L’Ukraine depuis 2004 : de la Révolution Orange aux crises de la Crimée et du Donbass

À la lumière de l’ouvrage de Gilles Lepesant, comment évaluer et comprendre les évolutions et les choix stratégiques de l’Ukraine depuis 2004 ? La société ukrainienne a été au coeur de la Révolution Orange de 2004 et des événements autour d’Euromaïdan (2013-2014). Dans ces conflits, les clivages identitaires vont être instrumentalisés pour nourrir un sentiment d’incompréhension entre Est et Ouest pour finalement déboucher sur un conflit dont seules les élites ont intérêt à ce qu’il se poursuive.

Partie 1 : L’Ukraine dans la nouvelle Europe

Partie 2 : L’Ukraine dans la nouvelle Europe – L’Ukraine et sa sécurité

2004 – 2014 : la politique stratégique de l’Ukraine, entre rupture et continuité 

rev orange 2004
Manifestations du 22 novembre 2004 à Kiev

La Révolution orange :

En 2004, de nombreux scandales politico-financiers rythment la vie ukrainienne, avec des menaces de coupure du gaz par la Russie [1]. Pour Poutine, l’arme du gaz est perçue comme un moyen d’ingérence dans les affaires du pays en limitant les marges de manœuvre de l’Ukraine dans ses décisions [2]. Les privatisations des années 2000 ont entraîné un contrôle russe sur le marché énergétique ukrainien. La Russie fait donc du chantage au gaz pour peser sur les décisions du pays. C’est la « géopolitique du tube »[3] que James Sheer avait mis en évidence dans les moyens d’influence de la Russie.

Les élections présidentielles de 2004 ont vu l’affrontement entre Ianoukovitch, dauphin de Koutchma, le président précédent, attaché à la Russie et représentant du Parti des Régions, et Iouchtchenko, pro-occidental et membre de Notre Ukraine. Il ne faut pas plaquer sur cette élection un affrontement binaire entre est et ouest, d’autant plus que Ianoukovitch, Iouchtchenko et Timoschenko étaient tous originaires d’oblasts – ou régions – de l’est ou du centre, fidèles à l’UPC-MP – l’église orthodoxe sous le patriarcat de Moscou. Ils maîtrisent tous les trois le russe et ont commencé dans des milieux russophones (économiques ou politiques) tout en étant capables de s’exprimer parfaitement en ukrainien [4]. Leur opposition était bien plus politique que géographique, religieuse ou linguistique. Les trois candidats s’accordent d’ailleurs sur un rapprochement, plus ou moins fort, avec l’UE et l’OTAN. Ils reflètent en ce sens l’opinion majoritaire en Ukraine, celle d’un attachement à l’intégration européenne.

La victoire de Ianoukovitch au second tour de l’élection présidentielle, au soir du 21 novembre 2004, fut contestée car son élection a été entachée de fraudes. Ni l’OSCE, ni l’UE, ne reconnaissent alors les résultats, et seule la Russie le fait. Le pays entre dans une crise politique avec des protestations de masse pour soutenir Iouchtchenko. Ce mouvement est appelé « Révolution orange », en référence à la couleur du parti de Iouchtchenko mais aussi des révolutions de couleur qui ont eu lieu dans les pays voisins. Finalement les résultats sont annulés, un nouveau second tour a lieu le 26 décembre et Iouchtchenko, pro-européen, l’emporte, nommant Timoschenko au poste de Premier Ministre.

La période Iouchtchenko (2004 – 2010) :

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Iouchtchenko et Timochenko

Iouchtchenko reste cependant fidèle à la politique « multivectorielle », décrite par James Sheer. Il se rend tout d’abord en Russie pour témoigner des liens qui l’unissent avec son pays, puis il se rend à Strasbourg. Ces visites diplomatiques ne sont pas anecdotiques : Iouchtchenko reproduit une pratique des présidents précédents. À rebours des opinions étrangères, la diplomatie ukrainienne repose sur un maintien des liens privilégiés avec la Russie et un dialogue avec l’Europe. Cet équilibre est conservé quelque soit l’affiliation politique du vainqueur en Ukraine.

