Pourquoi un pays change-t-il de drapeau ?

La question pourrait surprendre un Français pour qui la bannière tricolore est le drapeau national depuis la Révolution. Or, nombreux sont les pays à faire évoluer leurs étendards officiels. Ainsi, la décennie 2010 a vu pas moins de 13 pays légiférer sur leurs drapeaux nationaux, allant du changement total, comme la Birmanie en 2010, à d’imperceptibles évolutions, à l’image du Paraguay qui a redessiné le blason au centre de son drapeau en 2013.

Drapeau du Paraguay avant et après 2013

Par drapeau, on désigne une étoffe attachée à une hampe représentant la personne morale d’une communauté (nation, compagnie commerciale, régiment…) dans le but de la distinguer d’entités équivalentes ou concurrentes. Il s’agit donc d’une forme figurée de l’entité représentée. Bien que « national », le drapeau est souvent défini par l’État, et de manière très précise. Malgré un contrôle strict des utilisations, le drapeau fait souvent l’objet d’un usage très personnel. Les supporters de football qui agitent des fanions ou encore l’apparition récurrente du drapeau breton lors de rassemblements montrent que le drapeau n’a pas besoin d’un État pour exister, mais simplement d’une adhésion populaire, représentant donc la nation. En effet, l’adhésion à des symboles communs et à des mythes spécifiques fait partie du sentiment national. Le drapeau national, communautaire en soi, a donc une forte dimension unificatrice.

Des formes primaires de drapeau sont connues dès le IIIe millénaire avant notre ère en Égypte, mais les premiers drapeaux modernes nous viennent du monde musulman. En effet, l’interdiction coranique de représenter Dieu a favorisé l’adoption de motifs abstraits et poussé les dynasties califales à se faire représenter par des couleurs, associant couleur et identité politique, base du drapeau tel qu’on le connaît. En Europe, le drapeau apparaît tout d’abord sur les champs de bataille du Moyen Âge, où il reprend un blason dans le but de distinguer ses alliés de ses ennemis. On assiste ensuite à un processus général de transformation de l’emblème familial qui devient dynastique, puis monarchique, avant d’être associé au gouvernement et, in fine, à l’État. Le blanc et le rouge du drapeau autrichien descendent ainsi en droite ligne des couleurs héraldiques habsbourgeoises.

Blason des Habsbourg datant du XIIIe siècle et drapeau actuel de l’Autriche

Le drapeau possède donc une symbolique riche, à la fois politique, historique, culturelle et émotionnelle. Il trahit les justifications du pouvoir qui en fait son image : « tout emblème d’État est un discours sur l’État » rappelle M. Pastoureau. Isolé, le drapeau n’a donc aucune signification, il faut toujours l’associer ou l’opposer à d’autres systèmes internationaux d’images emblématiques, présents ou passés.

Il faut cependant distinguer les pays occidentaux, très attachés à leurs étendards, et les pays « récents », largement issus de la décolonisation, et qui n’avaient pas connu de drapeaux avant l’arrivée des Européens, ce qui explique la relative indifférence de ces populations envers leurs bannières nationales, même s’il existe des exceptions. De plus, les codes vexillaires et héraldiques européens ont largement influencé les autres drapeaux du monde : en 1989, près de 80% des drapeaux d’États indépendants respectaient les règles européennes d’emploi des couleurs, qui veulent par exemple que l’on n’associe pas le vert avec le noir ou le rouge. Il faut encore préciser qu’un même peuple peut avoir différentes interprétations de son drapeau, renvoyant à une « multivocalité » de la bannière. V. Turner considère ainsi que le drapeau condense non seulement différentes significations, mais aussi des connotations émotionnelles qui relient l’individu à une collectivité abstraite, une dimension esthétique et un rôle institutionnel. Enfin, il faut se garder de prendre les interprétations vexillaires, souvent mythologiques, au sens strict. Les raisons historiques d’adoption d’un drapeau sont souvent confuses et lointaines. Nombre de drapeaux sont donc réinterprétés a posteriori pour combler le vide de sens d’un emblème devenu incontournable. M. Pastoureau explique ainsi que, contrairement à l’idée reçue, le bleu et blanc du drapeau grec ne représentent pas la mer Méditerranée ni la blancheur des villages traditionnels. Selon lui, les révolutionnaires grecs du XIXe siècle auraient choisi le bleu par opposition au rouge de l’oppresseur ottoman et la croix en opposition au croissant musulman.

Drapeaux de la Grèce et de l’Empire ottoman au XIXe siècle

Le drapeau, tout comme le pays qu’il symbolise, n’est donc pas aussi immuable qu’on pourrait le penser. En effet, tout État, lorsqu’il évolue, adopte un nouveau drapeau pour réactualiser le message véhiculé par l’étoffe, concrètement, pour symboliser l’accession à la souveraineté, un changement de régime ou l’imposition d’une nouvelle direction politique par le gouvernement. Bien souvent, ce changement intervient même dans un moment d’effervescence historique et rares sont les exemples de pays qui ont changé de bannière sans urgence particulière, comme la Nouvelle-Zélande a tenté de le faire par référendum en 2015.

Classe internationale tente donc aujourd’hui de répondre à deux questions : Pourquoi un pays change-t-il de drapeau ? Pourquoi un nouveau drapeau fait-il son apparition ?

