Extrême-droite en Europe : la fin de l’exception espagnole

Le 7 octobre 2018, le parti Vox de Santiago Abascal  a organisé un grand meeting réunissant plus de 10 000 personnes à Madrid. Les idées qu’il véhicule reflètent la ligne politique classique des partis européens d’extrême droite : discours europhobes, opposition à l’immigration, renouvellement de la classe politique, lutte contre la corruption ainsi que nationalisme. La crise économique qui a très lourdement frappé l’Espagne en 2011, ainsi que l’accueil de 40 000 migrants depuis le début de l’année expliquent la popularité nouvelle de ce parti, dont la création remonte à 2013.  Pourtant Vox est un ovni dans le paysage politique espagnol, et ce pour deux raisons : le fait qu’il soit d’extrême droite et son discours centraliste.

La première raison est facile à expliquer : depuis la mort en 1975 du dictateur Franco  et la promulgation de la Constitution en 1978 qui a marqué le retour à la démocratie, aucun parti d’extrême droite n’a réellement eu d’impact en Espagne. Les traces laissées par 40 ans de dictature furent telles qu’il était inconcevable de capter un électorat avec un tel message politique. Deux partis se sont alors partagé le pouvoir  , le Parti socialiste (PSOE) et le Parti populaire (PP – d’abord Alianza Popular puis Partido Popular) . Ces deux partis modérés réunissaient l’ensemble des sensibilités politiques, de droite pour le PP et de gauche pour le PSOE. Mais la récente arrivée de deux nouveaux partis, Podemos et Ciudadanos, respectivement orienté à gauche et au centre, avait déjà chamboulé la vie politique espagnole, créant une situation inédite de blocage.

Nouveau coup de tonnerre le 1er juin 2018.  Grâce à une motion de censure et au soutien du PSOE, de Podemos et des nationalistes catalans et basques, Pedro Sanchez, le leader du PSOE, parvint à destituer Mariano Rajoy, dont le parti venait d’être condamné pour une grave affaire de corruption[1]. Il prit donc la tête d’un nouveau gouvernement sans majorité, et en refusant de s’allier avec Podemos.   L’arrivée d’un nouvel acteur dans la vie politique espagnole, le parti Vox,  pourrait dès lors rebattre les cartes d’un parlement morcelé et d’un gouvernement en minorité.

Certes, la montée de l’extrême droite dans une ancienne dictature est somme toute aujourd’hui assez courante, comme en témoigne l’AFD en Allemagne, la Ligue  en Italie ou Jair Bolsonaro au Brésil.  Ce qui étonne véritablement chez Vox, c’est la volonté de réformer totalement le modèle d’Etat régional. La Constitution espagnole prévoit dans son article 147 que chaque région (appelée autonomie) sera dotée d’un statut propre qui lui permettra d’exercer à l’échelle régionale des compétences en termes d’éducation, de santé, de sécurité et de justice. Chaque autonomie  est dotée de son propre parlement, dans lequel elle est habilitée à voter des lois qui s’appliquent à l’échelle régionale dans les compétences qui lui ont été transférées par l’Etat central et dans le respect de la Constitution. C’est ce système d’Etat régional que Vox propose de totalement transformer. Le parti a publié sur son site une proposition de 100 mesures d’urgence pour « L’Espagne vive ».

Dans une première partie appelée  « Espagne, Unité et Souveraineté », les mesures annoncées sont draconiennes : fin de l’Etat régional et passage à un Etat unitaire, interdiction des partis ou des associations qui nuisent à l’unité de l’Espagne, suppression de l’obligation de parler la langue régionale pour travailler dans l’administration, suppression des concerts du Pays Basque et de Navarre et de la loi de Mémoire Historique, suspension de l’autonomie catalane jusqu’à la condamnation des personnes à l’origine du « coup d’Etat ». Toutes ces mesures constitueraient un retour en arrière par rapport aux bases  de la transition démocratique à la mort de Franco qui ont permis le retour à la démocratie.

