Equateur : les défis du nouveau président Moreno

Moreno remplace Correa :

En janvier 2007, Rafael Correa de l’Alianza Pais devenait président de l’Equateur. Il s’est engagé dans la « révolution citoyenne », pour lutter contre les inégalités, moderniser l’économie du pays, et une nouvelle Constitution a été approuvée par référendum un an plus tard. La pauvreté a diminué grâce aux réformes sociales.

Correa a dû faire face à une tentative de soulèvement des forces de police à Quito, la capitale du pays, en septembre 2010 et a perdu la majorité parlementaire à l’Assemblée en 2011. Ses rapports avec les médias se sont fortement dégradés, avec la mise en place d’une « Superintendance de la communication et de l’information » en 2013. Le tremblement de terre du 16 avril 2016 a causé la mort de 663 personnes, 80 000 déplacés et d’énormes dégâts matériels. Le pays est divisé politiquement, dans une opposition droite/gauche, et connaît des tensions au sein de la gauche. La Gauche anti-Correa, les écologistes et le mouvement indigène ont été très critiques : selon Alberto Acosta, « Correa n’a rien de socialiste ni de démocrate. Il a mis en place un régime autoritaire, qui réprime les mouvements sociaux et vend le pays aux transnationales du pétrole et des mines ».

 

C’est le socialiste Lenin Moreno, candidat de l’Alianza Pais et vice-président de Rafael Correa de 2007 à 2013, qui a été élu avec 51,11% des voix, dimanche 2 avril 2017. Il a remporté le duel face au banquier libéral Guillermo Lasso, qui dénonçait des risques de fraudes et demandait un recomptage des votes. L. Moreno est entré en fonction le 24 mai, soutenu par beaucoup de partisans du socialisme en Amérique latine, à l’heure où le libéral Mauricio Macri est à la tête de l’Argentine. L. Moreno vient du même parti que son prédécesseur, mais ils sont pourtant bien différents. En tout cas, c’est ce qu’il propose : « un style de gouvernement différent ». Malgré tout, c’est le vice-président de R. Correa, Jorge Glas, qui a été choisi par L. Moreno à ce même poste. Selon certains membres de l’opposition, ce serait l’ancien président qui l’aurait imposé à Moreno, pour garder du pouvoir dans la prise de décision après son départ.

 

Moreno devra diminuer la pauvreté, combattre la corruption, et adoucir la situation avec les médias. Il est critiqué pour ne pas être aussi fort et charismatique que son prédécesseur. Il lui faudrait composer avec une scène politique divisée, et donc probablement devoir mettre en place des alliances avec l’opposition. Pour cela, le président pourra compter sur son sens de l’humour et sa tolérance, qu’il a su cultiver pour combattre la dépression après s’être fait tiré dessus et être devenu partiellement paralysé en 1998.

 

Le cas Assange :

Julian Assange et Ricardo Patiño, ministre des Relations extérieures, du Commerce et de l’Intégration, en juin 2013

L’australien Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, est réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis 2012. Correa lui avait accordé l’asile politique, alors qu’il est accusé de viol en Suède -ce qu’il nie- et qu’il craint d’être extradé vers les Etats-Unis pour la publication de documents diplomatiques et militaires confidentiels en 2010. Alors que le candidat libéral Lasso avait annoncé que J. Lassange devrait quitter l’ambassade équatorienne sous 30 jours s’il était élu, L. Moreno avait promis de maintenir l’asile octroyé par son prédécesseur. Le nouveau président a toutefois demandé à l’Australien, une fois en fonction, de ne pas intervenir dans les affaires équatoriennes, ni dans celles des « pays amis », car « son statut ne lui permet pas de parler de la politique des pays, encore moins du nôtre ».

 

Mais au-delà des divisions politiques internes, et du potentiel risque diplomatique lié au cas Assange, le défi le plus important qui se dresse face au nouveau président est le défi économique. L’Equateur est un pays riche en pétrole, la pauvreté a diminué depuis plus d’une décennie, mais est-ce suffisant ? Qu’est-ce que cette belle phrase cache ?

