole de schiste n’est pas acquise, bien au contraire. En 2014, la Commission européenne a adopté une directive visant à être prudent dans l’utilisation du fracking par les États de l’Union. Ceux-ci doivent en effet faire preuve de transparence, et surveiller les conséquences environnementales de l’exploitation de ces gaz et pétrole de schiste. Ainsi, la Commission a décidé en avril 2016 de renvoyer la Pologne devant la Cour de Justice de l’Union européenne pour des manquements de sa législation en matière d’études d’impact environnemental. Difficile par conséquent d’adopter une régulation commune du système énergétique européen, qui ne fait pas l’unanimité en ce qui concerne les ressources non conventionnelles.

Les limites de l’exploitation des gaz et pétrole de schiste sont-elles en mesure de permettre une refonte plus radicale du système énergétique mondial ?

On peut constater quelques déceptions. En effet, l’eldorado espéré par les compagnies pétrolières ne permet pas de compenser l’important coût de la recherche, de la prospection et de la fracturation hydraulique, pourtant nécessaire à l’exploitation des ressources en profondeur. La surestimation des ressources a également joué un rôle déterminant dans cette déception. La rentabilité des non conventionnels est plus que discutable: la composition en azote du gaz de schiste rend son nettoyage nécessaire pour une exploitation optimale. Or, le gaz polonais contiendrait près de 50% d’azote, et le nettoyer pour répondre aux normes en vigueur (1% d’azote) représenterait une perte nette d’énergie considérable [4]. C’est la raison pour laquelle de grands groupes comme Total, ExxonMobil ou Eni ont décidé de retirer leurs investissements de compagnies d’extractions des gaz et pétrole de schiste, comme en Pologne dès 2014. La révolution des gaz et pétrole de schiste, si elle semble toujours bénéficier aux États-Unis, n’a en réalité favorisé que de manière limitée la croissance économique. Celle-ci ne se résume qu’à certains secteurs ayant une forte propension à consommer du pétrole ou du gaz, qui ont pu bénéficier d’une baisse des prix de ces ressources par la baisse de leurs coûts de production. Mais des secteurs comme la pétrochimie, la production d’engrais, de plastique ou d’aluminium ou d’acier ne constituent qu’à peine 1,5% du PIB américain, et à peine plus en Europe. Depuis 2013, 26 des 61 compagnies exploitantes ont mis la clé sous la porte.

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Source : données établies par la société privée d’exploration et de production pétrolière Toreador

En définitive, sur le long terme, le coût d’une transition fondée sur l’efficacité énergétique, les renouvelables et d’autres sources d’énergie peu carbonées serait inférieur à celui des énergies fossiles conventionnelles et même non conventionnelles comme les gaz et pétrole de schiste. En 2015, l’Agence Internationale de l’Energie Renouvelable (IRENA) annonçait déjà une parité entre le coût de production de l’électricité générée à partir de sources renouvelables comme l’éolien, la biomasse, l’hydroélectricité et la géothermie, et celui des combustibles fossiles. Le rapport de l’IRENA conclut également que cette parité intervient même sans aide publique et malgré la baisse du prix du pétrole. Si l’exploitation des gaz et pétrole de schiste, qui avait pour but de produire de l’énergie à moindre coût pour satisfaire un accroissement de la demande, n’est plus compétitif par rapport à d’autres sources d’énergies moins dangereuses pour l’environnement et renouvelables, pourquoi ne pas profiter d’un faible prix des matières conventionnelles et non conventionnelles pour entamer une transition radicale vers les renouvelables ?

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Source : Renewable Power Generation Costs in 2014, IRENA report, Janvier 2015

 

Alexis FULCHERON


[1] Données de l’Agence Internationale de l’Énergie, International Energy Outlook 2013

[2] « La révolution du gaz et du pétrole de schiste a bouleversé la donne dans le monde de l’énergie », Gilles Paris, Le Monde, 02/07/2013, http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/07/02/la-revolution-du-gaz-et-du-petrole-de-schiste-a-bouleverse-la-donne-dans-le-monde-de-l-energie_3440304_3234.html