En 2005, Iouchtchenko adopte un plan pour constituer une zone de libre-échange autour de ce qu’il nomme la « Communauté de choix démocratique »[5]. Parallèlement Timochenko lance des réformes pour l’adoption des normes européennes et cherche à s’attaquer aux lobbys énergétiques. Le système ne change pourtant pas, les scandales se multiplient.

En 2006, à l’approche des élections législatives, le pays entre dans une nouvelle crise du gaz car la Russie décide à nouveau de couper les robinets vers l’Ukraine. Pour de nombreux observateurs, cette décision est vue comme une vengeance vis-à-vis de la Révolution de 2004, Poutine n’acceptant pas de perdre le contrôle sur ce qu’il considère comme « l’étranger proche » de la Russie. Pour lui, l’Ukraine doit être dans la sphère d’influence de la Russie car elle fait partie du « berceau de civilisation russe ». L’arme du gaz est un moyen de pression pour la Russie car elle sert à montrer à l’Ukraine qu’elle reste dépendante de la Russie. Elle est un marqueur de la « verticalité du pouvoir ». Aux législatives, le Parti des Régions gagne les élections entraînant une cohabitation tendue entre Ianoukovitch et Iouchtchenko. On retrouve dans la géographie du vote le morcellement politique de l’Ukraine, avec le Parti de Ianoukovitch ancré au sud et à l’est, et le camp orange majoritaire à l’Ouest. La cohabitation se termine par la dissolution de la Rada en 2007 et le retour au pouvoir de Timochenko [6] et du bloc pro-européen, sous la pression russe qui menace de réduire les livraisons de gaz si l’Ukraine ne rembourse pas sa dette. Les espoirs de la Révolution orange sont largement déçus.

Au niveau international, le partenariat oriental a été mis en place par l’UE en mai 2009, grâce à une initiative de la Pologne et de la Suède pour développer des politiques à l’est. Le contexte politique est très lourd puisque ce partenariat arrive juste après le conflit russo-géorgien d’août 2008. Ce partenariat concerne six États de l’ex-URSS : l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine. Il ne s’agissait pas de faire des États signataires de futurs membres de l’Union, mais d’étendre l’espace géo-économique de l’UE grâce à des accords d’association et avec la création de Zones de Libre Échange approfondies et autres coopérations. Au même moment Poutine promouvait un projet d’Union eurasiatique dans laquelle l’Ukraine était la pièce maîtresse. Elle met en place une véritable « guerre douanière »[7] contre l’Ukraine pour qu’elle accepte d’entrer dans l’Union eurasiatique : la Russie avait peur de perdre son leadership en Ukraine si elle se rapprochait de l’UE.

La période Ianoukovitch (2010 – 2014) :

Yanukovich
Ianoukovitch

Aux élections présidentielles de février 2010, Ianoukovitch gagne largement l’élection. Les raisons sont multiples, pour la plupart liées à la dépression économique qui secoue l’Ukraine, sous l’effet de la crise de 2008, et des promesses non tenues. Dans la géographie du vote de 2010 on retrouve le clivage de 2004, mais celui-ci n’est pas figé et Ianoukovitch a réussi à progresser dans de nombreuses régions à l’ouest, dans une élection non pas dominée par les thèmes diplomatiques mais économiques. Ianoukovitch, fidèle à la politique multivectorielle, décide de se rendre à Bruxelles pour son premier voyage diplomatique : il confirme sa volonté d’intégrer l’Union européenne. Cette perspective reste cependant très incertaine, notamment car les réformes structurelles n’ont jamais été mises en œuvre, et aussi car l’UE n’a jamais promu la perspective d’adhésion alors que la Russie fait pression sur l’Ukraine via l’instrument du gaz. Ianoukovitch met en avant le désir d’Europe de l’Ukraine comme objectif prioritaire, tout en continuant à se rapprocher des Russes.