Les indépendances, creusets des nouveaux drapeaux

L’indépendance d’un pays est le facteur le plus évident d’apparition de nouveaux drapeaux. Moment fondateur de l’histoire nationale, l’accession d’un peuple à la pleine autonomie s’accompagne toujours d’une redéfinition de la nationalité. L’indépendance réinventant la nationalité, elle réinvente aussi ses symboles, et notamment le drapeau.

La chute du communisme dans les années 1990, qui a entraîné la fragmentation de vastes entités comme l’URSS ou la Yougoslavie en de nombreux petits États, a par conséquent conduit à une vague de nouveaux drapeaux ou de réhabilitations d’anciens étendards. Ainsi, en 2006, l’indépendance du Monténégro qui fait disparaître la Serbie-et-Monténégro, reliquat de la Yougoslavie, pousse la Serbie à réintroduire sur son drapeau les armoiries médiévales du royaume de Serbie. En effet, cette référence à un passé glorieux largement mythifié peut être vu comme un réflexe de fierté nationaliste après plusieurs années de déclin, la Serbie, bien que pièce maîtresse de la Yougoslavie, n’ayant pas su empêcher le processus de fragmentation du pays et le départ de nombreux peuples vers leur indépendance.

Drapeau de la Serbie-et-Monténégro (2003-2006) et de la Serbie (depuis 2006)

Des peuples qui, dans la majorité des cas, ont opéré un retour vers les couleurs panslaves.  Celles-ci ont été définies par la convention panslave de Prague en 1848 qui reprend les couleurs du drapeau russe de Pierre le Grand, qui, en 1693, s’inspire de la bannière néerlandaise pour moderniser son étendard.

Drapeaux des Pays-Bas et de la Russie au XVIIe siècle et drapeau panslave adopté à Prague en 1848

Si le blanc désigne, comme dans toute l’Europe, la noblesse, c’est le tsar qui impose le rouge comme symbole du peuple et de la puissance et le bleu comme allégorie de la bourgeoisie. Il se trouve également que les trois couleurs représentent les trois Russies qui constituent l’empire : la Russie blanche (actuelle Biélorussie), la petite Russie (les Ukrainiens) et enfin la grande Russie, trois sous-groupes ethniques des Slaves orientaux, l’ethnie dominant l’empire russe. La Russie a donc une influence majeure sur l’identité slave, ce qui explique que le congrès panslave de Prague, qui valorise l’identité commune des peuples slaves et milite pour leur unification politique, ait adopté les couleurs du drapeau russe comme signe de ralliement pour tous les peuples slaves, en opposition à l’Autriche. Ce choix de drapeau relève donc d’un véritable appel à l’émancipation des Slaves et d’un rappel de leur identité distincte qui fait leur fierté culturelle, face à l’oppresseur habsbourgeois, et ce, alors que l’Europe entière entre dans une période d’insurrections : le Printemps des peuples. Le panslavisme et ses symboles connaissent un réel succès, notamment dans les Balkans, où les peuples slaves sont dominés par deux puissances étrangères : l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman. Reprendre les couleurs panslaves, c’est aussi rendre hommage à la Russie, qui a longuement combattu les Turcs aux XVIIIe et XIXe siècles, participant à l’émancipation des Slaves. Aujourd’hui, plusieurs pays ont repris repris ces couleurs.

Drapeaux de la Russie, Bulgarie, Serbie, Tchéquie, Slovaquie, Slovénie et Croatie

L’inauguration des exercices militaires annuels « Fraternité slave » en 2015 entre la Russie, la Serbie et la Biélorussie, rappellent eux aussi la proximité, plus seulement culturelle mais aussi politique, entre ces trois pays. On voit ici que l’accession à l’indépendance des anciennes républiques soviétiques s’accompagne d’un réflexe nationaliste symbolique qui réaffirme une identité slave trop longtemps étouffée par l’importance du communisme comme facteur de cohésion de l’Europe orientale. En optant pour un retour à des références identitaires, et donc pour l’abandon de références politiques sur leurs drapeaux, ces pays ont symboliquement marqué la fin du communisme.

En Asie centrale, la situation est un peu différente. Plusieurs pays sont apparus ex nihilo en raison de la chute de l’URSS, sans même vraiment vouloir leur indépendance. Aucun sentiment national ne préexistait, et les nouveaux dirigeants ont dû composer avec une nation à créer. Trois ont ainsi opté pour des symboles musulmans, l’islam étant le dénominateur culturel commun le plus évident pour ces nouveaux pays : le Turkménistan, l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan ont ainsi représenté un croissant et des étoiles sur leurs drapeaux tandis que le Tadjikistan a fait le choix, lui, de ne montrer que des étoiles. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, parmi les trois plus hauts drapeaux du monde, deux se trouvent dans cette région : le drapeau azerbaïdjanais flotte en haute d’une hampe de 162 mètres à Bakou et l’étendard du Tadjikistan est hissé sur une hampe de 165 mètres à Douchanbé. Or, comme l’expliquent T.H. Jenkins et R. Jenkins, cette propagande vexillaire et cette affichage ostentatoire du drapeau sont le fait de pays qui ont besoin de se rappeler qu’ils sont pays, témoignant ainsi d’une identité nationale fragile.

