Nucléaire et risque terroriste

Faut-il attendre qu’un acte de malveillance subvienne sur une centrale pour qu’EDF sorte enfin du déni dans lequel elle est engluée ?”. Suite à l’action de Greenpeace en octobre 2017, dont des membres ont pénétré dans l’enceinte de la centrale de Cattenom en Moselle et y ont fait éclater des feux d’artifice, Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire auprès de Greenpeace France, dénonce la protection insuffisante des centrales en France contre des actes de malveillance terroriste. La France est le deuxième Etat le plus nucléarisé au monde, possédant sur son territoire plus de la moitié des réacteurs d’Europe, elle est donc concernée en premier lieu par la sécurité nucléaire.

La notion de sécurité nucléaire renvoie à la mise en place des dispositifs vis-à-vis de la malveillance, c’est-à-dire le vol ou le sabotage des installations, alors que celle de sûreté nucléaire concerne les dispositions assurant le fonctionnement normal d’une installation.

Les trois principales zones nucléarisées, c’est-à-dire avec la plus forte implantation de réacteurs ainsi que de déchets nucléaires, dans le monde sont les États-Unis, le Japon et l’Europe. Nous vous proposons ici une analyse plutôt centrée sur l’Europe et tout particulièrement sur la France.

Quels sont les risques de terrorisme nucléaire ?

En ce qui concerne les risques internes aux installations, le risque le plus évident est celui de la pénétration dans l’installation nucléaire elle-même, possible, comme l’ont démontré les militants de Greenpeace. Le risque d’attaque par drones est également de plus en plus probable. En effet, à l’automne 2014, de nombreux survols illégaux, de drones ont eu lieu sur 13 des 19 centrales nucléaires françaises, mais aussi sur d’autres sites nucléaires. Ces survols avaient créé une véritable panique en France, et avaient fait émerger des projets technologiques anti-drones [1]. Les risques encourus dépendent de la technologie utilisée. Il existe de petits drones, avec une grande capacité de mouvement, que l’on peut se procurer facilement sur internet. S’ils sont agiles et pourraient donc pénétrer dans l’enceinte du site, ils n’ont en revanche qu’une faible capacité de charge et ne pourraient donc pas transporter du matériel foncièrement important ou dangereux. D’autres drones, relevant eux de matériel militaire, sont beaucoup plus puissants et pourraient ainsi faire plus de dégâts. Néanmoins, ils sont très facilement repérables sur les radars, moins agiles donc plus faciles à suivre et surtout plus difficiles à se procurer.

Une coupure d’électricité ou d’eau de longue durée représente un danger très élevé pour une centrale. Le système le plus utilisé au monde est celui des réacteurs à eau pressurisée. L’eau permet de maintenir le combustible confiné et refroidi après sa combustion via la fission. Ce refroidissement s’opère grâce à de l’électricité qui refroidit l’eau dans laquelle est plongé le combustible. Si tous les systèmes électriques sont hors fonction et s’il n’y a pas assez d’eau pour remplacer celle évaporée par la chaleur de la fission, alors il y a risque d’explosion et de rejets radioactifs dans l’air. C’est ce qui s’est par exemple passé lors de l’incident de la centrale de Fukushima en 2011. La violence du  tsunami a en effet arrêté tous les systèmes d’urgence prévus pour préserver le confinement et le refroidissement du réacteur de la centrale. Des groupes terroristes pourraient utiliser ces faiblesses afin de provoquer un accident nucléaire de grande ampleur. Enfin, il y a le risque d’insider. Le profil des individus travaillant au sein des sites nucléarisés est contrôlé en amont, mais il est toujours possible que des groupes extrémistes aient un contact au sein de l’établissement qui puisse agir de manière nuisible ou transmettre des informations sensibles. Toutes ces intrusions ou risques peuvent mener à des opérations de sabotage de la centrale, avec un risque d’explosion et de rejet de matières radioactives dans l’air, mais aussi au vol de matières nucléaires qui permettrait la fabrication de bombes dites “sales”.

A l’extérieur des installations cette fois ci, il y a en premier lieu le risque de cyberattaque. Lancer une attaque informatique pourrait permettre de perturber à distance les systèmes essentiels au bon fonctionnement et à la sûreté de la centrale, et serait donc susceptible de provoquer une réaction en chaîne menant à un accident nucléaire. Les exemples du virus Stuxnet en Iran en 2010, ou de la centrale à Gundremmingen en Allemagne en novembre 2016, montrent qu’une telle attaque est plausible et serait, utilisée par des terroristes, très dommageable.