Ainsi, en 2004, le peuple ukrainien a montré son désir de changement et sa volonté de transformer profondément le système économique et politique. Il ne semble pas avoir été écouté par les élites en place qui continuent les pratiques introduites par leurs prédécesseurs. Sur le plan international la politique « multivectorielle » continue d’être promue par la diplomatie, même si on sent une claire inflexion pour le rapprochement avec Bruxelles. Cette contradiction entre la politique affichée par le gouvernement et la réalité de ses actions est une des raisons de l’Euromaïdan en 2013.

L’Ukraine depuis Euromaïdan

Quelle vision des Ukrainiens pour l’Europe ?

De nombreuses études d’opinions [8] montrent que, depuis 2005, les Ukrainiens ont une vision positive de l’Europe : elle représente pour eux un modèle de réussite économique et politique et ne peut avoir que des effets bénéfiques sur l’Ukraine. Même les régions de l’est, majoritairement russophones avec une forte proportion de Russes, sont séduites par l’Union. La population est consciente que les relations ne sont pas stables avec l’Union et que les autorités n’ont pas la capacité ou la volonté de mettre en œuvre les réformes. C’est pour cette raison que la question de la démocratie et du respect des droits de l’homme devient un enjeux crucial. Cette perception est le fruit d’un double clivage, régional surtout mais aussi générationnel. En effet la population la plus jeune, qui a peu ou pas connu la période soviétique, voit l’intégration à l’Union comme un enjeu important, alors que les personnes plus âgées en sont beaucoup moins convaincues.

La chute de Ianoukovitch :

Le conflit a débuté lorsque le président ukrainien a décidé, en novembre 2013, de refuser de signer l’accord d’association négocié à Vilnius qui devait signifier le rapprochement avec l’Union. On peut alors voir le mouvement qui se met en place comme la volonté de reprendre en main le destin du pays. Les manifestations débutent dans un contexte de mécontentement social, économique et politique. On proteste contre la corruption, contre l’appropriation des richesses par les proches du pouvoir et les oligarques. Les manifestants revendiquent la démocratie ainsi que des élections libres et transparentes. Ils cherchent cherchent à obtenir la liberté de circulation vers les pays de l’est de l’UE, qui avait été entravée au moment de leur adhésion à l’Union en 2005. Le centre ville de Kiev est envahi par de nombreux manifestants arborant des drapeaux européens. L’opposition politique est fortement présente, soutenue par des puissances occidentales. En même temps les groupes nationalistes sont aussi présents comme « Svoboda » ou le « Secteur droit ». Les manifestations de novembre sont réprimées par la police : cette répression, la première depuis 1991, a pour conséquences de renforcer un mouvement qui semblait s’essouffler dès le départ. La situation est totalement bloquée. En janvier 2014, l’administration municipale de Kiev est prise d’assaut, comme de nombreuses administrations régionales. La situation ne cesse de s’envenimer.

La société civile ukrainienne est engagée dans la modernisation de la vie politique et la lutte contre la corruption [9], notamment grâce aux petites et moyennes entreprises mais aussi au tissu associatif. Cette mobilisation va se retrouver dans les manifestations à Maïdan. Il s’agit de plus en plus d’un mouvement de colère pour la dignité [10] et qui s’étend dans de nombreuses régions. Le mouvement atteint un niveau national en se propageant dans de nombreuses villes ukrainiennes à l’ouest. En janvier et février 2014, les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre font des centaines de mort. De nombreux membres du parti de Ianoukovitch font défection après les violences du 18-20 février 2014 tout comme les forces de l’ordre, notamment celles qui protégeaient Ianoukovitch. Ianoukovitch fuit en Russie et un nouveau gouvernement est nommé. Le régime s’est effondré et Iasténiouk puis Porochenko (en octobre 2014) arrivent au pouvoir en signant l’accord d’association avec l’Union européenne.

euromaidan
Manifestations place Maïdan à Kiev (novembre 2013)

On n’assiste pas à un changement du système : Porochenko est un ancien ministre, un oligarque, et Iasténiouk un homme politique de droite nationaliste. Des réformes sont toutefois introduites : réforme de la justice, de la police avec une politique libérale (gel des salaires, privatisations). Dès octobre 2014, le faible taux de participation aux élections législatives traduit un certain désenchantement politique. Les oligarques restent au pouvoir et la scène politique repose sur des factions régionales.

