La Chine et la question nord-coréenne

Qu’attendez-vous ? N’espérez rien car rien ne changera ».

                                       C’est avec ces mots sans équivoque que Victor Cha, ancien directeur Asie au Conseil de Sécurité nationale de la Maison blanche, a qualifié la politique nord-coréenne de la Chine lors de la conférence Towards a desirable policy on North Korea ?, organisée par l’Institut Sejong en octobre 2012 à Séoul. La transition politique initiée par le XVIIIe Congrès du Parti communiste chinois, qui s’est tenu en novembre de la même année et a donné la direction du régime à Xi Jinping, laissait entrevoir quelques espoirs en ce qui concerne la position chinoise à l’égard de la Corée du Nord. Le second essai nucléaire de 2009 dans la province du Nord Hamyong près de la frontière avec la Chine et l’arrivée au pouvoir de Kim Jung Un en 2011 pouvaient conduire à un durcissement de la politique chinoise.

Très pragmatique, la politique de Pékin vis-à-vis de la Corée du Nord se construit à partir d’intérêts nationaux, dont le principal reste celui de la stabilité de la péninsule, entraînant de facto le maintien du statu quo dans la région. Constante depuis les années 1950 et la guerre de Corée, et ce malgré des périodes de forte tension entre les deux voisins – notamment avec le rétablissement des relations diplomatiques et consulaires entre Pékin et Séoul en 1992 -, la politique de soutien de Pékin est aujourd’hui plus que jamais indispensable à la survie du régime nord-coréen, notamment depuis la mort du dirigeant Kim Jong-Il en décembre 2011, figure de proue historique et héritier du fondateur de la Corée du Nord.

Néanmoins, il faut rappeler que la politique américaine à l’égard de la Corée du Nord est en mesure de changer la pratique diplomatique chinoise. Définie comme membre à part entière de « l’Axe du mal » décrit en 2002 par George W. Bush, puis quinze ans plus tard comme cible à « détruire » selon les termes employés par le président Trump devant l’ONU, la Corée du Nord est aussi devenue un enjeu de sécurité intérieure pour la Chine. Pour Pékin, la priorité devient d’empêcher toute action militaire des États-Unis, et de bénéficier du rôle d’intermédiaire qui permettrait d’éviter que le régime nord-coréen, en cas d’effondrement, ne permette l’installation de soldats américains à la frontière chinoise (même si cela paraît peu envisageable à court terme). Cette politique d’entente sino-américaine s’est illustrée récemment avec l’adoption à l’unanimité le 11 septembre 2017 d’une nouvelle résolution de sanctions contre la Corée du Nord par le Conseil de sécurité de l’ONU, à l’initiative des États-Unis, et donc également votée par la Chine.

En quoi la question nord-coréenne illustre-t-elle le pragmatisme de la diplomatie chinoise ?

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Les peuplements coréens, Hérodote, n°141, La Découverte, 2e trimestre 2011

Le double jeu de la Chine à propos de la Corée du Nord, ou comment rester une puissance médiatrice en Asie

–          Une stratégie de médiation ancienne et pragmatique à l’égard de la Corée du Nord

              Il paraît loin le temps où la Chine et la Corée du Nord étaient « proches comme les lèvres et les dents » (唇亡齿寒 chunwang chihan), pour reprendre une expression dont abusait la propagande chinoise en 1949 après la fondation de la RPC par Mao Zedong. La Chine cherche avant tout à défendre ses intérêts en maintenant le rôle d’État tampon, ou comme l’appellent les autorités officielles, « de barrière stratégique » (战略屏障 zhanlüe pingzhang) de la Corée du Nord face à « l’impérialisme américain » installé en Corée du Sud. Ces dix dernières années, la politique nord-coréenne de la Chine n’a que peu évolué. Tout en maintenant une relation économique étroite avec Séoul depuis 1992, Pékin soutient le régime nord-coréen tant sur le plans politiques, économiques qu’humanitaire. La politique chinoise répond à trois intérêts majeurs, qui sont par ordre de priorité la stabilité de la péninsule, sa division en deux Corées et la non-prolifération nucléaire et balistique. Soumise à une pression internationale renforcée pour contraindre le régime nord-coréen à renoncer à ses ambitions nucléaires, la Chine a pris conscience des limites de son influence quant à cet objectif.