En second lieu, il est possible de trouver des matières radioactives en dehors des centrales, elles sont donc aussi sujettes à une utilisation malveillante. En effet, des terroristes pourraient tenter de fabriquer une “bombe sale”, c’est à dire une arme explosive conventionnelle à laquelle on ajoute un matériel radioactif.

Ces matières sont utiles dans divers secteurs civils en dehors de la production d’énergie. On peut notamment les trouver dans des laboratoires, dans des hôpitaux, les matières radioactives étant nécessaires à plusieurs technologies médicales dont la radiologie. Enfin, des terroristes pourraient tenter de les voler durant le transport des matières.

 

Les mesures de contre-terrorisme

Les pays nucléarisés cherchent des mesures de contre-terrorisme pour se prémunir de ces risques. Cela a commencé grâce à une prise de conscience du risque.

A la fin des années 1950, la principale préoccupation mondiale concernant le nucléaire était le risque de prolifération de l’arme nucléaire. Le vol de matières nucléaires inquiétait, mais l’enrichissement de l’uranium et des autres matières et le niveau de technologie nécessaires à la fabrication d’une telle arme limitait le risque sur les installations nucléaires. C’est à partir des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis que s’opère une prise de conscience des États. Ils réalisent que le risque de sabotage est réel, avec de graves dangers qui y sont liés, comme une explosion ou un rejet de radioactivité dans l’air, mais que le vol de matières nucléaires est également à craindre. Certes, celui-ci ne risquerait pas de mener à l’arme nucléaire, mais serait suffisant pour fabriquer une bombe sale. Des mesures ont donc été prises, et de là datent les méthodes de sécurité exigées des exploitants des installations nucléaires.

La récente vague d’attentats, dont une grande partie a notamment visé l’Europe occidentale, bien que n’ayant pas déclenché une alarme particulière chez les différentes puissances étatiques, ont rendu le risque de terrorisme nucléaire plus proche qu’auparavant. La difficulté de la sécurité nucléaire repose particulièrement sur l’anticipation. En effet, lors de la phase de design de nouvelles installations nucléaires ou la rénovation d’anciennes, les autorités et les exploitants prennent en compte la technologie actuelle et certaines avancées potentielles, mais ne peuvent pas déjouer l’inconnue du futur. Ainsi, les EPR, European Pressurized Reactor, en cours de construction en Finlande et en France, dont les plans anticipent les risques terroristes actuels, ne verront pas le jour avant dix ans.

Pour se protéger contre les risques de terrorisme nucléaire, les États adoptent des logiques similaires. Les protections physique et informatique des installations nucléaires et autres sites utilisant des matières radioactives nécessitent l’établissement de multiples couches de protection, afin de pouvoir d’une part alerter sur l’intrusion et d’autre part ralentir celle-ci, pour tenir les dégâts au minimum possible. S’agissant du transport de matières, les principales mesures de protection sont de garder une vigilance aiguë sur les autorisations accordées et les itinéraires empruntés, qui doivent être modifiés régulièrement afin d’éviter une embuscade potentielle de la part de terroristes.

Néanmoins, la sécurité nucléaire connaît des sensibilités différentes selon les pays. D’abord, si quasiment tous les États mettent sous la protection régalienne l’anticipation et la gestion des crises, la France et le Royaume-Uni laissent aux opérateurs privés le soin d’assurer la protection des installations alors que l’Inde par exemple garde celles-ci sous sa responsabilité. Lorsque la protection est placée sous la responsabilité des opérateurs, l’État a généralement une exigence de résultats et non de moyen : ainsi en France, le Département de la Sécurité nucléaire mène des investigations, sortes de tests grandeur nature, pour vérifier que les installations soient aussi impénétrables que possible. En France, cette protection des installations est assurée par des PSPG (Pelotons spécialisés de Protection de la Gendarmerie) spécialisés dans le contre-terrorisme nucléaire, formés par la Gendarmerie nationale mais employés par les opérateurs. Les salariés d’EDF subissent des enquêtes personnelles pour tenter d’empêcher le risque de l’insider. La Belgique tente de contrer ce risque de l’insider grâce à une culture de la sécurité au sein des installations, notamment grâce à la méthode “Quatre yeux” qui impose de travailler en permanence à deux pour éviter les “accidents” volontaires grâce à une vigilance mutuelle.