Le poids des mémoires : la réhabilitation des forces nationalistes

L’identité ne repose pas seulement sur des critères linguistiques, ethniques et religieux, mais aussi sur une mémoire partagée. Comme nous l’avons vu dans un article précédent, la construction territoriale de l’Ukraine est récente et est un héritage de la période soviétique. Les territoires les plus à l’ouest ne sont entrés dans l’Ukraine qu’au moment de la Seconde guerre mondiale. Les habitants de l’ouest sont donc porteurs de l’histoire européenne et ont donc été davantage réprimés durant la période soviétiques, à cause notamment de la forte présence du nationalisme ukrainien. Dans cette région se sont développés des groupes nationalistes comme l’Organisation nationaliste ukrainienne (OUN) qui a combattu l’Armée Rouge tout en ayant une attitude ambiguë avec l’occupant allemand durant la Seconde guerre mondiale. Les Soviétiques ont réprimé les anciens membres de ces organisations. Aujourd’hui encore se déroulent des cérémonies en l’honneur des soldats de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), branche armée de l’OUN entre 1942 et 1954. On remarque donc des tensions fortes autour de la mémoire de la Seconde guerre mondiale, l’Armée rouge pouvant être vue comme libératrice ou alors comme symbole de l’annexion du territoire. Cet arrière-plan historique est essentiel pour comprendre les symboles qui se jouent aujourd’hui en Ukraine. Le conflit dans l’est de l’Ukraine a eu tendance à unifier la population autour d’une identité nationale ukrainienne en raison de l’implication de la Russie, comme le prouve l’abrogation de la loi sur les langues. De nombreuses lois mémorielles ont été votées au printemps 2015, lois porteuses de tensions au sein de la société : on interdit les emblèmes soviétiques, on réhabilite les membres de l’UPA comme des héros nationaux, on change la fête de la fin de la Seconde guerre mondiale pour le 8 mai, alors qu’elle est fêtée le 9 mai en Russie. Les lois adoptées par les autorités ukrainiennes font un parallèle entre communisme et fascisme. L’agenda nationaliste des personnes arrivées au pouvoir en 2015 montre la volonté de rompre avec la Russie. Ces enjeux mémoriaux vont avoir un rôle important dans l’incompréhension entre les deux Ukraine.

La sécession à l’est :

 L’abrogation de la loi sur les langues régionales :

L’un des premiers actes du gouvernement est d’abroger la loi de juillet 2012 sur les langues régionales. En effet, une région pouvait disposer d’une deuxième langue officielle si la minorité linguistique du territoire dépassait les 10% de la population. Le russe devient ainsi la deuxième langue dans les régions d’Odessa, Kharkiv, Sébastopol, Dnipropetrovsk et Donetsk. En réalité la langue n’est pas un enjeu vital car la plupart des Ukrainiens parle ukrainien et russe. La Rada décide d’abroger cette loi le 23 février 2014 car elle était jugée trop favorable au bilinguisme. Ce vote visait moins les russophones que les Russes d’Ukraine. Ces populations prennent peur car elles redoutent une ukrainisation autoritaire visant à unifier l’Ukraine autour d’une seule langue et d’une seule culture, au détriment de leur identité linguistique. Cette abrogation est vue comme une humiliation et une discrimination de la part d’un gouvernement farouchement antirusse [11]. Ce sujet a été instrumentalisé pour devenir un problème essentiel.