[3] Loi n° 2011-835 du 13 juillet 2011 visant à interdire l’exploration et l’exploitation des mines d’hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique et à abroger les permis exclusifs de recherches comportant des projets ayant recours à cette technique

[4] D’après les remarques de l’ingénieur en physique des hautes énergies, Dmitry Orlov. http://bats0.canalblog.com/archives/2012/05/24/24334757.html

BIBLIOGRAPHIE

Revues et ouvrages

  • Alexandre Andlauer, Christopher Hecker, Gaz et pétrole de schiste. Révolution planétaire et déni français Éditions Jacques Marie Laffont, 2015

Alors que la loi du 13 juillet 2011 a clôt le débat français sur la question de l’exploitation des ressources de schiste, les deux auteurs ont conduit une double enquête aux États-Unis et en France pour comprendre ce qui a bousculé les certitudes énergétiques, économiques et géopolitiques de la planète.

  • Benjamin Augé, « Le bassin atlantique : une nouvelle géopolitique des hydrocarbures entre les Amériques et l’Afrique », Hérodote, 2014

Chercheur associé à l’IFRI, B. Augé s’est intéressé aux conflits de frontières liés à l’exploitation des hydrocarbures en Afrique mais aussi aux États-Unis, ainsi que les conséquences de la production de ressources non-conventionnelles sur les relations entre la puissance américaine et le reste du monde.

  • Eugène Berg, « Nouveaux horizons énergétiques », Géoéconomie, 4/2015 (N° 76), p. 189-206.

Cet ancien ambassadeur de France aux îles Fidji explique en quoi le développement du gaz et du pétrole de schiste constitue une nouvelle donne énergétique. De la crainte du manque décrite par Serge Sur au peak oil prédit par le géologue Hubbert en 1956, E. Berg constate que la question de l’indépendance énergétique prédomine dans le recours des pays consommateurs d’énergies fossiles aux ressources non conventionnelles. Celles-ci ont par ailleurs longtemps été vues comme une alternative bon marché aux ressources exportées par les producteurs du Moyen-Orient ou d’Amérique latine.

  • Armand Laferrère, « Géopolitique de l’énergie : vers l’apaisement », Commentaire, 3/2012 (Numéro 139), p. 703-710.

A.Laferrère est un ancien élève de l’École Normale Supérieure et Conseiller référendaire à la Cour des comptes. Il estime que « l’énergie est sans doute, de tous les domaines de l’économie, celui qui se prête le moins à une simple analyse en termes de marché ». Les rapports de force entre les nations sont un élément clé de la lecture des tensions autour de la domination des flux énergétiques. Les variations en termes de prix viennent inverser ces rapports au profit des pays développés.

  • Laurence Nardon, « Les États-Unis vers l’indépendance énergétique ? », Politique étrangère, 2/2013, p. 27-39.

Dans le cadre du programme États-Unis de l’IFRI, L. Nardon explique que la révolution des gaz et pétrole de schiste, avant d’être planétaire, est d’abord une aventure américaine. Si les espoirs portés par une indépendance énergétique soutenue par les ressources non-conventionnelles à l’horizon 2020 semblent réalisables, cette situation n’est pas tenable à long terme selon l’auteure : les États-Unis ne se retireront pas pour autant de la zone du Moyen-Orient, et ne pourront pas contenir les oppositions croissantes à l’encontre des dégâts environnementaux posés par l’exploitation des ressources de schiste.

  • Thomas Porcher, Le Mirage du gaz de schiste, Max Milo, 2013

Docteur en économie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et professeur en « marchés des matières premières » à l’ESG Management School, T. Porcher revient dans ce célèbre ouvrage sur l’illusion incarnée par l’exploitation des ressources non-conventionnelles aux États-Unis et en Europe. Selon lui, la baisse des prix rend le gaz de schiste moins rentable et ne permettrait pas de créer les emplois escomptés. Ainsi, son exploitation ne relèverait en rien d’un miracle économique.

Sites et articles internet

    http://www.eia.gov/

    http://www.irena.org/

« Contre toute attente, la production de pétrole de schiste américain continue de résister, Les Échos, 09/02/2016

« L’exploitation du gaz et pétrole de schiste reste une spécialité nord-américaine », L’Usine nouvelle, 21/10/2015

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