Une péninsule coréenne stable est la seule garantie d’une région pacifique favorable à la poursuite du développement économique chinois. Les six essais nucléaires menés en en 2006 et 2009 sous Kim Jung Il, puis en 2013, 2016 et 2017 sous Kim Jung Un ont donc conduit la Chine à prendre position, parfois en contradiction avec son soutien à l’égard de la Corée du Nord. Mais ce jeu d’équilibriste n’a vocation qu’à servir au mieux les intérêts chinois.

–  Le jeu d’équilibriste de la Chine : préserver ses intérêts tout en soignant son image internationale

          Le 9 juin 2011, le porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois rappelait que « la Chine croît au dialogue et à la négociation comme la seule façon de trouver une solution au problème dans la péninsule coréenne. Toutes les parties concernées devraient garder le contact entre-elles, avancer dans les dialogues bilatéraux et multilatéraux, reprendre les Pourparlers à Six ». Les négociations à Six, entre la Chine, les Corées du Nord et du Sud, la Russie, les États-Unis et le Japon ont débuté en 2003. Elles permettent à la Chine de se poser en acteur clé de la péninsule coréenne. En effet, face à l’inefficacité des sanctions internationales et du « scénario américain », qui consistait à priver la RPDC (République populaire et démocratique de Corée) de son arsenal nucléaire. Toutefois, la Chine poursuit sa politique de bons sentiments sur la scène internationale, afin de ne pas se mettre à dos ses principaux partenaires commerciaux.

Pour paraître une puissance dite « responsable » sur la scène internationale, elle condamne les essais nucléaires ou les tirs de missiles nord-coréens, et souscrit aux sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU en s’employant à éviter que les résolutions puissent justifier une intervention militaire, comme cela fut le cas le 11 septembre 2017 avec l’adoption à l’unanimité de la résolution 2375 visant à stopper de manière graduée les exportations de gaz et de pétrole à destination de la RPDC. En calmant le jeu international, Pékin donne satisfaction aux États-Unis et à ses alliés désireux de « punir » Pyongyang sans pour autant acculer le régime. Les États-Unis reprochent bien souvent à la Chine d’être trop timorée à l’égard de son voisin, et l’accession de Kim Jung Un au pouvoir en 2011 semble conforter cette stratégie diplomatique par à-coups. Ceci s’explique notamment par le fait que la question de la dénucléarisation du régime de Pyongyang n’est pas une priorité pour la diplomatie chinoise.

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Extrait de la résolution 2375 de l’ONU datant du 11 septembre 2017, marquant un tournant décisif dans la stratégie chinoise vis-à-vis de la Corée du Nord.

–          La question de la dénucléarisation du régime nord-coréen n’est pas la priorité pour la Chine

              Si la Chine est impliquée dans les processus de négociation internationale, il s’agit pour le pays d’imposer sa propre voie, qui peut bien évidemment différer de celle des États-Unis ou de leurs alliés. Le chercheur coréen Choi Choom-heum, de l’Institut coréen pour l’unification nationale de Séoul, soulève cette ambiguïté : « il existe un malentendu de fond dans la perception des relations entre la Chine et la Corée du Nord. Pour Pékin, la question du nucléaire qui obnubile l’Occident est secondaire par rapport à la stabilité de la RPDC. » Il y a en Chine deux écoles de pensée sur la position à adopter vis-à-vis de la Corée du Nord : les « traditionnalistes », pour lesquels le régime de Pyongyang incarnerait un atout dans la stratégie chinoise face aux États-Unis, et les « internationalistes », qui voient en lui un « boulet » et préconisent de l’abandonner, voire de favoriser un changement de régime. Ces hypothèses ne sont cependant formulées qu’au sein de la sphère académique, et ne sauraient pas refléter les choix stratégiques du Parti communiste chinois. Ceux-ci sont décidés par le département international du Comité central du PCC, et ne répond en réalité qu’à une logique de Realpolitik chère aux dirigeants chinois, qui ne veulent pas faire de vague.

