L’Ukraine dans la nouvelle Europe (II) : l’Ukraine et sa sécurité

 

Le livre coordonné par Gilles Lepesant a été rédigé au moment où la Révolution orange (2004) éclatait en Ukraine. L’Ukraine dans la nouvelle Europe a pour ambition d’aller au-delà du discours sur la division binaire de l’Ukraine, entre un Ouest ukrainophone qui regarderait vers l’Europe et un Est russophone qui voudrait conserver son lien de protection avec le grand voisin russe, pour se demander sur quelles fondations a pu se construire une identité ukrainienne propre, où coexistent les différentes ethnies linguistiques, minorités et confessions religieuses, et dans quel sens se pense l’Ukraine. L’ouvrage cherche à montrer comment la société ukrainienne va essayer de dépasser ces différences.

Nous vous proposons aujourd’hui la deuxième partie de cette série de trois articles, consacrée aux défis de la politique de sécurité ukrainienne.

Vous pouvez, si vous le souhaitez, consulter la première partie de l’ouvrage traitant des questions linguistiques et religieuses en Ukraine grâce à ce lien.

L’Ukraine et sa sécurité (James Sheer)

James Sheer est politologue et enseignait les questions de défense au Lincoln College de l’Université d’Oxford au moment de la rédaction de l’ouvrage, il est actuellement un intervenant à la Chatham House. Il publie presque exclusivement sur les politiques de sécurité et des affaires étrangères de la Russie, de la région de la Mer Noire et de l’Ukraine.

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L’Ukraine se situe entre l’OTAN et les structures militaires de la Communauté des États Indépendants, mise en place en 1991 à la chute de l’URSS (auxquelles elle n’appartient pas). La question du rôle géopolitique de l’Ukraine se pose alors, surtout que celui-ci a fortement évolué depuis les années 1990.

Pour l’Union européenne, l’Ukraine a un rôle important à cause de la place du gaz dans sa balance énergétique. De plus l’Ukraine contribue à la stabilité de la région : en construisant un État fort, elle pourrait contrecarrer les activités déstabilisantes des États « de fait » à sa frontière comme la Transnistrie qui prospère grâce à l’immigration illégale, le trafic d’arme, la prostitution et le blanchiment d’argent. Ensuite, malgré les avancés sur les enjeux ethniques, les tensions minoritaires au sein de l’Ukraine alimentent les aspirations séparatistes. La Roumanie a renoncé à toute revendication territoriale en Ukraine en 1997 mais la question de l’embouchure du Danube n’est toujours pas réglée car la frontière n’a jamais été tracée : il y a là un enjeu économique important à cause des gisements de gaz et de pétrole dans cette région. Enfin l’influence de la Russie est grande dans la région comme en témoigne le proverbe « Moscou est le cœur, Saint-Pétersbourg la tête et Kiev la mère de la Russie » : l’évolution de l’Ukraine a une conséquence sur celle de la Russie.

L’auteur étudie les perspectives géopolitiques et de politique étrangère en Ukraine.

En Ukraine l’enjeu de l’entrée en Europe domine l’agenda de la politique étrangère depuis 1991. Le président Koutchma en 1994 va mettre en place l’idée de politique « multivectorielle » i.e. que l’Ukraine se définit comme européenne tout en développant un partenariat stratégique avec la Russie. On voit là les incertitudes de la politique ukrainienne avec un soutien à l’ouest et un resserrement de ses liens avec la Russie. Le problème c’est que l’ouest n’a pas de politique claire pour l’Ukraine. Par conséquent, Koutchma a décidé de ne rien faire pour pousser l’ouest à prendre parti dans l’espoir de ménager ses relations avec la Russie tout en gardant le soutien de l’Union. Cette politique va permettre à l’Ukraine, pour l’auteur, d’obtenir sa reconnaissance internationale. À la fin de l’année 1997, l’Ukraine collabore avec l’OTAN et la CEI tout en s’affichant en tant que pays « non aligné ». Ses bonnes relations sont confirmées par la reconnaissance, par la Russie, de la souveraineté ukrainienne sur la Crimée en échange d’une présence russe en mer Noire sous la forme de la Flotte en 1997. La politique étrangère ukrainienne est donc située entre méfiance et compromis. Mais, depuis la fin des années 1990, la position ukrainienne est très fragile. La crise russe a entraîné une crise économique en Ukraine, soulignant que ce pays était très lié à la Russie et relativement fermé aux marchés européens. De même l’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo en 1999 a souligné que l’OTAN pouvait être une menace pour le monde slave, et qu’en entrant dans l’OTAN, elle entrerait dans une opposition avec la Russie avec une remise en question de sa souveraineté. La politique multivectorielle est fortement mise à mal.