En effet, en prenant le pouvoir, Franco mit fin aux réformes de la Seconde République qu’il venait de renverser. Ce régime démocratique avait commencé, avant la guerre d’Espagne , à donner plus d’autonomie aux régions dites historiques (Catalogne, Pays Basque…).  Franco revint à  un système d’Etat unitaire, affirmant qu’il n’y avait qu’une Espagne véritable. La Constitution de 1978 reprit certaines dispositions de la République en reconnaissant véritablement des identités doubles, à la fois nationale et régionale. C’était alors un moyen de réunir l’Espagne sur un projet nouveau, en prenant en compte les régions dont l’identité avait été le plus combattue par la dictature, c’est-à-dire le Pays Basque mais surtout la Catalogne, derniers bastions de la République pendant la Guerre Civile et qui subirent par la même des pertes considérables. Ces régions pouvaient ainsi s’inscrire dans un nouvel État, qui, tout en promouvant l’unité nationale, accueille les différentes sensibilités régionales. Pour preuve le préambule de la Constitution espagnole promet de protéger tous les espagnols et les différents peuples d’Espagne, ses langues et ses traditions. Traditions sur lequel Vox reviendrait, puisque l’une de ses mesures aurait pour effet de ne plus rendre obligatoire la connaissance d’une langue régionale pour travailler dans l’administration, ce qui est aujourd’hui le cas au Pays Basque, en Catalogne, en Galice, dans la communauté de Valence et dans les îles Baléares

A l’époque de l’hégémonie du PP et du PSOE, on observait une alternance entre la volonté de centralisation de l’un et la volonté de décentralisation de l’autre, mais ces réformes restaient modérées. En effet, les rédacteurs de la Constitution de 1978 prirent soin de rendre toute modification relative au système des autonomies  et à la souveraineté espagnole extrêmement difficile, afin d’asseoir   véritablement le système démocratique. Il est ainsi nécessaire d’obtenir une majorité qualifiée des 2/3 à la chambre des députés ainsi qu’à celle des sénateurs ; puis les deux chambres doivent être dissoutes pour que se tiennent de nouvelles élections. A l’issue de celles-ci, les nouvelles chambres devront approuver le projet de réforme de la constitution, qui sera alors soumis à un référendum de ratification. A ce moment-là seulement, la Constitution pourra être modifiée. A moins d’un véritable raz-de-marée électoral, il sera impossible pour le parti de Santiago Abascal de modifier si profondément les institutions espagnoles.

Vox n’en joue pas moins les rassembleurs de « l’Espagne divisée » en affirmant par exemple que contrairement aux autres partis, elle tient le même discours dans l’ensemble de l’Espagne. Elle s’oppose ainsi aux partis qui, comme le PSOE, ou les verts, ont leur antenne régionale dans plusieurs autonomies.

Dans le collimateur de Vox, l’on trouve aussi la fin des privilèges fiscaux du Pays Basque et de la Navarre, qui disposent de leur propre caisse d’impôt. Revenir à une organisation politique centralisée comme au temps du franquisme est l’un des principaux affichages du parti de Santiago Abascal , qui ne se cache d’ailleurs pas de  trouver une source d’inspiration dans la période de la dictature. C’est ainsi qu’il entend revenir sur la loi de mémoire historique par laquelle le gouvernement de José Luis Zapatero  (2004-2008) avait présenté ses excuses aux victimes du franquisme, au motif qu’il « faut rendre hommages à tous ceux qui, selon des perspectives historiques différentes, ont lutté pour l’Espagne ».

