Que restera-t-il de Kobanê ?

Depuis près d’un mois, la ville de Kobanê en Syrie est assiégée par les troupes de Da’esh. L’inaction de la Turquie, l’impuissance de la coalition internationale et la lutte acharnée des combattants kurdes face à l’avancée inexorable des Islamistes ont fait de Kobanê un symbole mondial des bouleversements géopolitiques de la région. Classe Internationale vous propose un éclairage sur la situation de cette ville-symbole assiégée.

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Kobanê le 9 octobre 2014. Photo de EMIN MENGUARSLAN / ANADOLU AGENCY / GETTY ©.

Qu’est-ce que Kobanê ?

Kobanê en kurde, Ayn al-Arab en langue arabe, est une ville du nord de la Syrie frontalière avec la Turquie. A l’instar des deux autres principaux foyers de population kurde en Syrie Afrin (à l’Ouest) et Qamishli (à l’Est), Kobanê s’est unilatéralement déclarée canton autonome sous administration du PYD1 le 12 novembre 2013. Kobanê est depuis administrée par un gouvernement autonome qui tente de mettre en application l’agenda politique prôné par le PKK.

carte kobane

A la différence de la surprise que constitua l’offensive subie par les Kurdes irakiens dans le courant du mois d’août par Da’esh2, les Kurdes du Rojava3 ont déjà subi (et repoussé successivement) les assauts des milices islamistes depuis près de 2 ans. Cependant ce soudain retournement de Da’esh contre les kurdes d’Irak et de Syrie voit l’entrée en action de la machine de guerre Da’esh qui dispose de moyens toujours plus hallucinants. Les observateurs reportent la présence d’une quarantaine de chars d’assaut qui participent, aux côtés de milliers de miliciens lourdement armés, à l’offensive menée sur la ville depuis déjà 27 jours.

Analyse tactique de la bataille de Kobanê :

Forces en présence

Organisation de l’Etat Islamique (Da’esh):

  • Environ 40 chars (moins une dizaine vraisemblablement détruits par les frappes de la coalition)

  • Plusieurs milliers de combattants armés de matériel moderne, aguerris par 4 ans de guerre en Syrie et pour certains, par 8 ans de guérilla en Irak contre les forces américaines et l’Etat irakien.

YPG4 (Unités de protection du peuple)

  • Quelques milliers de combattants armés de kalachnikovs, explosifs artisanaux et de lance-roquettes (type RPG) dont la plupart provient des arsenaux soviétiques. Leur degré d’expérience est très variable. Certains (notamment les cadres) sont des combattants de longue date, ils possèdent l’expérience de la guérilla que le PKK a mené en Turquie pendant près de 30 ans tandis que d’autres ont rejoint les rangs des YPG ces derniers jours en réaction à l’offensive dont ils sont victimes.

  • Ils sont soutenus par les avions de la coalition. Jusqu’ici seuls des avions de combat américains et jordaniens ont pris part à des bombardements sur le sol syrien. Tous les observateurs s’accordent à dire que l’impact des frappes aériennes a été très limité. Ils ne peuvent – au mieux – que retarder la chute de la ville.

Da’esh pris à son propre piège de la guerre asymétrique.

Le déséquilibre évident de ce rapport de force nous amène à mentionner une évolution importante dans les modes d’action de Da’esh à Kobanê. L’organisation a remporté ses succès militaires en Irak et en Syrie en jouant le jeu de la guerre insurrectionnelle et la tactique de la guerre éclair.

Ainsi le succès de la prise de Mossoul au début du mois de juin dernier reposait sur trois piliers :

  • Da’esh bénéficiait à l’intérieur de la ville de véritables soutiens, nombreux, déterminés et prêts à passer à l’action.

  • Les combattants islamistes ont pris la ville en quelques heures, jouant sur la rapidité et la surprise, sans laisser aucune opportunité à l’armée irakienne de reprendre l’initiative. Les forces irakiennes terrorisées se sont « évaporées »[5].5

  • Da’esh se battait contre l’armée irakienne, refondue par Nouri Al-Maliki (ex-premier ministre irakien entre 2006 et 2014) c’est-à-dire principalement composée de chiites du Sud du pays. Ainsi, la population de Mossoul ne soutenait pas les défenseurs de la ville et ces derniers n’avaient pas d’intérêt personnel à la défendre ; d’où les défections massives de l’armée irakienne qui s’est littéralement évaporée, abandonnant sur place ses équipements.