Drapeaux du Turkménistan, de l’Azerbaïdjan, de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan

La chute du communisme conduit ainsi à une régénération symbolique qui passe par l’émergence de nouveaux drapeaux qui marquent l’indépendance : la Lituanie reprend ainsi son drapeau de 1919, instauré après son indépendance de la Russie tsariste, nombre de pays slaves reprennent leurs couleurs culturelles, opérant un recentrage identitaire, et les pays d’Asie centrale, dans leur tentative de faire émerger un corps national, inventent un discours symbolique.

Autre cas représentatif de l’apparition d’un drapeau à la suite d’une indépendance : le Soudan du Sud. Ce pays, le dernier à avoir accédé à l’indépendance en 2011, a acquis sa pleine souveraineté au terme de plusieurs décennies de guerre civile. En effet, le Soudan, indépendant depuis 1956 et à majorité musulmane, refusait d’accorder l’autonomie que réclamaient ses provinces du sud, à majorité chrétienne. Après deux guerres civiles (1955-1972 puis 1983-2005), qui firent entre 2 et 4 millions de victimes, principalement civiles à cause de la famine de 1998, les accords de paix de Naivasha en 2005 conduisent à l’organisation d’un référendum d’indépendance en 2011 qui entérine la sécession à plus de 98%. Après ce référendum un nouveau drapeau reprenant les couleurs et la composition de l’étendard kenyan est adopté : le noir symbolise le peuple noir, le rouge le sang versé pour l’indépendance, le vert l’agriculture et les ressources naturelles. Les bandes blanches renvoient au désir de paix d’un pays toujours en proie à la guerre civile, le triangle bleu le Nil, ressource majeure du pays, et enfin l’étoile jaune l’optimisme.

Drapeaux du Kenya et du Soudan du Sud

Si le Soudan du Sud a fait le choix de s’inspirer du drapeau kényan, c’est notamment parce que le Kenya a fait figure de puissance pacificatrice pendant les deux guerres d’indépendance. Les accords de paix de Naivasha, déterminants puisque première étape sur le chemin de la souveraineté, ont ainsi été signés au Kenya. Au-delà du seul Kenya, c’est aussi parce que les couleurs rouge, noire et verte sont les couleurs panafricaines que l’on retrouve sur plusieurs drapeaux du continent, dérivant du drapeau panafricain de l’UNIA, adopté dans la Déclaration des droits des peuples noirs du monde rédigée à la convention de Madison Square à New York en 1920. L’Universal Negro Improvement Association and African Communities League, fondée en 1914 par M. Garvey, adopte ce drapeau en réponse à une chanson raciste du début du siècle : « Every Race has a Flag but the Coon », qui, pour le militant antiraciste, mettait en lumière l’absence de symbole pour le peuple noir, alors même que tout drapeau manifeste la fierté du peuple qu’il représente. Les trois couleurs adoptées ont les mêmes significations que celles du drapeau sud-soudanais, à la différence que le rouge rappelle aussi le sang des esclaves noirs. Ce drapeau, très populaire aux États-Unis, devient dans les années 1960 l’emblème de la fierté noire et de la lutte pour libérer le peuple noir, influençant par exemple celui du Kenya en 1963 et du Malawi en 1964.

Drapeaux de l’UNIA, du Kenya et du Malawi

Le drapeau de l’UNIA a ainsi parfaitement symbolisé le mouvement panafricain, qui promouvait l’indépendance du continent africain mais aussi la solidarité, voire l’union entre les Africains, puisqu’il a influencé plusieurs pays, qui, en adoptant des drapeaux similaires, revendiquaient non seulement leur fierté africaine mais aussi leur désir de solidarité et leur appartenance d’une histoire et d’une destinée communes. Le nouveau Soudan du Sud, en choisissant ces couleurs, a donc fait le choix de s’inscrire dans une longue tradition identitaire de fierté noire, tout en s’intégrant symboliquement dans l’ordre international africain.

On le voit, le drapeau est un marqueur identitaire symbolique fort auquel les États qui accèdent à l’autonomie n’hésitent pas à recourir dans leur souci de réaffirmer leur souveraineté, leur indépendance mais aussi d’affermir ou de réaffermir le corps national qui les compose.

La symbolisation d’un changement de régime

Même après leur indépendance, de nombreux pays font le choix de changer de drapeau, notamment pour marquer un changement de régime. Portés aux nues par l’adhésion populaire, souvent par une révolution, les nouveaux dirigeants, qui ont promis un changement radical, tentent de faire table rase du régime précédent, y compris de ses symboles.

C’est le cas de la Libye par exemple. En 2011, les soulèvements du Printemps arabe embrasent le pays et les révolutionnaires libyens, aidés par une coalition internationale, parviennent à renverser M. Kadhafi qui régnait sur le pays depuis 42 ans. Les révolutionnaires ont alors abandonné le drapeau vert uni de la Jamahiriya arabe libyenne, régime de M. Kadhafi, pour réadopter le drapeau libyen choisi lors de l’indépendance du royaume de Libye en 1951.