On peut donc se demander pourquoi cette surenchère dans des propositions politiques assez invraisemblables semble commencer à trouver un écho chez les espagnols. Pour répondre, il est nécessaire de se tourner à la fois vers la Catalogne et vers Madrid. La Catalogne, tout d’abord, dont la tentative d’autodétermination a été réprimée fin 2017. Cet événement a réellement terminé d’installer un clivage profond entre cette région et le reste du pays. En Catalogne, le mouvement indépendantiste n’a jamais été aussi fort, et les actions de la police nationale pour empêcher la tenue du vote jugée illégale par Madrid ont fini de faire basculer l’opinion. Mais à Madrid et dans les provinces où l’identité régional est moins fort, le sentiment d’exaspération est croissant. La possibilité entrevue d’une scission de la Catalogne du reste de l’Espagne a contribué au renforcement du sentiment d’identité nationale, sur lequel surfe en partie Vox, qui ne manque pas d’utiliser des termes durs contre la Catalogne et inclut même dans ces mesures de lui retirer l’autonomie en attendant la condamnation des dirigeants  qui ont organisé le référendum. Cette rhétorique a finalement porté ses fruits, puisqu’en décembre 2018 le parti d’extrême droite a obtenu près de 11% des voix aux élections en Andalousie, ce qui correspond à 12 députés au parlement régional. Bien que trop faible pour pouvoir gouverner seul, Vox a néanmoins pu s’allier avec le PP et Ciudadanos afin de renverser le Parti socialiste de la tête de la région, une première depuis 1982 et l’accession de l’Andalousie au statut de région autonome.

La situation politique espagnole tourne donc aujourd’hui principalement autour de la question catalane, qui alimente largement le débat depuis plusieurs années. Même la possibilité de mettre en place un système fédéral ne contente plus les catalans. Une telle idée avait vu le jour lorsqu’en 2006, un nouveau statut d’autonomie avait été adopté par le Parlement. Depuis  que la Cour constitutionnelle a annulé ce statut en 2010 après avoir été saisie par le PP, l’indépendance reste pour une majorité de catalans la seule option viable. Le procès des anciens dirigeants de la Catalogne jugés pour rébellion et sédition qui se tient depuis le 12 février à Madrid a encore accentué ces tensions. Il a d’abord un effet délétère sur l’opinion catalane, qui se sent de plus en plus opprimée par le pouvoir central. Ce procès est jugé politique par les catalans, mais aussi par de nombreux médias européens qui parlent de « prisonniers politiques ». Il permet également à Vox de bénéficier d’une formidable tribune à l’échelle nationale. En effet, le parti d’extrême droite a décidé de se porter partie plaignante au procès, comme cela lui est autorisé par l’article 125 de la Constitution en cas d’affaire jugée d’intérêt public. Il a alors la possibilité de toucher une audience très large avec son discours, puisque le procès est entièrement retransmis à la télévision.

Face à une telle escalade des tensions, le Gouvernement de Pedro Sanchez a décidé de privilégier le dialogue avec la Catalogne sans pour autant pouvoir libérer les dirigeants, au risque de porter atteinte au principe de séparation des pouvoirs et de s’attirer les foudres d’une partie importante de la population. Le gouvernement a néanmoins  beaucoup fait, par des mesures autant concrètes que symboliques, et ce malgré seulement 85 députés sur 350. Il avait ainsi contribué à de nombreuses avancées sociales depuis 2017, permettant entre autre le rétablissement de l’universalité de l’accès à la santé et l’augmentation du salaire minimum de 22%. De nouvelles dotations ont également été allouées aux infrastructures au Pays Basque et à la Catalogne. Cette mesure répondait à une critique ancienne de la région, se jugeant délaissée vis-à-vis de Madrid malgré son importance en Espagne. Sur le plan symbolique, Pedro Sanchez a rompu avec son prédécesseur en prenant des mesures fortes, comme le rétablissement de la loi de mémoire historique et l’exhumation de la dépouille de Franco du Valle de los Caidos[2]. Le chef du gouvernement s’est également rendu sur plusieurs lieux symboliques de l’exode républicain en France pour commémorer les 80 ans de la Retirada. En 1939, plus de 450 000 républicains avaient fuit l’Espagne devant l’avancée des troupes franquistes. Pedro Sanchez est ainsi devenu le premier dirigeant à s’excuser au nom de la nation auprès des réfugiés. Cette mesure était particulièrement forte pour les catalans, puisque la Catalogne fut le dernier bastion de la République d’Espagne avant que n’aboutisse le coup D’État de Franco.