L’annexion de la Crimée et la sécession des territoires de l’Est :

Le parti de Ianoukovitch, puissant dans les régions du Donbass et de la Crimée, était russophile et russophone mais aussi farouchement ukrainien car il n’acceptait pas l’idée d’une séparation politique. Son effondrement laisse un espace libre pour l’expression du mécontentement vis-à-vis du nouveau pouvoir. Les mouvements séparatistes, qui existaient avant, étaient maîtrisés par l’État. La vacance du pouvoir a permis à ces acteurs de s’exprimer pour prendre de la distance avec Maïdan et proposer un rattachement avec la Russie.

En 2010, le président Ianoukovitch avait signé un accord avec Medvedev pour prolonger de 25 ans l’utilisation de la base navale de Sébastopol par la Russie, en échange d’un rabais sur le prix du gaz. En 2014, on estime le nombre de militaires russes présents en Crimée à 14 000 : pour la Russie il s’agit d’une zone à sécuriser en priorité car c’est par là que passent les gazoducs. Au même moment, la Russie cherche à saisir à son avantage la partition de la région en profitant du fait que les autorités locales refusent de reconnaître le nouveau pouvoir. Moscou s’est ainsi opposée à la remise en cause, par les dirigeants ukrainiens, de l’accord tant ce territoire est stratégique et d’autant plus qu’elle craignait une extension de l’OTAN entraînant un encerclement de la Russie[12]. En Crimée, des hommes sont alors arrivés devant l’administration centrale pour proposer un référendum sur le rattachement à la Russie. Il est organisé dans la précipitation, sous contrôle d’hommes armés, le 16 mars et les résultats ont entraîné une reprise du contrôle de ce territoire par Moscou, malgré la non-validation des résultats par l’ONU.

hommes non identifiés Sébastopol 2014
Hommes armés non identifiés à Sébastopol (13 mars 2014)

 

Au Donbass, la population russe est moins importante, la population est plutôt russo-ukrainienne. En réalité, la mobilisation là-bas se construit surtout contre Maïdan car les gens sont inquiets du devenir des régions : elle veut garder des relations proches avec la Russie. Les administrations de Lougansk et Donetsk sont prises d’assaut par les séparatistes qui organisent des élections en mai 2014 et placent ces régions sous leur contrôle. Kiev redoute alors une intervention russe. L’élection de Porochenko entraîne une reprise des combats et le déploiement de l’armée russe le long des frontières. La trêve négociée à Minsk échoue en septembre 2014. En janvier 2015, Zakhartchenko, qui dirige la République autoproclamée de Donetsk, ne se sent plus lié aux accords de Minsk et reprend les combats, qui ne cessent que lors de la signature de Minsk 2 en février 2015 dans un accord qui profite tout autant à la Russie qu’aux séparatistes. Ce terme de « séparatiste » est plus lié à une instrumentalisation du multilinguisme pour donner l’impression d’un clivage ethnique [13]. Un pouvoir parallèle est installé dès le 12 avril par des milices qui ont pris d’assaut les bâtiments officiels. Leur orientation politique est peu claire : certains veulent un retour au socialisme soviétique, d’autres un pouvoir autoritaire. Les forces spéciales russes sont impliquées avec l’envoi de « volontaires » qui viennent combattre. Cette situation conduit à un embrasement de l’Ukraine autour des régions de Donetsk et Lougansk. Cette guerre est un face-à-face entre forces séparatistes, armée régulière et combattants ukrainiens, dont beaucoup proviennent de l’extrême-droite.

maison détruite au donbass
Maison détruite dans la Donbass

L’incompréhension entre Est et Ouest :