 

Situation économique complexe :

L’économie équatorienne repose essentiellement sur sa ressource principale, le pétrole. Le pays devrait bénéficier de la hausse des prix pétroliers cette année, du fait de la prolongation de l’accord entre les pays de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) et certains pays partenaires pour limiter la production. Ainsi, du fait d’une offre plus faible, les prix vont sensiblement augmenter, bénéficiant aux pays exportateurs dont fait partie l’Equateur. Toutefois, cette reprise ne suffira pas à assurer une croissance positive, ni en 2017, ni en 2018. Selon le FMI, le pays devrait connaître une récession de 1,6% en 2017, puis de 0,3% l’année suivante. Cela s’explique notamment par une demande intérieure faible, malgré la faible inflation. Le pays ne se trouve pas dans ce que Keynes appelait le cercle vicieux de la déflation, à savoir qu’une baisse des prix entraîne le report des achats et de l’investissement, donc une baisse de l’investissement, de la consommation et de la production, donc une compression des salaires, l’anticipation de la poursuite de la baisse des prix. L’Equateur risque d’y être aspiré si aucune mesure n’est prise pour aider la consommation nationale. Cette demande intérieure est faible à cause de la hausse de la pauvreté. Celle-ci a largement diminué depuis une décennie, mais les récentes mesures de l’ancien président Rafael Correa pour améliorer les comptes publics ont pesé sur la situation économique des ménages. Le taux de chômage est faible mais ne suffit pas à rendre compte de la réalité du marché du travail dans le pays : il cache la précarité des travailleurs, qui sont confrontés à l’augmentation des emplois à temps partiels.

 

Mais concentrons-nous sur l’élément central de l’économie équatorienne. L’or noir a certes permis le développement du pays, mais l’expose à des dangers de court et de long terme, économiques, sociaux et environnementaux.

 

L’Equateur et le pétrole, je t’aime moi non plus :

L’un des grands défis du pays est la diversification de son économie. Son potentiel minier est important mais encore sous-exploité. Sa dépendance vis-à-vis du pétrole le rend dépendant des cours mondiaux et le condamne à suivre leurs évolutions. Mais la dépendance n’est pas le seul mal causé par l’activité pétrolière. Il s’agit aussi d’un désastre écologique. La région de Lago Agrio, au nord-est du pays, regorge de puits de pétrole, creusés dès les années 1960 par la compagnie américaine Texaco, appartenant aujourd’hui à Chevron. C’est une sorte de « piscine de pétrole » abandonnée par l’entreprise américaine, avec plusieurs bassins de rétention des déchets toxiques et des eaux usées issues de l’extraction.

Image de la campagne « La mano sucia de Chevron » de 2013

L’exploitation pétrolière a nécessité et nécessite le défrichage agricole, pour finalement émettre des hydrocarbures et des métaux lourds (chrome, manganèse, cobalt, nickel, zinc, arsenic, cadmium, baryum, mercure, plomb…), toxiques voire neurotoxiques. Cela affecte l’air, l’eau et les sols. Dans les années 90, lorsque Texaco quitte le pays, les forages sont cédés à Petroecuador, l’entreprise d’Etat, qui a continué l’exploitation pétrolière en dépit des dangers écologiques pour la région. L’entreprise Petroamazonas est aujourd’hui en charge de leur exploitation. Au fil des changements de propriétaires, ces piscines n’ont jamais été décontaminées. Avec 30 000 plaintes équatoriennes, une instruction a été ouverte en 1993 devant le tribunal de New-York, et est aujourd’hui devant la justice équatorienne. Les victimes demandent réparation : Donald Moncayo, un habitant de Lago Agrio, le dit « lorsqu’un animal pénètre dans la zone, il n’en sort pas vivant, il meurt englué ». En février 2011, Chevron a été condamné à payer 9,5 milliards de dollars pour les dégâts environnementaux et sociaux causés ; l’entreprise a saisi la Cour constitutionnelle de Quito, sur la légalité de ce verdict. Derrière le scandale environnemental, se pose aussi la question de « la dépendance des riverains à l’activité pétrolière », selon la coordinatrice du projet de recherche franco-équatorien MONOIL sur les impacts socio-économiques, environnementaux et sanitaires des activités pétrolières, Sylvia Becerra. Les familles vivant dans la région trouvent des emplois auprès des compagnies qui exploitent le pétrole, mais en sont les premières victimes. Alba Palamillo a subi une double ablation de la rate et de l’estomac lorsqu’elle avait 33 ans, à cause de la contamination de l’eau. Le gouvernement dit vouloir renforcer le contrôle des activités pétrolières : entre 2005 et 2016, le « plan de restauration intégrale des passifs environnementaux » et « Amazonia Viva » (programme de remédiation à la pollution des sols) ont rendu possible l’assainissement de 385 piscines et 631 fosses. Reste à savoir si Lenin Moreno poursuivra cette politique de réparation, et s’il orientera réellement l’économie de son pays vers de nouveaux horizons.

 

 

Sources :

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s