Jusqu’en 1999, l’Ukraine voit dans l’OTAN le garant de la paix et de la stabilité si celui-ci ne reste pas une alliance de défense mais de sécurité collective : certes l’Ukraine reste « non alignée » mais celle-ci ne veut pas être perçue comme une zone grise d’affrontement. L’Ukraine veut se placer sous le parapluie de l’OTAN. L’épisode du Kosovo a cependant montré que l’OTAN n’avait pas vocation à devenir une alliance politique. Après les attentats de 2001, les relations OTAN-Russie ont été réévaluées avec la consolidation de la « Grande Europe » : l’Ukraine change sa vision et cherche à rejoindre un système de défense appuyé par l’OTAN. Pourquoi ? Elle a peur de voir la Russie l’éclipser et ne plus devenir un partenaire prioritaire. Elle cherche aussi à rééquilibrer sa politique multivectorielle : abandonnée par l’Europe, elle veut renforcer son lien avec la Russie tout en poursuivant sa collaboration avec l’OTAN. Enfin, il s’agit aussi d’une question d’image à avoir face aux trafics en tout genre.

En ce qui concerne l’UE, l’Ukraine n’a pas vocation à la rejoindre : elle a, certes, mené des grandes politiques mais sans les réformes nécessaires qui vont avec l’adhésion à l’Union. Pour l’UE ce qui compte ce sont les convergences, pas les « aspirations » à la rejoindre. De plus, la politique européenne nécessite une diminution de la souveraineté alors même que le problème principal de l’Ukraine est celui de l’affirmation de sa souveraineté. Il n’y a donc pas de volonté, de la part de l’Ukraine, de mettre en place les réformes demandées par Bruxelles. Du point de vue de Kiev, l’Union ne tient pas compte les aspirations des Ukrainiens. En réalité, le contentieux principal est sur la question des frontières car l’Ukraine ne veut pas de deux types de frontières, liées à l’extension de l’espace Schengen. Pour l’Union, l’Ukraine doit renforcer ses frontières à l’ouest pour éviter que les trafics arrivent en UE et effectuer un meilleur contrôle des flux migratoires. Du point de vue ukrainien, Schengen représente une limitation des contacts avec l’Europe et un renforcement de l’influence russe. Malgré une ouverture aux discussions, l’Union referme la voie de l’adhésion en 2002 avec la mise en place de la politique de « voisinage spécial » avec la Biélorussie et la Moldavie.