Aucun de ces éléments qui font la puissance tactique de Da’esh ne se retrouve à Kobanê. Da’esh s’attaque ici à une milice kurde dont les combattants défendent leurs familles et leur territoire sans bénéficier d’aucun soutien dans la ville assiégée. Da’esh se comporte ainsi comme un réel envahisseur étranger et non plus comme un prétendu libérateur de ses frères. Aussi, Da’esh n’a à opposer que sa seule supériorité militaire face à des combattants kurdes très déterminés, qui possèdent une parfaite connaissance du terrain. C’est ainsi qu’il a fallu près d’un mois à Da’esh pour grignoter au prix de lourdes pertes, quelques kilomètres de terrain malgré son indiscutable supériorité militaire ; se privant du même coup de l’effet de surprise et laissant aux défenseurs le temps de s’organiser et de se former.

Analyse stratégique : Da’esh et la communication

Pour Da’esh, l’enjeu de la bataille de Kobanê est double. La plupart des observateurs mentionnent la volonté de l’organisation de s’emparer d’un territoire pour s’assurer une continuité territoriale et se débarrasser de cette enclave autonome qui échappe à son contrôle. Cependant les Kurdes de Syrie ne nourrissent pas de velléités expansionnistes et ne menacent pas la mainmise de Da’esh sur le nord-est de la Syrie.

Aussi, l’enjeu de Kobanê tient davantage de la communication politique : pour Da’esh, il s’agit de prendre une revanche sur les Kurdes qui ont repoussé son offensive contre le gouvernement régional du Kurdistan au mois d’août. Kobanê constitue en effet une cible apparemment facile puisque dépourvue de tout soutien logistique ; à la différence du Kurdistan irakien dont l’équipement militaire est assuré par les puissances occidentales, qui dispose désormais de matériel militaire moderne et plus d’environ 300.000 soldats réguliers et aguerris : les peshmergas[6].

D’autre part la durée du siège et les difficultés rencontrées par Da’esh l’obligent désormais à prendre la ville. Les cadres de l’organisation maîtrisent trop bien la communication militaire pour pouvoir tolérer d’être tenus en échec par une poignée de miliciens sous-équipés dont certains sont des femmes âgées, improvisées soldats il y a quelques jours.

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Les habitants de Kobanê de tous âge prennent les armes contre Da’esh. Ces images permettent aussi à la Turquie de refuser la mise en place d’un corridor humanitaire, au prétexte qu’il n’y aurait plus de civils dans Kobanê.

Une défaite à Kobanê serait d’importance stratégique très secondaire mais désastreuse pour l’image de l’organisation qui fonde son pouvoir sur l’allégeance des chefs de tribus et de guerre, et pour son image d’irréductible conquérant. La ligne de communication adoptée par Da’esh le force à se montrer en perpétuel mouvement et expansion victorieuse au risque de faire douter les soutiens que l’organisation a agrégés au fil des succès.

Pour les défenseurs de Kobanê : une communication malgré eux

La motivation principale des défenseurs de Kobanê n’est même pas la survie comme en témoignent les attentats-suicides menés contre les troupes adverses. Les combattants de Kobanê sont pris au piège et par conséquent, lucides quant à l’issue de la bataille. Ils espèrent au mieux maintenir la pression sur le voisin turc afin de faciliter l’évacuation des dernières centaines de civils. Galvanisés par l’attention qu’ils captent, les communicants s’emploient à diffuser au maximum leur message politique afin de capter la sympathie occidentale à court et long terme. Ainsi, le rôle des femmes dans les combats est particulièrement mis en avant. Le YPG réclame plus de 40% de combattantes dans ses rangs.

En outre, le YPG retourne la communication ultra-violente de Da’esh contre lui. Ils relayent au maximum (photographies à l’appui) les pires exactions commises par Da’esh. Dernièrement une photographie largement reprise sur les réseaux sociaux montrait des combattants des YPG secourant un jeune garçon dont la sœur de 13 ans a été violée puis tuée sous ses yeux.

On ne peut s’empêcher ici de dresser un parallèle avec les images des peshmergas secourant les Yézidis et les Chrétiens d’Irak après l’offensive de Da’esh cet été. Ces images ont choqué le monde et précipité la mise en place de la coalition actuelle, tout en consacrant les Kurdes comme rempart à la barbarie dans la région.