Drapeau libyen avant et après 2011

Par ce geste, les Libyens manifestaient symboliquement le retour de la liberté après plusieurs années d’un régime oppresseur, comme ils avaient manifesté leur indépendance en 1951 après le départ des colonisateurs. L’étendard de la révolution de 1951 était de nouveau l’étendard de celle de 2011. Le retour des couleurs panarabes ainsi que du croissant et de l’étoile indiquent symboliquement le retour de la Libye dans les relations régionales après des décennies d’ostracisme en raison de la personnalité du leader libyen. Ces couleurs sont au nombre de quatre : blanc, noir, vert, rouge. Elles sont tirées d’un vers du poète irakien du XIVe siècle Al-Hilli : « Blancs sont nos bienfaits, noires sont nos batailles, verts sont nos pâturages, rouges sont nos épées ». Ce sont les couleurs qui, historiquement, ont été reprises lors de la Grande Révolte arabe entre 1916 et 1918, vaste insurrection de la péninsule arabique menée par le chérif de la Mecque Hussein et fomentée par les Occidentaux dans le but d’affaiblir l’Empire ottoman sur son front oriental dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Les Anglais avaient ainsi promis aux Arabes des royaumes libérés du joug ottoman, promesses qui n’ont pas été tenues par le Royaume-Uni en raison du partage du Moyen-Orient réalisé avec la France lors des accords Sykes-Picot.

Drapeau de la Grande Révolte arabe (1916-1918)

Après cette trahison des grandes puissances devenues mandataires, le drapeau de la Grande Révolte, qui avait permis de galvaniser les insurgés en créant un sentiment d’arabité, est devenu, en vertu d’une vision téléologique des événements, le symbole de l’unité nationale et identitaire arabe contrariée par les Occidentaux, et ce, même si le monde arabe était déjà intrinsèquement divisé comme le rappelle J. d’Andurain. Les Hachémites, dynastie d’Hussein et alliés de Londres, ont cependant pu créer des monarchies au Hedjaz, où ils ont été renversés par les Saoud en 1925, en Irak, où la monarchie a perduré jusqu’en 1958, et en Jordanie où elle existe encore. Les proches d’Hussein, chacun à la tête d’un nouvel État, ont alors décliné le drapeau de leur père dans des versions nationales, ce qui explique encore aujourd’hui la prégnance de ces couleurs dans le monde arabo-musulman, et ce d’autant plus que leur signification historique est forte.

Drapeaux de l’Irak en 1921, de la Jordanie la même année et du Hedjaz en 1920

Le Prophète lui-même possédait deux drapeaux, un blanc et un noir. Les Omeyyades, dynastie califale des VIIe et VIIIe siècles, avaient ainsi repris le blanc comme couleur symbolique pour cette raison. Leurs successeurs, les Abbassides, ont opté pour le noir, pour se démarquer de leurs prédécesseurs et en référence au second drapeau de Muhammad. Les Fatimides, eux, ont préféré le vert, qui est réputée pour être la couleur préférée de celui-ci. Le vert renvoie également à certaines sourates du Coran, qui traitent directement de cette couleur. Le rouge, enfin, était la couleur traditionnelle des kharidjites, une branche schismatique de l’islam, ainsi que celle des États du Golfe, couleur que l’on retrouve encore sur les drapeaux de Bahreïn, du Qatar, et de tous les Émirats fédérés des EAU.

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Drapeaux de Bahreïn et du Qatar

Mais tombées en désuétude, c’est le drapeau égyptien adopté par Nasser en 1952 après qu’il a renversé le roi Farouk, qui a redynamisé ces couleurs. Ce « drapeau de la libération arabe », frappé de l’aigle doré de Saladin en dressant un parallèle avec les Croisades qui avaient unifié les Arabes contre l’invasion étrangère, réinterprète les couleurs panarabes. Le noir renvoie désormais aux jours sombres de l’occupation coloniale, le rouge au sang des indépendantistes et le blanc au brillant futur que l’indépendance annonce. L’Égypte de Nasser, vitrine mondiale du monde arabe et puissance régionale, a donc contribué, par son aura, à relancer les couleurs panarabes, adoptées ensuite par les EAU et le Koweït. En outre, ces couleurs ont également une résonance propre à la Libye puisqu’elles rappellent les trois provinces historiques qui la constituent : la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan.

Drapeau de l’Égypte en 1952 et étendards actuels des EAU et du Koweït

Le retour du croissant et de l’étoile musulmans sur l’étendard libyen montre aussi le retour du pays à une tradition vexillaire arabe pluriséculaire, mettant un terme à l’originalité du drapeau de la Jamahiriya, curiosité vexillologique puisque seul drapeau au monde à avoir été de couleur unie sans motif. Le croissant et l’étoile sont des symboles qui font ainsi historiquement référence à l’islam et à la domination ottomane dont ils étaient les emblèmes, puisque le croissant est associé à la ville d’Istanbul depuis IVe siècle av. J.-C. et représente la Lune, base du calendrier islamique, tandis que l’étoile symbolise Marie/Maryam, plus citée dans le Coran que dans la Bible. L’étoile renvoie également à la 86e sourate du Coran, dite al-Tariq (étoile du matin), et qui explique que chaque péché ou bonne action est enregistré, que les infidèles seront punis le jour du Jugement Dernier et que le Coran doit être pris au sérieux. De plus, les Croisés, au Moyen Âge ont élevé le croissant, symbole islamique parmi d’autres, au rang d’équivalent de la croix chrétienne, et ont ainsi réunis tous les musulmans sous cet emblème, pratique ensuite reprise par les musulmans eux-mêmes, par un phénomène d’acculturation. Par la suite, ces symboles se sont répandus dans le monde arabe avec l’expansion ottomane jusqu’à n’être plus associés qu’à l’islam, si bien que des nations actuelles qui n’ont jamais été conquises par Istanbul ont repris le croissant et l’étoile comme héritage islamique à l’image des Comores. Là encore, la Libye de 2011 opère un retour symbolique au sein de la communauté des pays arabes.

