Élection d’Ivan Duque en Colombie : large victoire, immenses défis

Dimanche 17 juin, c’est dans un climat historiquement calme que s’est déroulé le scrutin du deuxième tour des élections colombiennes. Le candidat du parti de la droite conservatrice  Centre Démocratique, Ivan Duque ; l’a emporté avec 54% des voix sur son opposant Gustavo Petro (41,7%). L’artisan de la Paix avec la guérilla des FARC, l’actuel président Juan Manuel Santos, s’est félicité de ce scrutin symbolique, le premier en temps de Paix. C’est là, pour lui, une victoire de facto : la Colombie n’est plus le pays de la guerre et de la violence qu’elle était il y a encore quelques années.  Ivan Duque, à 41 ans, est le plus jeune président colombien depuis les années 1870. Juriste et économiste, il a vécu une grande partie de sa vie aux Etats-Unis, où il a travaillé pour la Banque interaméricaine de développement (2002-2013).  Son opposant, Gustavo Petro, et un ancien guérillero du groupe M-19, démobilisé à la fin des années 1980. Outre l’identité politique des colombiens, historiquement à droite, Petro doit sa défaite à un phénomène de fragilisation de toutes les gauches sud-américaines par l’exemple du naufrage vénézuélien. Depuis des années, la droite le brandit comme un épouvantail  pour dissuader les électeurs de se tourner vers les candidats de gauche, allant-même jusqu’à conceptualiser un axe castro-chaviste reliant Cuba au Venezuela, et agissant comme une troisième colonne dans la vie politique du pays. Cet argument a servi le procès en légitimité de Gustavo Petro.

Petro
Gustavo Petro, candidat de la Gauche au second tour. Source: FLICKR

Ivan Duque a lui-aussi profité de cet argument, particulièrement parlant pour les colombiens, qui font face à une crise migratoire historique depuis plusieurs années du fait de l’effondrement de leur voisin vénézuélien. Pour autant, le candidat du parti Centre Démocratique a lui aussi dû répondre à des critiques sur sa légitimité. On l’a notamment accusé de n’être que la marionnette de l’ancien président  Alvaro Uribe, farouche opposant à Juan Manuel Santos et aux accords de La Havane. Uribe, fondateur du parti Centre Démocratique, est réputé pour ses liens obscurs avec l’extrême droite, les grands propriétaires terriens et plusieurs groupes de paramilitaires ayant commis des exactions durant la guerre civile : s’il est un ennemi de la Paix en Colombie, c’est bien lui. Ayant été son conseiller diplomatique de 2010 à 2013, Ivan Duque revendique son lien étroit avec l’ancien président, qu’il n’hésite pas à défendre, notamment sur le plan des affaires judiciaires dans lesquelles ce dernier est mis en cause. Pour autant, Duque s’est positionné bien plus au centre durant toute la campagne. Cette manœuvre, probablement nourrie par des convictions centristes profondes, lui a permis de convaincre les électeurs de centre-gauche de l’élite économique et culturelle. L’auteur de l’essai Le futur est au centre (2018) a plusieurs fois été comparé à Emmanuel Macron, très populaire en Amérique latine. Il devra, comme lui, concilier des opposés, et son mandat s’annonce par nature délicat.

 

Les accords de La Havane au cœur de la campagne

Si le processus de Paix engagé par Juan Manuel Santos dès 2012 et concrétisé à la Havane en 2016 a fait l’unanimité à l’international (lui valant même un prix Nobel de la Paix), il divise à l’intérieur du pays. Avec un taux d’impopularité de 80%, l’actuel président est accusé d’avoir été trop laxiste avec les criminels de guerre des FARC. On lui reproche aussi d’avoir foulé aux pieds l’avis du peuple colombien en passant en force en octobre 2016, malgré la victoire du non au référendum censé valider les accords de Paix. Les accords de La Havane ont donc été au cœur du débat politique de la campagne : Petro souhaitait les maintenir en l’état, alors que Duque, bien qu’affirmant ne pas vouloir les « déchiqueter », a promis d’en modifier les points les plus laxistes à l’égard des ex-guérilleros. Au cœur du projet de révision, la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP), mise en place par les accords pour juger les anciens combattants FARC. On l’accuse de couvrir les crimes de guerre des guérilleros et de protéger leur impunité.

Les récents évènements ont d’ailleurs conforté l’électorat hostile à l’accord, mettant au centre de la sphère médiatique un certain Seuxis Hernandez, dont nom de guerre est Jesus Santrich. Cet ancien chef guérillero avait participé activement aux négociations avec le gouvernement en novembre 2016, alors que Juan Manuel Santos cherchait à maintenir le processus de Paix malgré la victoire du « non » au référendum. Santrich a été arrêté en avril pour avoir planifié l’importation de plus de 10 tonnes de cocaïne aux Etats-Unis, dont la justice a réclamé son extradition. Or, les accords stipulent que les anciens combattants FARC ne sont pas pénalement responsables des crimes commis avant la signature de La Havane : extrader Santrich pourrait constituer une violation des accords et entraîner le pays dans une nouvelle spirale de violence.