Pourquoi la Turquie n’intervient-elle pas ?

Tout d’abord la Turquie est effrayée par Da’esh, un monstre qu’elle passivement contribué à créer[7]. Les sympathisants de l’organisation sont présents sur le territoire turc, au sein de la population et sont capables d’actions terroristes sur le sol turc. Le PKK a d’ailleurs revendiqué l’assassinat de membres supposés de Da’esh notamment à Istanbul. A l’heure où la popularité d’Erdoğan tient à la stabilité et au développement du pays, une vague d’attentats pourrait potentiellement déstabiliser les marchés et effriter la popularité du gouvernement.

Pour justifier son inaction, la Turquie renvoie dos à dos Da’esh et les combattants kurdes[8]. Si d’un point de vue extérieur, cette analogie paraît absurde, il faut rappeler que les combats entre l’Etat turc et le PKK ont fait plus de 40.000 morts depuis 1984. Dans un pays où la conscription est obligatoire et les familles larges, le citoyen turc moyen possède souvent une connaissance ou un parent victime de la lutte contre le PKK.

Il est ainsi compréhensible que la Turquie ne puisse se résoudre à armer des groupes qui souhaitent sa division et prônent la lutte armée. D’ailleurs, si les combattants de Kobanê n’ont reçu à ce jour aucune armes, c’est parce qu’elles seraient susceptible d’être retournées un jour contre Ankara. Cependant, la Turquie aurait tout à gagner à ouvrir un corridor humanitaire entre Kobanê et sa frontière, ne serait-ce que pour mettre fin aux critiques de plus en plus virulentes de sa passivité.

Deux raisons peuvent expliquer ce refus de mettre en place un corridor humanitaire :

  • La Turquie craint des représailles directes sur son sol et ne se sent pas assez soutenue par ses alliés. La proximité et l’omniprésence de la menace que constitue Da’esh condamne Ankara à la plus grande prudence.

  • Ankara utiliserait Kobanê pour gagner du poids dans les négociations avec le PKK autour du processus de paix. La Turquie en a d’autant plus besoin que les récents évènements font, aux yeux des médias internationaux, la part belle aux Kurdes ; renforçant leurs revendications.

Aucune de ces hypothèses ne s’exclut. Toujours est-il que l’inaction de la Turquie lui vaut une condamnation quasi-unanime sur la scène internationale et provoque de violentes émeutes à l’intérieur du pays. Depuis une semaine, les Kurdes (en Turquie et autour du monde) laissent libre cours à leur fureur. Le 10 octobre, le bilan des émeutes en Turquie s’élevait à plus de trente morts. La semaine dernière, plusieurs zones rurales et urbaines de l’est de la Turquie faisaient l’objet d’un couvre-feu militaire.[9]

Conséquences de la bataille de Kobanê :

Le PKK a promis des représailles dirigées contre la Turquie si la ville tombait. C’est donc tout le processus de paix déjà fragile entre la Turquie et le PKK qui est menacé. Abdullah Öcalan, leader historique de l’organisation s’est lui-même exprimé en ce sens depuis la prison de haute sécurité d’Imralı.

Quel que soit le sort de Kobanê et la dimension que prendront les « représailles » du PKK s’il y en a, les Kurdes de Turquie – dont une large partie soutient la politique de l’AKP notamment pour son ouverture aux Kurdes – pourraient être amenés à reconsidérer leurs positions. Pire, les scènes de quasi-guerre civile et les couvre-feux observés ces derniers jours rappellent les années noires de la guerre entre le PKK et l’Etat turc. Kobanê tend à polariser tout un pan de la jeunesse kurde contre l’AKP et la sensibiliser au discours proposé par le PKK.

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Diyarbakir le 7 octobre : le bilan des émeutes s’élève à une dizaine de morts dans la capitale des kurdes de Turquie

La coalition quant à elle intervient quasiment après la bataille. Les dernières frappes aériennes menées contre les positions tenues par Da’esh répondent à une indignation globale mais n’ont que peu d’impact sur le sort de la ville. L’action de la coalition à Kobanê illustre toute la limite des frappes aériennes.