Drapeau des Comores

L’Irak post-invasion américaine reprend lui aussi les codes panarabes. Une des premières décisions du Conseil provisoire qui fait suite à la chute de Saddam Hussein est ainsi de changer le drapeau. En 2004, la typographie du takbir, l’expression « Allahu akbar », qui figure sur le drapeau irakien est changée. Auparavant, la phrase était inscrite avec l’écriture du dictateur, tandis qu’à partir de 2004, le takbir a adopté une typographie coufique, typiquement chiite. Il a fallu cependant attendre 2008 pour que les trois étoiles qui encadraient le takbir sur le drapeau et correspondaient à la devise du parti Baath, le parti de Saddam Hussein, disparaissent, cinq ans après la chute du dictateur.

Drapeaux irakiens de 1991 à 2004, de 2004 à 2008 et de 2008 à aujourd’hui

L’Éthiopie est également un exemple incontournable de la tradition vexillologique africaine. Son drapeau actuel date de 1996 et marque là encore un changement de régime puisqu’une guérilla met fin en 1991 à la République démocratique populaire d’Éthiopie, dictature militaire imposée par Mengistu en 1974 après la chute de la dynastie salomonide qui régnait sur le pays depuis le XIIIe siècle. Le Gouvernement de transition d’Éthiopie (1991-1995) donne son indépendance à l’Érythrée en 1993, adopte une nouvelle constitution en 1994 et organise des élections libres en 1995 qui conduisent à la mise en place de la République fédérale démocratique d’Éthiopie, qui proclame en 1996 un nouveau drapeau, confirmant symboliquement le changement d’ère. Ce drapeau reprend les couleurs (rouge, jaune et vert) de celui adopté en 1897 par Menelik II, empereur d’Éthiopie qui avait défait les colonisateurs Italiens à la bataille d’Adoua en 1896, permettant au pays de conserver son indépendance. La RFDE a donc repris ces couleurs, qui, du reste, avaient été conservées par la dictature et renvoient au glorieux passé du pays, et donc à la fierté nationale de ses habitants.

Drapeaux de l’Éthiopie en 1897, 1987, 1991 et depuis 1996

Mais au-delà de la seule Éthiopie, ce pays, le seul d’Afrique à avoir résisté à la colonisation, est devenu un modèle pour le mouvement panafricain qui prône l’émancipation du continent et encourage les solidarités régionales, un exemple de la lumineuse histoire du continent par sa résistance aux Italiens mais aussi en tant que plus ancienne zone de peuplement humain et l’une des plus anciennes formes étatiques, l’État éthiopien apparaissant dès le VIIIe siècle avant notre ère. Le drapeau éthiopien a ainsi inspiré de nombreux pays africains, comme le Ghana dès 1957, dont la fierté nationale avait été bafouée par les colons.

Drapeau du Ghana

C’est aussi le cas du nouveau drapeau adopté par l’Afrique du Sud en 1994 et qui remplace le drapeau imposé par les Blancs durant l’apartheid en 1928. Ce changement symbolique manifeste ainsi concrètement une phase de profonds bouleversements puisqu’il intervient la même année que la suppression des lois raciales. La symbolique du drapeau arc-en-ciel est également révélatrice de la nouvelle voie dans laquelle le pays s’engageait alors. À lui seul, le drapeau sudafricain compte six couleurs différentes puisqu’il mélange les trois couleurs du drapeau panafricain du l’UNIA et les trois autres couleurs panafricaines, tirées du drapeau de l’empire d’Éthiopie. Ces six couleurs permettaient en outre de représenter la population noire, la population blanche, ainsi que les principaux partis politiques du pays. Cette symbolique réconciliatrice se retrouve aussi dans le figuré du drapeau. Le Y horizontal symbolise ainsi l’unité nouvelle de toute la population, qui marche ensemble vers le progrès. Le drapeau sudafricain agit ici comme un puissant symbole de réconciliation d’une nation profondément divisée par des décennies de ségrégation et constitue, en quelque sorte, la version picturale du programme politique de N. Mandela.

Drapeaux de l’Afrique du Sud avant et après 1994

Ces exemples montrent la rapidité des nouveaux pouvoirs à effacer les anciens symboles d’un régime honni pour renouveler l’identité nationale, en faisant appel à un référentiel culturel et symbolique traditionnel, qui permet au peuple de retrouver son appartenance à un groupe ainsi que la fierté de son identité.

Changer de drapeau par décision gouvernementale : caprice ou nouveau départ ?

Les États étant seuls décisionnaires sur les drapeaux nationaux, il n’est pas rare que ceux-ci le fassent évoluer sans qu’il n’y ait d’impératif historique, seulement pour symboliser un changement politique, une nouvelle inflexion. Certains cas montrent même une certaine légèreté de la part de dirigeants parfois trop prompts à toucher à l’étendard.