Chaque pays ayant une culture qui lui est propre, les mesures de sécurité doivent être adaptées. Par exemple, au Japon, les enquêtes individuelles seraient mal vues car les japonais ont très à cœur leur vie privée, ainsi le risque d’insider risquerait d’en être augmenté.

 

Les acteurs de la sécurité nucléaire

D’autres acteurs que les États seuls prennent part au débat. En effet, des organisations travaillent autour de cette problématique, encadrées par un certain nombre d’accords internationaux. La société civile, elle aussi, s’implique de plus en plus

Il existe quelques organisations internationales autour de la question du nucléaire. L’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie atomique), rattachée aux Nations-Unies, permet d’échanger des données sensibles et des bonnes pratiques, mais plus encore, de promouvoir le nucléaire dans les domaines utiles comme la médecine et l’agriculture. Au niveau européen, l’ENSRA (European Nuclear Security Regulators Association) permet à quinze pays membres et trois observateurs, d’échanger des données classées de manière plus ouverte grâce aux relations privilégiées entre États européens.

La Convention sur la protection physique des matières et installations nucléaires, rédigée en 2005, puis amendée en 2013, contraint les pays ratificateurs à protéger leurs installations et matières nucléaires et à coopérer en cas de vol. La France n’a ratifié cette convention que lors de l’amendement, qui a permis d’exiger moins d’informations stratégiques des pays ratificateurs. Il manque encore huit signatures pour la mise en place effective de la convention. Le moyen le plus effectif à l’international reste donc les accords bilatéraux, qui permettent le partage de bonnes pratiques entre États alliés.En effet, le partage d’informations sur la sécurité nucléaire est un enjeu-clé des relations interétatiques, car il comporte le risque de fuite d’informations sensibles. La sécurité nationale est une prérogative purement régalienne, il faut donc veiller à ne pas partager des informations stratégiques ou des ressources avec d’autres qui pourraient se révéler malveillants et ainsi veiller à la protection de ses intérêts. La sécurité nucléaire est un sujet qui tient à cœur non seulement aux États, mais aussi aux citoyens qu’elle concerne directement. Ainsi la société civile devient partie-prenante du sujet, malgré les contradictions entre transparence démocratique et défense qui rendent la dénonciation des risques difficile. En France, des organisations comme Greenpeace et Sortir du Nucléaire relèvent néanmoins le défi : le risque de terrorisme nucléaire renforce leur conviction et leur donne un argument supplémentaire pour une sortie du nucléaire. Cela reste à nuancer, car des données précises sur le sujet sont impossibles à trouver et communiquer, du fait de leur caractère hautement confidentiel.

 

Des publications terroristes de 2013 montrent clairement des volontés d’attaque sur les centrales nucléaires. Ainsi la question d’une attaque nucléaire terroriste relève donc plutôt du quand que du si. Différents dispositifs permettent de retarder, voire d’empêcher, une attaque sur un site où se trouvent des matières nucléaires ou radioactives, mais il existe un réel besoin de nouvelles mesures, adaptées à la technologie d’aujourd’hui et à celle de demain. La difficulté réside dans cette collaboration entre différents acteurs. D’un côté, les États doivent veiller à faire un partage de bonnes pratiques entre eux tout en gardant une spécificité nationale stratégique et en assurant leur sécurité. D’un autre côté, ils doivent aussi gérer les relations avec la société civile, inquiète pour sa sécurité et ayant besoin d’une transparence de la part des autorités.

Il faut cependant nuancer la situation, car les risques sont limités en fonction des technologies laissées aux mains des groupes terroristes. Certaines sont seulement à la disposition d’États, comme les drones militaires, et nécessitent un certain savoir-faire pour leur utilisation, qu’il est encore difficile pour des groupes extrémistes de se procurer.  Les risques, dans le contexte actuel, sont brutalement mis en avant, excessivement par rapport à la probabilité de leur réalisation. A l’opposé, le risque naturel lié à l’utilisation de l’énergie nucléaire est probablement sous-estimé.

Manon Louvet

Marie Mognard

 

NOTES

[1] pour en savoir plus sur les projets anti-drones, dont certains sont toujours en cours, voir http://www.agence-nationale-recherche.fr/Projet-ANR-15-FLDR-0003.