La sécession des régions de l’est se comprend selon deux analyses [14]. Elle serait le résultat de l’action militaire de la Russie et de la fracture profonde qui divisait l’Ukraine. En effet, comme le souligne l’ouvrage de Gilles Lepesant, l’Ukraine est profondément divisée mais il n’y a pas de véritable frontière entre est et ouest car le pays est avant tout pluriel et métissé. L’Ukraine est un pays bilingue, à l’est on maîtrise l’ukrainien tandis que les villes sont russophones. Les jeunes générations sont bilingues. L’abrogation de la loi de 2012 était moins contre la langue russe que contre la mainmise de la Russie sur la société ukrainienne. De plus, de nombreuses personnes à l’est n’ont pas compris le déboulonnement des statues de Lénine : pour les régions industrialisés, le passé soviétique signifie la modernisation et la prospérité. On voit que la diffusion du mouvement séparatiste est avant tout l’effet d’une incompréhension des deux côtés, d’autant plus qu’à l’ouest les revendications n’ont pas été écoutées. Cette conflictualité latente va se transformer en véritable conflit à la suite de l’intervention russe, en Crimée et dans le Donbass. Dans le Donbass, la Russie n’intervient pas officiellement bien qu’elle y soit présente. Il ne faut cependant pas voir la sécession sous l’intervention seule de la Russie. En effet, des petits chefs militaires locaux vont profiter de la présence russe.  Pour Anna Colin Lebedev [15], la sécession au Donbass est un « conflit armé dans lequel des revendications locales ont été gonflées et enflammées de l’extérieur ». Le rôle de la Russie était aussi médiatique : la télévision privée est le média le plus important en Ukraine et largement acquis aux intérêts russes. Le Kremlin a diffusé des messages simples via la télévision en dénonçant une révolution commanditée par les Etats-Unis et qui ne servirait qu’à affaiblir la Russie en mettant en place, à Kiev, un pouvoir néonazi cherchant à détruire les populations russes. Cette désinformation a semé l’effroi et affecté les esprits. La désinformation n’était pas que russe : Kiev a tout fait pour faire l’amalgame entre russophones et séparatistes. Cette désinformation organisée a creusé le fossé entre les deux populations et nourrit la violence.

Pour Cyrille Bret [16], trois lectures ont été appliquées au conflit ukrainien. Tout d’abord le schéma de la « Guerre froide » avec deux camps inconciliables à l’origine du conflit i.e. l’UE et la Russie. Ces deux puissances se livrent ainsi une lutte sans merci pour le contrôle de l’Ukraine. Nous ne sommes cependant pas dans une situation de guerre froide car la Russie n’est pas porteuse d’une alternative politique par rapport au modèle libéral, il ne s’agit donc pas d’une divergence idéologique. La Russie souhaite avant tout maintenir son influence dans ce qu’elle nomme son « étranger proche ». À une échelle plus importante, elle souhaite que soit reconnu son importante position dans le système mondial. Pour Poutine, la Russie doit avoir un rôle essentiel dans le système multipolaire. Cette grille de lecture offre peu d’informations sur le rôle déterminant des acteurs ukrainiens. Une autre grille de lecture est l’émergence d’une « nouvelle Yougoslavie » i.e. d’une opposition entre deux Ukraine. Mais cette vision est exagérée car de nombreux intellectuels à l’est sont enclins à un futur européen. A l’inverse les minorités à l’ouest du pays sont solidaires des russophones, craignant le nationalisme ukrainien. La diversité ethnique de la population n’était pas vue comme une faiblesse avant Maïdan. Enfin, pour d’autres, ce conflit serait le résultat des caractéristiques internes des régimes post-soviétiques. En effet, l’Ukraine est la pierre angulaire de l’Union eurasiatique voulue par Moscou. Mais le rapprochement avec l’UE rendait celui avec la Russie difficile. La signature de l’accord d’association était en contradiction avec les plans russes de création d’une Union économique eurasiatique voulu par Poutine. Il voit avant tout dans Euromaïdan un coup d’État nationaliste.