Le cas du Myanmar (nouveau nom de la Birmanie) est ainsi révélateur du flou qui entoure de tels choix gouvernementaux. En 2010, la junte au pouvoir fait le choix d’abandonner le socialisme d’État, dans le sillage d’un mouvement de réforme inauguré en 2008 mais dont la sincérité peut être mise en doute. L’opposition birmane n’y voit ainsi qu’une tentative des militaires de redorer le blason d’un régime terni par la répression de la révolution safran de 2007. Il est vrai que le processus même interroge. Des élections « libres » sont annoncées pour 2010 avant même que la nouvelle constitution soit adoptée. De plus, le régime a maintenu le référendum en dépit du terrible cyclone qui s’est abattu sur le pays huit jours avant sa tenue et des 140 000 morts qu’il a fait. Intimidations et pressions permirent au régime de faire adopter cette constitution avec 92% des voix. Cependant, de réelles avancées sont à noter : la libération de centaines de prisonniers politiques (dont Aung San Suu Kyi), le retour du droit de grève… Le processus d’adoption du nouveau drapeau est tout aussi ambigu. Adopté lors du référendum constitutionnel de 2008, on ignore totalement la symbolique que le gouvernement a voulu transmettre. Si l’abandon du drapeau rouge introduit par le dictateur communiste Ne Win en 1974 symbolise la fin du socialisme, rien n’explicite le nouvel étendard. Une explication postérieure et incertaine associe le jaune à la solidarité, le vert à la paix ou à la jungle et le rouge à la détermination. En réalité le choix du drapeau semble avoir été inspiré par l’astrologie, que les militaires de la junte consultent pour chaque décision politique importante.

Drapeau de la Birmanie avant et après 2010

Autre changement ambigu : celui du drapeau mauritanien qui, en 2017, se voit ajouter deux bandes horizontales rouges pour honorer les martyrs indépendantistes à l’issue d’un référendum constitutionnel. Le président d’alors, M. Ould Abdel Aziz, avait entrepris un virage dans sa politique, notamment en inaugurant un dialogue inclusif avec l’opposition en 2016, qui déboucha sur ce projet de révision constitutionnelle, à la fois institutionnel avec la suppression du Sénat et symbolique avec une modification du drapeau et de l’hymne. L’irrégularité de la procédure de révision constitutionnelle, l’agitation de la campagne et les doutes autour des résultats rendent cette mesure controversée, d’autant plus que les oulémas et une partie de la population y voient une atteinte à l’islam, car l’ancien drapeau était entièrement vert avec le croissant et l’étoile. Pour l’opposition, l’hommage aux martyrs ne devait pas attenter à un drapeau qui faisait consensus en tant qu’acquis de l’indépendance.

Drapeau de la Mauritanie avant et après 2017

L’exemple du drapeau malawien est encore plus surprenant. En 2010, le président Bingu wa Mutharika décide de faire évoluer la bannière nationale. L’ordre des couleurs est modifié pour coller davantage au drapeau de l’UNIA, mais surtout, le soleil levant est désormais remplacé par un soleil complet, le président d’alors considérant que le pays, indépendant depuis 1964, n’était plus une nation émergente et que le drapeau se devait de prendre en compte les progrès réalisés depuis cette époque. Des sources discordantes font cependant état d’un caprice d’un président soucieux de marquer l’histoire, et ce, bien que la mesure ait coûté 8 millions d’euros pour un pays pourtant très pauvre. La modification n’a cependant duré que deux ans puisqu’en 2012, la nouvelle présidente, J. Banda, a opté pour le rétablissement de la bannière historique sur laquelle l’aube symbolise l’espoir et la liberté et qui a une forte valeur sentimentale pour le peuple. Le président du Parlement d’alors expliquait ainsi que changer le drapeau avait été « une attaque injuste contre le sens de la nation de ce pays [et] contre un symbole que les Malawiens affectionnaient tout particulièrement ».

Drapeaux du Malawi : celui de droite a été en vigueur entre 2010 et 2012

Autre exemple d’un changement de drapeau sur décision gouvernementale, l’adoption d’un nouveau drapeau par le Luxembourg en 2007, à la suite de la proposition d’un député qui, soucieux de mettre fin à la confusion entre le drapeau de son pays et celui des Pays-Bas, militait pour l’adoption du pavillon maritime luxembourgeois, qui reprend telles quelles les armoiries médiévales des comtes de Luxembourg, comme drapeau national. Le gouvernement a accédé à sa demande et depuis 2007, un nouveau drapeau, utilisé uniquement à l’intérieur des frontières luxembourgeoises, côtoie le drapeau tricolore.

Drapeaux international du Luxembourg et des Pays-Bas et drapeau national du pays avec le blason des comtes du Luxembourg datant du XIIIe siècle

On le voit, le symbolisme inhérent au drapeau rend délicate toute modification de celui-ci par le gouvernement. Le pouvoir peut alors en user pour manifester symboliquement un changement de politique, même s’il peut s’agir davantage d’une instrumentalisation du drapeau pour cacher une évolution qui n’est que de façade. D’autres sont cependant moins polémiques, comme le Luxembourg.