Pour les Kurdes, Kobanê ira rejoindre Mahabad[10] et Halabja[11] dans le panthéon des symboles de la résistance et du martyr kurde. Kobanê a rappelé aux kurdes l’abandon historique dont ils sont les victimes. Cet isolement est en l’occurrence relatif puisque le siège de Kobanê a largement contribué à renouveler le capital de sympathie du PKK auprès des kurdes et autour du monde. Alors que l’organisation tendait à perdre de vitesse et à vieillir, Kobanê garantit au PKK héroïsé et à ses branches nationales un formidable regain de popularité. Ceci lui est d’autant plus utile que les acteurs internationaux préfèrent avoir pour interlocuteur le PDK (Parti de Massoud Barzani, président du Kurdistan Irakien) ouvert à l’économie de marché et modéré dans ses revendications, qu’un mouvement de guérilla marxiste listé comme organisation terroriste par les Etats-Unis et l’Union Eueopéenne. Ainsi, le PKK gagne au jeu de la guerre asymétrique : défaite tactique – victoire médiatique.

CLASSE INTERNATIONALE

1 Créé en 2003, le PYD est l’émanation syrienne du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan d’inspiration politique marxiste.

2 Da’esh est l’acronyme arabe pour « L’Etat islamique en Irak et Al-Sham (la « Grande Syrie). L’organisation a proclamé le califat le 29 juin 2014. Elle occupe et administre un territoire de la taille de l’Angleterre à cheval sur la Syrie et l’Irak

3 « Kurdistan occidental » nom donné par les Kurdes aux aires de peuplement kurde de Syrie

4 « Unités de protection du peuple » Ils composent la branche armée et combattante du PYD. En réalité cette superposition d’acronymes propre aux factions d’extrême-gauche n’a que peu de réalité. Un même guérillero du PKK devenant PJAK en Iran, PYD/YPG en Syrie etc…

5 Interview du gouverneur de Mossoul par G.PERRIER, correspondant du journal Le Monde à Istanbul, 16.06.2014

6 Littéralement en persan : Brave-la-mort/au-devant-de-la-mort ce terme désignait les combattants kurdes de façon très générale. Aujourd’hui, le terme renvoie surtout aux forces armées dont dispose le gouvernement régional du Kurdistan irakien.

7 Dans les premiers temps du conflit syrien, la Turquie a ouvert ses frontières à tous les volontaires qui aspiraient à combattre le régime d’Al-Assad. Toutefois, les combattants qui se revendiquaient d’un Islam intégriste ont fait l’objet d’une bienveillance particulière, notamment par rapport aux combattants kurdes. La Turquie aurait réactualisé sa stratégie élaborée par les généraux nationalistes dans les années 1980 et 1990 ; à savoir : jouer sur la carte islamiste pour contrer les mouvements gauchistes, qu’ils soient alévis ou kurdes (éventuellement les deux). Certains observateurs ont d’ailleurs soupçonné que des cellules paramilitaires d’extrême-droite et/ou islamistes – qui constituaient les fameux « escadrons de la mort » ou encore le mouvement kurde islamiste: « Hizbullah »- créées ou soutenues par les services secrets turcs (le MIT) pendant les années noires, réactivent leurs réseaux pour combattre Al-Assad ainsi que l’irrédentisme kurde en Syrie au nom de l’Islam. Pour les Kurdes du PKK et la gauche turque, le rôle de l’Etat turc ne fait aucun doute dans ce phénomène. Il en va de même pour tout un pan de l’opinion publique turque, très friande de théories complotistes.

8 Zaman France :  «Pour Erdogan, Da’esh et le PKK c’est la même chose »

9 Ce sont principalement les affrontements entre Kurdes soutenant la résistance de Kobanê et nationalistes (à Gaziantep par exemple) ou des islamistes. Là encore le Hizbullah serait mis en cause.

10 La république de Mahabad fut en 1946 une micro-république autoproclamée indépendante de l’Iran. Aussitôt attaquée par l’armée iranienne, la ville résista plusieurs mois. Le ministre de la défense qui organisa la lutte était Mustapha Barzani, le père de Massoud Barzani, président du Kurdistan Irakien.

11 Halabja est une ville kurde du nord de l’Irak tenue par les Peshmergas pendant la révolte des kurdes irakiens à la fin des années 1980. En mars 1988, le cousin de Saddam Hussein surnommé « Ali le Chimique » en charge de la répression contre les Kurdes y ordonna l’utilisation de gaz moutarde par l’armée irakienne. Cette exaction commise dans une relative indifférence internationale est l’un des symboles du génocide perpétré à l’encontre des Kurdes par le régime baasiste irakien.

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