Le rôle de l’Église a été important dans le mouvement Euromaïdan[17]. Ainsi l’UPC-MP, pourtant relié au patriarcat de Moscou, a condamné l’initiative russe en Crimée et au Donbass car l’Église est très attachée à la souveraineté du pays. Pour le patriarche de Kiev, l’intervention russe est une agression contre l’intégrité territoriale du pays. Au contraire le patriarche de Moscou voit dans le pouvoir à Kiev « ceux qui veulent détruire la Sainte Russie » [18].

La crise ukrainienne a révélé l’impossibilité de mettre en place une politique alternative et dans un certain sens la médiocrité du personnel politique. Ainsi le pouvoir issu de Maïdan a été incapable de faire respecter l’unité de l’Ukraine. Dans la crise ukrainienne, des acteurs locaux et post-soviétiques ont contribué à la dégradation du climat politique. Des entrepreneurs de violence n’hésitent pas à faire des coups de force et à éliminer des opposants. Des groupes s’opposent, mais sans réelle considération pour les populations civiles.

Benoît BIMBAULT

[1] CALVET Cécile et HANNAOUI-SAULAIS Léa « Ukraine : aux prémices de Maïdan, la révolution avortée de 2014 », Clubdumillénaire.fr, 20 juin 2014 URL : http://clubdumillenaire.fr/2014/06/ukraine-aux-premices-de-maidan-la-revolution-avortee-de-2004/

[2] De JABRUN François, « Les incertitudes de l’identité ukrainiennes » in Diploweb.com le 24 décembre 2008. URL : http://www.diploweb.com/Les-incertitudes-de-l-identite.html

[3]  CHAMONTIN Laurent, Ukraine et Russie : pour comprendre. Retour de Marioupol, 2006, ed Diploweb, Paris

[4] De JABRUN, op. cit.

[5] LE MOAL François « L’Ukraine, un pays à la recherche d’une place entre l’Europe et la Russie », Diploweb.com, le 07 juin 2008. URL : http://www.diploweb.com/L-Ukraine-un-pays-a-la-recherche-d.html

[6] Elle avait dû démissioner en 2005 à cause des soupçons de corruption qui pesaient sur elle

[7] ARJAKOVSKY Antoine, « Russie-Ukraine : de la guerre à la paix ? » in Diploweb.com, le 12 juillet 2014

[8]  Éléments tirés de ARMANDON Emmanuelle, Géopolitique de l’Ukraine, 2016, PUF, « Que Sais Je ? », Paris, 128 pages.

[9]  CHAMONTIN, op. cit.

[10] COLIN LEBEDEV Anna, « Les Ukrainiens au tournant de l’histoire européenne », Études, 3/2015 (mars), p. 7-18.

[11] DUMONT Gérard-François, « L’Ukraine, une terre étrangère pour la Russie ? » in Géostratégiques, n°43, 3ème trimestre 2014, p.69-90

[12] GOURDIN Patrice « Ukraine : géopolitique d’un État tampon » in Diploweb.com, le 02 mai 2014, URL : http://www.diploweb.com/Ukraine-geopolitique-d-un-Etat.html

[13] SCHMIT Margaux, « La crise en Ukraine », in Diploweb.com, le 10 novembre 2015. URL : http://www.diploweb.com/La-crise-en-Ukraine.html

[14] COLIN LEBEDEV Anna, op. cit.

[15] COLIN LEBEDEV Anna, op.cit.

[16] BRET Cyrille et PARMENTIER Florent, « Qu’apprend la Transnistrie à l’Ukraine ? Pour une autre lecture du conflit en Ukraine : les leçons de la Transnistire » in Diploweb.com, le 3 septembre 2014. URL : http://www.diploweb.com/Qu-apprend-la-Transnistrie-a-l.html

[17] LEPESANT Gille, « Entre européanisation et fragmentation, quel modèle de développement pour le territoire ukrainien ? » in Les études du CERI, n°122 – juin 2015, Presses de Sciences Po, Paris, 50p.

[18] Propos des deux chefs d’Églises du 19 avril 2014

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