Incidence diplomatique des changements de drapeaux

Si le choix de changer de drapeau trahit souvent des évolutions strictement nationales, certains cas ont une forte résonnance internationale.

Ainsi en est-il de la Libye de M. Kadhafi, qui, lors de sa prise de pouvoir en 1969, fait évoluer le drapeau national en reprenant les couleurs égyptiennes. Le dictateur libyen est en effet très influencé par le nassérisme et en particulier par sa dimension panarabe, à tel point qu’en 1969 est signé le pacte de Tripoli instaurant une fédération entre l’Égypte, la Libye et le Soudan. L’instable Soudan est finalement remplacé par la Syrie d’H. el-Assad, qui vient d’arriver au pouvoir à la faveur d’un coup d’État. Un accord de fusion créant l’Union des républiques arabes est signé entre les trois pays en 1971. Ils adoptent alors un drapeau identique, calqué sur les couleurs de l’Égypte avec au centre l’aigle de Quraych, du nom de la tribu natale de Muhammad. Mais l’arrivée d’A. el-Sadate à la tête de l’Égypte, plus nationaliste que panarabe et qui craint l’imprévisibilité de son homologue libyen, fait échouer le projet en 1973. En 1977, la Libye abandonne définitivement les couleurs panarabes pour un drapeau vert uni, symbolisant le retrait libyen de l’Union des républiques arabe après le voyage d’A. el-Sadate en Israël, que M. Kadhafi, qui se pense comme le leader du monde arabe et fer de lance du panarabisme, voit comme une trahison de la solidarité arabe face aux Israéliens. Le dictateur libyen décide alors de changer le drapeau national, trop proche de celui des « traîtres » égyptiens, pour symboliser la distance prise avec le Caire. Un bref conflit frontalier la même année vient entériner définitivement le divorce entre les deux voisins. Ce nouveau drapeau du régime de Kadhafi, est entièrement vert, rappelant l’attachement de Tripoli à l’islam. La Libye cherche alors à se placer en modèle pour le monde arabo-musulman, secoué par la « compromission » de l’Égypte avec « l’ennemi » israélien. Le vert est en outre la couleur de la révolution populaire voulue par le dirigeant et rappelle, de plus, Le Livre vert, véritable manifeste programmatique du chef d’État libyen, publié en 1975.

La même dynamique préside aux évolutions, nombreuses, du drapeau irakien.

Drapeau irakien avant et après 1963

Le parti Baas, porté au pouvoir en 1963, adopte alors un drapeau qui fait apparaître trois étoiles vertes, dans une tentative symbolique de s’allier avec l’Égypte et la Syrie, qui, à l’époque, affichaient tous deux deux étoiles sur leur drapeau et formaient les piliers du panarabisme, puisque, sous l’impulsion de G. A. Nasser, les deux pays avaient même fusionné en un seul, la République arabe unie, entre 1958 et 1961. En effet, G. A. Nasser, grâce à sa résistance aux Occidentaux, avait gagné une réelle popularité dans le monde arabe, notamment chez les baathistes syriens, qui avaient alors poussé à la fédération – la RAU – avec l’Égypte par peur d’un coup d’État communiste dans leur pays. De plus, l’alliance égypto-syrienne permettait de contrer l’union entre l’Irak encore monarchique et la Jordanie, décidée en 1958 et qui créait un axe hachémite pro-américain dans la région. À cette occasion, l’Égypte remplace d’ailleurs l’aigle de sa bannière par deux étoiles vertes pour symboliser la nouvelle union entre les deux pays sous l’égide de l’islam.

Drapeau de la RAU (1958-1961)

Finalement, après plusieurs échecs d’union entre pays arabes, Saddam Hussein décide de changer le drapeau en 1991. Entre les étoiles, il ajoute le takbir « Allahu akbar » de sa propre main. De plus, les trois étoiles ont été réinterprétées comme la transcription symbolique de la devise du parti Baas, le parti au pouvoir : Unité (en référence au panarabisme), Liberté (qui renvoie aux décolonisations) et Socialisme (qui rappelle le socialisme arabe, fondé sur la personne et l’islam, tandis que le marxisme est fondé sur la classe et l’athéisme). Là encore, la modification est d’abord diplomatique, puisqu’en rajoutant la takbir, Saddam tente de gagner le soutien des pays musulmans dans sa guerre contre le Koweït.