Les relations russo-ukrainiennes sont marquées par l’interdépendance économique, l’interpénétration des réseaux, les affaires… Même s’il y a de la méfiance entre les deux. La Russie a la volonté d’influencer les affaires des voisins dans le cadre d’un processus centripète. Cependant, durant la période Eltsine, les privatisations qui ont mis l’État au service de l’oligarchie, n’ont pas fait de la politique de voisinage une priorité. Il a fallu attendre 1997 et l’arrivée des « réformateurs » au pouvoir en Russie pour la signature d’un accord sur la flotte en mer Noire avec la volonté d’extraire l’Ukraine de l’OTAN. La Russie faisait de sa flotte une force stratégique permanente en Crimée avec des droits sur les deux baies principales qui vont contraindre le déploiement naval de l’Ukraine. Cette forte présence militaire a entraîné une prégnance de l’économie russe sur toute la Crimée. Pour Kiev, cet accord est un succès de la politique « multivectorielle » et représente l’apogée des relations entre les deux pays. L’arrivée de Poutine au pouvoir en 2000 va conduire à un retour à la « verticalité du pouvoir »[1] i.e. qu’il faut régler les relations avec « l’étranger proche ». L’intervention de l’OTAN au Kosovo va finir de convaincre Poutine de transformer la CEI en un bloc et une « zone d’intérêt », conditions pour garantir un traitement équitable dans le système international. La politique russe en Ukraine devient plus pragmatique et froide avec un lien entre les objectifs commerciaux, géoéconomique et géopolitique. Pour Poutine il faut s’assurer de la subordination de l’Ukraine. La Russie s’appuie alors sur des alliés à l’intérieur de l’Ukraine, en utilisant les faibles, les dissensions et les scandales au profit de la Russie dans des domaines clés. Poutine a ainsi utilisé le robinet énergétique lorsque l’Ukraine a refusé d’entrer dans l’Union douanière. Il utilise l’arme économique pour arriver à ses fins politiques. La corruption et l’ingérence sont centrales dans la politique russe, comme en témoigne l’affaire des bandes magnétiques impliquant le président Koutchma dans de graves abus de pouvoir. La Russie va utiliser ce scandale à son profit et porter un coup aux ambitions européennes de l’Ukraine. Ce soutien ne coûte rien à la Russie selon James Sheer car Poutine va s’appuyer sur les habitudes du monde des affaires en Ukraine : « les réseaux (contre les marchés), les producteurs (contre les consommateurs), la prédation (contre l’entreprise), le darwinisme (contre la corporation), la collusion (contre la transparence) ». Surtout que la Russie demandait juste des relations de bon voisinage, au contraire de l’UE. Il faut cependant bien voir que le mouvement vers l’Europe est toujours présent et perçu comme irréversible en Ukraine. Même si les élites ukrainiennes ne comprennent pas l’Europe, elles veulent garder une possibilité d’aller vers l’ouest pour contrebalancer la Russie. Il y a ainsi deux obstacles à l’influence russe : le refus obstiné de l’Ukraine d’adhérer à la Communauté économique eurasienne fondée en 2000 et la volonté ukrainienne d’intégrer l’OTAN (qui est moins exigeante que l’UE).

Enfin le dernier point abordé par l’auteur est la réforme du système des armées. Il faut savoir que l’Ukraine a hérité en 1991 d’un ensemble de forces militaires sans organisation centrale, formé seulement pour intervenir contre l’OTAN mais pas pour assurer la sécurité du pays. L’Ukraine devait donc créer une armée. Mais le système des armées va se stabiliser, sans nécessité de réforme, entre 1991 et 1994, car l’ingérence militaire dans le politique n’est pas une tradition soviétique : l’armée est au service du politique. L’Ukraine a développé un esprit de « défense nationale » car elle n’était pas dans une alliance militaire mais proche des zones de tension avec la Russie. En 1996, le Livre blanc de la sécurité nationale va montrer que l’objectif de la défense nationale ne peut pas être seulement militaire. Cependant la détérioration économique de la situation en Ukraine au milieu des années 1990 va nécessiter une réduction des effectifs [2] de l’armée. Plusieurs facteurs vont soutenir la réforme : le conflit au Kosovo, l’élargissement de l’UE (et donc le contrôle aux frontières) et l’émergence d’une politique russe cherchant à exploiter les faiblesses du système. Un nouveau livre blanc est rédigé en 2000 dans lequel les conflits de grandes ampleurs laissent la place aux conflits à petite échelle : il faut penser aux enjeux tactiques et stratégiques avec la mise en place d’institutions militaires pour créer un corps de sous-officiers. Cette modernisation reste modeste : les promotions sont liées aux choix locaux, le sous-équipement est généralisé. L’armée est surtout constituée de conscrits et est encore très peu professionnalisée.

C’est dans ce contexte qu’il faut voir quelles sont les coopérations internationales entre les trois forces principales voisines de l’Ukraine :

      les relations sont fortes avec l’OTAN, avec des activités multilatérales. Pourtant l’Ukraine est un État non-aligné dans un contexte géopolitique difficile avec un État et une société faibles, il faut donc prendre en compte tous les aspects de la sécurité. De plus l’OTAN a du mal à voir le prisme géopolitique des institutions ukrainiennes. Enfin il ne peut y avoir d’approfondissement des relations si il n’y a pas d’adhésion aux valeurs européennes.