BANNIÈRE : site nucléaire d’Ogle (Illinois), aux États-Unis. Photo : Michael Kappel

BIBLIOGRAPHIE

Entretien avec M. Christian Riac, chef du Département de la Sécurité Nucléaire, rattaché au Ministère de la Transition Écologique et Solidaire, de 17h à 19h le 09 novembre 2017.

Sites web

AIEA, www.iaea.org (dernière consultation le 23/11/2017)

ENSRA, http://www.ensra.org/ (dernière consultation le 23/11/2017)

Connaissance des énergies (2016), “Comment sont répartis les réacteurs nucléaires dans l’Union européenne ?” ; URL : https://www.connaissancedesenergies.org/comment-sont-repartis-les-reacteurs-nucleaires-dans-l-union-europeenne-120910 (dernière consultation le 22/11/2017)

Greenpeace France (2017), “Action : Greenpeace France fait des étincelles à Cattenom pour dénoncer sa vulnérabilité” ; URL : https://www.greenpeace.fr/espace-presse/action-greenpeace-france-etincelles-a-cattenom-denoncer-vulnerabilite/ (dernière consultation le 22/11/2017)

Greenpeace France (2017), “résumé du rapport « La sécurité des réacteurs nucléaires et des piscines d’entreposage du combustible en France et en Belgique, et les mesures de renforcement associées »”, URL : https://cdn.greenpeace.fr/site/uploads/2017/10/R%C3%A9sum%C3%A9-Rapport_FR.pdf?_ga=2.67846994.2127606443.1511361885-1359976473.1506525438 (dernière consultation le 22/11/2017)

Greenpeace France (2017), “Survols de centrales nucléaires : la saga continue” ; URL : https://www.greenpeace.fr/survols-de-centrales-nucleaires-saga-continue/ (dernière consultation le 22/11/2017)

Le Monde (2015), “Les risques de cyberattaques contre les centrales nucléaires se multiplient” ; URL : http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/10/06/les-risques-de-cyberattaques-contre-les-centrales-nucleaires-se-multiplient_4783340_3234.html#mCKszhGtRgtplH8V.99 (dernière consultation le 22/11/2017)

Le Parisien (2016), “Le “terrorisme nucléaire” menace bien réelle selon l’AIEA” ; URL : http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/le-terrorisme-nucleaire-menace-bien-reelle-selon-l-aiea-25-03-2016-5660215.php (dernière consultation le 23/11/2017)

Le Point (2016), “Une centrale nucléaire allemande victime d’une cyberattaque” ; URL : http://www.lepoint.fr/societe/une-centrale-nucleaire-allemande-victime-d-une-cyberattaque-29-04-2016-2035939_23.php (dernière consultation le 22/11/2017)

Libération (2017), “Sécurité nucléaire : Greenpeace passe du rapport à l’action” ; URL : http://www.liberation.fr/france/2017/10/12/securite-nucleaire-greenpeace-passe-du-rapport-a-l-action_1602625 (consulté le 22/11/2017)

Nouvel Obs (2017), “Nos centrales nucléaires sont terriblement vulnérables : la preuve” ; URL : https://tempsreel.nouvelobs.com/planete/20171012.OBS5876/nos-centrales-nucleaires-sont-terriblement-vulnerables-la-preuve.html (dernière consultation le 22/11/2017)

World Economic Forum (2014), “Why drones are a growing nuclear security issue” ; URL : https://www.weforum.org/agenda/2014/12/why-drones-are-a-growing-nuclear-security-issue/

Documents institutionnels

Assemblée Nationale (2014), Compte rendu de l’audition publique du 24 novembre 2014 sur “Les drones et la sécurité des installations nucléaires“, disponible sur http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/cr-oecst/14-15/c1415056.pdf

Gouvernement français (2005), “Amendement de la Convention sur la protection physique des matières nucléaires”, disponible sur http://www.francetnp.gouv.fr/IMG/pdf/amendement_2005.pdf

Ouvrage

Rajeswari Pillai Rajagopalan, Nuclear Security in India, ORF (Observer Research Foundation), 2015. Consultable sur http://www.orfonline.org/wp-content/uploads/2015/02/NUCLEAR_SECURITY_IN_INDIA.pdf

 

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