Drapeau de l’Irak adopté par Saddam Hussein en 1991

Autre exemple des incidences diplomatiques d’un choix de drapeau : Chypre. L’installation de populations grecques remonte à la conquête de l’île par Alexandre le Grand en 333 av. J.-C. Après plusieurs occupants, les Ottomans conquièrent Chypre en 1571, entraînant l’arrivée massive de Turcs. En 1878, l’Empire ottoman la cède au Royaume-Uni, qui la conserve jusqu’aux accords de Zurich et de Londres, qui lui donnent son indépendance en 1960 mais font de la Grèce et de la Turquie les protecteurs de la stabilité politique de l’île. Malgré les efforts de la majorité grecque pour réaliser l’enosis, l’union avec la Grèce, Chypre reste indépendante. Mais un coup d’État militaire en 1974 à Nicosie, soutenue par la dictature des colonels d’Athènes, entraîne une invasion de la Turquie, qui occupe depuis lors le nord du pays. Depuis 1974, la République de Chypre, indépendante, membre de l’UE depuis 2004 et reconnue par toute la communauté internationale à l’exception de la Turquie, est séparée de la République turque de Chypre du nord, indépendante depuis 1983 et reconnue uniquement par Istanbul, par la « ligne verte », tenue par les Casques bleus. Le drapeau de Chypre est donc un sujet profondément sensible, ce qui explique que le gouvernement l’ait voulu le plus neutre possible. Le concours lancé en 1960 pour dessiner le nouveau drapeau avait ainsi explicitement interdit les couleurs rouge et bleue des drapeaux turc et grec ainsi que la croix latine, affichée par le drapeau hellénique, et le croissant musulman. La bannière multiplie donc les symboles de paix avec un fond blanc et des rameaux d’olivier, représentant le désir d’harmonie de ses habitants. De même, la bannière représente l’île dans son intégralité, manifestant le souhait de réunification du territoire.

Drapeaux de la Grèce, de la Turquie et de Chypre

Mais l’adoption de ce motif par les Chypriotes grecs est perçue par les Turcs du nord comme une revendication territoriale contre leur État, qui, lui, a opté pour un drapeau calqué sur la puissance tutélaire turque, avec seulement une inversion des couleurs et l’ajout de deux bandes rouges, représentant l’alliance entre le nord de l’île et la Turquie.

Drapeaux de la Turquie et de la République turque de Chypre du nord

En 2004, le plan Annan proposé par l’ONU pour réunifier l’île au sein d’une république fédérale comporte un nouveau drapeau, avec une bande bleue pour la majorité grecque, une rouge pour la minorité turque et séparées par une bande jaune, couleur du cuivre, richesse de l’île depuis l’Antiquité et qui lui a donné son nom. Bien qu’approuvé à 65% par les Chypriotes turcs, les Grecs, eux, l’ont rejeté à 76%. Depuis, le pays reste divisé et la question du drapeau toujours aussi sensible.

Une image contenant fleur, oiseau

Description générée automatiquement
Drapeau proposé par le plan Annan

Les drapeaux reflétant l’image d’un pays à l’international, l’interprétation des bannières ainsi leurs changements peuvent donc avoir pour cause le contexte international, mais également avoir une incidence majeure en termes de diplomatie, en témoigne les tentatives d’unifications panarabes ou le lien quasi féodal qui unit Chypre du Nord et la Turquie.

En conclusion, changer de drapeau national revient à changer de symbolisme étatique. Cette évolution intervient lorsqu’un événement national d’importance, souvent de portée historique (indépendance, changement de régime) ou pensé comme étant de portée historique (tournant politique, nouveau départ gouvernemental), s’est produit ; c’est-à-dire quand l’association entre symboles et nationalité est renégociée. Cela peut se faire avec une certaine distance entre le temps de l’événement et celui de sa traduction vexillaire. Un pays neuf a ainsi souvent besoin de « pacifier » son drapeau, de le rendre moins agressif, notamment vis-à-vis de ses voisins ou de l’ancien pouvoir dominant, ce qui peut conduire à des réajustements postérieurs ou à des réinterprétations qui finissent par faire oublier les vraies significations originelles des bannières. Si le creuset d’apparition des nouvelles bannières est donc d’abord national, les drapeaux en tant que symboles d’un pays sur la scène internationale, sont ainsi intimement liés au reste du système symbolique international et peuvent avoir de réelles conséquences géopolitiques.

Drapeaux de l’Australie, des Fidji et de Tuvalu

Les débats actuels sur le renouvellement des drapeaux se concentrent ainsi dans les anciens dominions britanniques, comme l’Australie, les îles Fidji ou Tuvalu. L’Union Jack britannique présent sur ces bannières est parfois perçu comme une « relique coloniale » (J. Key), dont il serait souhaitable de se débarrasser, comme le fit le Canada en 1965.

Drapeau du Canada avant et après 1965

C’est la Nouvelle-Zélande qui est allée le plus loin dans ce processus, en organisant un référendum en 2015, à l’issue duquel le drapeau actuel a finalement été conservé.

Alexandre KUBALA

Bibliographie :

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ELGENIUS Gabriella, Expressions of Nationhood: National Symbols and Ceremonies in Contemporary Europe, Université de Londres, 2005.

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FOCRAUD Arnaud, « Libye, Venezuela, Irak… Ces pays aussi ont changé de drapeau », in Le Journal du dimanche, août 2015.

PASTOUREAU Michel, « L’État et son image emblématique », in Culture et idéologie dans la genèse de l’État moderne, Rome, École française de Rome, 1985, pp. 145 à 153.

PASTOUREAU Michel, « Genèse du drapeau. États, couleurs et acculturation emblématique autour de la Méditerranée », in Genèse de l’État moderne en Méditerranée. Approches historique et anthropologique des pratiques et des représentations, Rome, École française de Rome, 1993, pp. 97 à 108.

SMITH David, « Malawi vote to restore rising sun flag », in The Guardian, mai 2012.

Une réflexion sur “Pourquoi un pays change-t-il de drapeau ?

  1. Article très intéressant dont on ne soupçonnait pas autant , avant lecture , le message , l’histoire et l’identification d’un pays à son drapeau .

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