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Jesus Santrich, ancien chef militaire FARC accusé de trafic de cocaïne. Source : Wikipédia archives

 

L’intéressé, qui assure être innocent, a cessé sa grève de la faim de 41 jours le 19 mai dernier. A cette date, la JEP a en effet stoppé sa procédure d’extradition, affirmant que la justice colombienne devait prouver que ses crimes aient eu lieu après la signature des accords. C’est avec ce scandale en toile de fond que Duque accède à la présidence. Il considère ouvertement la JEP comme l’ennemi du droit et de la justice, alors que les anciens combattants, dont le parti n’a pas présenté de candidat à la présidence (il avait essuyé un échec aux législatives plus tôt dans l’année), en ont fait la garante de la Paix. Duque devra néanmoins traiter cette affaire, sur laquelle il n’a qu’un pouvoir partiel : la constitution impose la séparation des pouvoirs juridique et exécutif. Le nouveau président devra aussi faire preuve de tact : les anciens combattants FARC et leurs soutiens ont fait de l’extradition de Santrich une ligne rouge, et menacent de reprendre les armes si elle avait lieu.

Le premier défi du nouveau président sera donc de gérer un processus de Paix déjà douloureux sous l’administration Santos, alors même qu’elle était jugée trop laxiste. Retards et lenteur de l’administration ont exaspéré les anciens combattants, qui n’ont jamais vu se concrétiser les promesses d’aide à la réinsertion des accords : régularisation de l’identité, revenu minimum, programmes d’aide divers… Le gouvernement estime à plus d’un millier les membres remobilisés dans d’autres groupes armés. L’Armée de Libération Nationale (ELN une autre guérilla avec qui la Paix semble impossible du fait de l’horizontalité du pouvoir entre ses différentes factions, en a récupéré quelques centaines. Les autres ont rejoint des groupes liés au narcotrafic, opérant notamment dans le Sud du pays, à la frontière avec l’Equateur. De nouvelles guérillas de ce type semblent aussi avoir émergé dans la zone à la suite de la démobilisation. Dans cette région de forêt traversée par de nombreux flux illégaux, la situation sécuritaire s’est enlisée, et la coopération entre la Colombie et l’Equateur reste à construire pour lutter contre cette nouvelle menace transnationale.

 

Au-delà du processus de Paix, Ivan Duque fait face à de nombreux défis 

Par ailleurs, l’administration Duque devra répondre à l’explosion de la culture de coca, en augmentation de 52% entre 2015 et 2016 selon l’ONU, et à la prolifération de la production de cocaïne, qui aurait, elle, augmenté de plus de 31% sur la même période. Cette explosion, qui amène la Colombie, premier producteur mondial, à des niveaux record, est le fait d’une conjoncture favorable aux trafiquants. D’abord, le processus de Paix s’est accompagné de promesses d’aides au développement pour les producteurs de coca : de nombreux paysans se sont tournés récemment vers cette solution de facilité, espérant bénéficier des aides promises. A cela s’est ajoutée la réduction de la politique d’extermination des cultures par vaporisation aérienne, en chute de 30% en 2016 : cette pratique très impopulaire fait peser un poids important sur de petits paysans, qui ne bénéficient souvent pas d’infrastructures suffisantes pour produire des produits agricoles licites, trop peu chers pour que leur exportation soit rentable. Par ailleurs, les produits jusqu’alors utilisés sont jugés nocifs pour l’environnement qui entoure les plantations : autant de raisons qui ont poussé l’administration Santos à laisser ce problème en friche jusqu’à l’arrivée de son successeur, préférant se concentrer sur le processus de Paix.

Drogas
L’éradication par vaporisation, une pratique contestée pour ses effets néfastes sur l’environnement.

Enfin, l’endiguement du trafic s’avère plus difficile qu’avant : la lutte des régimes latino-américains, en particulier de la Colombie, contre les cartels de narcotrafiquants, a conduit à l’arrestation ou à l’exécution de la plupart de ses têtes dirigeantes. Les chaînes de production sont désormais beaucoup plus cloisonnées, chaque bande gérant son chaînon (production, transport, importation de produits chimiques, transformation, export etc.). Le narcotrafic est donc plus prégnant que jamais sur le pays, et si les arrestations de chefs de gangs restent courantes, les autorités ne disposent plus de grands chefs à arrêter ou à exécuter pour prouver le succès de leur action contre le crime organisé. Ivan Duque s’est assez peu positionné sur ce problème comme sur les autres, tous occultés par le processus de Paix. Il a néanmoins affirmé vouloir reprendre la politique de destruction des plantations, au début de la chaîne, par le moyen de petits drones pulvérisateurs. Moins coûteux et plus précis, ces drones feraient usage de produits ciblant uniquement la coca, et prétendument non dangereux pour le reste de l’environnement. Cette annonce fait directement écho aux scandales ayant accompagné la politique d’éradication des plantations de l’ancien président Uribe, qui se félicitait des succès enregistrés grâce à l’usage du Glyphosate, alors que les observateurs criaient au désastre environnemental. Au-delà de cette promesse, qui est déjà une avancée, le problème de fond reste entier pour l’administration Duque, qui y fera face comme les autres. Les trafics illicites de produits rares et chers (or, bois rares, cocaïne et marijuana) sont directement liés à l’enclavement de pans entiers du territoire colombien, non connectés au reste du pays par des routes en dur : les produits dont l’exportation est rentable restent donc toujours les plus chers, et souvent les moins légaux.

Si le contenu du mandat d’Ivan Duque reste incertain, une chose est sûre : il incombe une grande responsabilité au premier président colombien de l’histoire moderne à gouverner un pays en Paix.

Samuel Morin

 

Sources 

UNODC, World Drug Report, 2017

LE MONDE, Colombie : avec l’élection d’Ivan Duque, l’accord de paix est fragilisé

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