Le mercredi 13 février 2019, toutefois, c’est  avec le soutien des indépendantistes catalans que le budget de Pedro Sanchez a été rejeté, l’obligeant à dissoudre le parlement et à convoquer de nouvelles élections législatives pour le 28 avril 2019. A l’issue de ces élections, le scénario d’une union électorale à l’andalouse semble plus que jamais probable, après que le PP, Ciudadanos et Vox se sont réunis pour une manifestation commune le 10 février à Madrid. Un tel vote de la part des catalans a surpris nombre d’observateurs, étant donné que contrairement au PSOE l’union des partis de droite et d’extrême droite ne laisserai aucune place à la discussion et aux négociations avec les indépendantistes. Le fait de se placer en situation de confrontation avec le gouvernement comme au temps de Mariano Rajoy peut être interprété comme une stratégie visant à s’ériger en victime, en avançant l’hermétisme de son interlocuteur laissant comme seule possibilité l’indépendance. Il est difficile de prévoir quels seront les résultats des élections législatives du mois d’avril, mais la victoire d’une alliance entre Vox, le PP et Podemos laisse présager une possible escalade dans le conflit entre la la région et le reste du pays.

 

Joseph Dotu

[1] Le PP a été condamné en mai 2018 par la justice espagnole pour « avoir profité d’un réseau de corruption » dans l’affaire Gürtel. Voir El Comercio, Justicia espanola condena al partido de Rajoy por lucrar en trama de corrupcion, 24 Mai 2018

[2] L’exhumation de la dépouille du dictature de l’immense mausolée qu’il a fait ériger par des prisonniers politiques a été approuvé par les députés le 13 septembre 2018, mais se heurte depuis à de multiples procédures intentées par la famille de Franco.

Sources

Libertad Digital, Las 100 medidas de VOX, 7 Octobre 2018, URL : https://www.libertaddigital.com/documentos/las-100-medidas-de-vox-41913604.html

Courrier International, Espagne. Avec le parti Vox, l’extrême droite trouve sa voix, 9 Octobre 2018. URL : https://www.courrierinternational.com/article/espagne-avec-le-parti-vox-lextreme-droite-trouve-sa-voix

Sandrine Moral, L’émergence d’un parti d’extrême droite surprend l’Espagne, Le Monde, 10 Octobre 2018, URL : https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/10/10/l-emergence-d-un-parti-d-extreme-droite-surprend-l-espagne_5367303_3214.html

El Comercio, Justicia espanola condena al partido de Rajoy por lucrar en trama de corrupcion, 24 Mai 2018, URL : https://www.elcomercio.com/actualidad/justicia-espana-condena-partido-marianorajoy.html

El Comercio, Socialista Sanchez derriba a Rajoy, es el nuevo Presidente del Gobierno espanol, 1er Juin 2018, URL : https://www.elcomercio.com/actualidad/pedrosanchez-marianorajoy-presidente-espana-politica.html

Constitution espagnole de 1978. URL : http://mjp.univ-perp.fr/constit/es1978.htm

IRIS, tribune du 18 février 2019 de Jean-Jacques Kourliandsky : Élections générales anticipées en Espagne : entre compromis et crispation démocratiques : http://www.iris-france.org/130783-elections-generales-anticipees-en-espagne-entre-compromis-et-crispation-democratiques/?fbclid=IwAR2n5BdU8vJFyEoCNSofFn5ApYLAcgHN6KFBqJNIQ95btssrsveTkUN3vuE

Cours de Lluis Medir, Les Autonomies, 2017-2018, licence droit et monde hispanique Université Toulouse 1 Capitole
Cours de Michel Martinez, Institutions et vie politique de l’Espagne, 2016-2017, licence droit et monde hispanique Université Toulouse 1 Capitole
Publicités