      En ce qui concerne les relations avec l’UE : elles datent de 2000 sur la question des frontière. L’Ukraine est très intéressée par la PESD et l’apport de l’UE en terme de modernisation des services.

      La coopération avec la Russie a fortement augmenté mais elle lui est peu profitable car les objectifs sont souvent divergents et que la Russie ne voit pas Kiev comme un modèle convaincant pour conduire des opérations.

L’auteur montre bien qu’il faut comprendre la complexité de la question de la sécurité en Ukraine, liée à l’importance de la société civile, une vie politique active et pluraliste. Les citoyens reconnaissent les valeurs de la démocratie et dénoncent le manque de responsabilité. La question de la sécurité n’est pas vue à sa juste valeur : les pays de l’ex-URSS ne peuvent développer un modèle du type OTAN. L’Ouest doit comprendre que les relations de pouvoir en Ukraine sont transnationaux : les affaires intérieures ne se développent pas dans le vide.

Conclusion de l’ouvrage

L’une des problématiques les plus importantes pour l’Ukraine élargie, c’est le rôle des frontières. Elle peut en profiter si elle réussit à transformer son système politique et économique pour valoriser sa position de carrefour, entre l’est et l’ouest, entre la Baltique et la mer Noire. L’Ukraine est donc face à de nombreux défis. Tout d’abord celui de la construction d’une nation sans base ethnique avec des minorités importantes, surtout que les débats linguistiques et ethniques entraînent des antagonismes latents qui peuvent dégénérer, même si une large partie de la population arrive à concilier les identités grâce à la situation de carrefour de l’Ukraine. Un autre défi est la création d’une communauté de destins sur la base de frontières nouvelles imposées en 1945 (1954 avec la Crimée), qui dépend en grande partie des relations avec Moscou qui considère l’Ukraine comme le berceau de la nation russe. Il y a aussi la question du rôle de la langue, en sachant que la langue officielle est l’ukrainien mais que le russe est très fortement influent depuis 1667. Les Russes dans les régions de l’est (Ukraine-Sloboda) et du sud (Novorossiya) ont eu un rôle très important dans l’industrialisation. L’Ukraine doit donc abandonner l’idée de langue et de culture communes et homogènes et respecter la diversité culturelle, surtout quand la langue n’est pas le trait principal de l’identité. C’est pour cela que la formation d’une identité en Ukraine ne peut se faire qu’en terme politique, après avoir traiter les problèmes économiques et sociaux et si la Russie accepte l’indépendance de l’Ukraine. Il y a aussi la question religieuse car trois Églises en conflit cherchent à incarner la nation ukrainienne. Enfin la situation militaire a connu des évolutions : auparavant « pays pivot » et charnière, elle a vu son influence diminuer, d’autant plus que l’Europe se construit sans l’Ukraine. Son rôle apparaît de plus en plus secondaire dans les facteurs de tension en Europe et semble peu important pour la stabilité de la zone. Pour Gilles Lepesant la tendance lourde est l’influence des milieux économiques russes dans les relations diplomatiques, ce qui est contradictoire avec la démocratisation. Les élites ukrainiennes ne veulent pas une transition qui leur ferait perdre du contrôle. Pour Gilles Lepessant, l’Ukraine est une sorte de « démocratie virtuelle ». Malgré la signature d’accords commerciaux et de coopérations avec l’Europe, celle-ci ne semble pas envisager une adhésion car l’Ukraine n’a pas enclenché un processus de modernisation économique et démocratique et les difficultés économiques persistent. Mais que peuvent des projets de modernisation sans processus d’adhésion ?

La troisième partie sera consacrée aux évolutions de l’Ukraine depuis 2004, en suivant la grille de lecture fournie par cet ouvrage.

Benoît BIMBAULT


 

[1] Durant la période d’Eltsine, la Russie était une arène où les intérêts privés s’affrontaient pour conquérir pouvoir et richesses

[2] Autour de 300 000 en 1999

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