Selon les circonstances, les préoccupations stratégiques et économiques de long terme de la Chine peuvent évoluer. Un effondrement du régime des Kim serait infiniment plus grave, car si la Chine voit d’un mauvais œil la nucléarisation de la Corée du Nord, elle ne se satisfait pas d’une Corée du Sud abritée sous le parapluie atomique américain. Par la formule « dénucléarisation de la Corée », la Chine entend supprimer l’arme atomique de toute la péninsule. Et il est impensable pour la Chine que des troupes américaines puissent se stationner sur sa frontière orientale, alors que les États-Unis renforcent leur présence dans la région dans le cadre de leur stratégie du « pivot asiatique ». La Corée du Nord fait donc office de diversion pour Washington et Séoul : en monopolisant leur attention, la Chine peut avoir les mains libres en mer d’Asie du Sud Est.

Les conséquences du pragmatisme chinois sur l’agenda politique national

–         La Corée du Nord, un « allié » de plus en plus gênant pour la Chine

             Un général chinois à la retraite a prévenu : la Chine ne bougerait pas si la Corée du Nord se lançait dans une guerre ou si son régime devait s’écrouler. « La Chine n’est pas un sauveur » a écrit le général Wang Hongguang dans Global Times, le quotidien officiel chinois traitant des affaires internationales. Même si cet avis ne reflète pas nécessairement le point de vue officiel de Pékin, seul allié du régime nord-coréen, il ne fait qu’exprimer un peu plus haut ce que les autorités pensent tout bas… Il ajoute que « Pyongyang a déjà introduit une grave menace de contamination nucléaire à la frontière chinoise », ce qui est beaucoup plus préoccupant pour les dirigeants de la RPC. Les différents sites de lancement de missiles balistiques et de tests nucléaires sont parfois très proches de la frontière sino-nord-coréenne : Kanggye ou Hyesan se situent à quelques kilomètres de la province chinoise de Jilin. En outre, un nombre conséquent de réfugiés nord-coréens afflue vers les provinces du Nord-Est de la Chine (Liaoning, Jilin ou le Heilongjiang), fuyant la famine et les conditions de vie drastiques en RPDC. Toutefois, la Chine « n’abandonnera » pas pour autant son allié, et réprouve la « diabolisation » de la Corée du Nord par les Occidentaux ainsi que leurs « ingérences » dans ses affaires intérieures, en particulier au nom des droits de l’Homme. Les intérêts chinois poussent à inclure la Corée du Nord à l’agenda politique national.

–          Des intérêts économiques et stratégiques poussent la Chine à davantage intégrer la Corée du Nord à l’agenda politique national

               Les intérêts chinois liés à la question nord-coréenne sont nombreux. Certains relèvent directement de politiques publiques ayant des conséquences au niveau national mais aussi local. A la fin de la première décennie 2000, les échanges sino-nord-coréens, qui représentent 80% du commerce extérieur de la Corée du Nord, étaient en croissance constante. Ils étaient estimés à 6,3 milliards de dollars en 2013. Les exportations nord-coréennes sont surtout composées de minerais (fer, cuivre) ou de matières premières (charbon), secteurs où la demande chinoise est de plus en plus forte. Quelles que soient les difficultés à traiter avec la Corée du Nord, la Chine entend stabiliser son voisin en l’intégrant au développement du nouveau pôle de croissance que doivent constituer ses provinces du Nord-Est.

Deux projets illustrent la volonté de créer un corridor de développement par la Chine : durant les années 2000, le projet Chanjitu (abréviation de Changchun, Jilin et Tumen) axé sur la province de Jilin, visait à quadrupler la richesse produite par la région, mais aussi à désenclaver le sud du Heilongjiang qui souffre d’un engorgement de ses voies de communication en direction de Shenyang et Harbin. Ceci nécessitait l’installation d’un accès vers la mer : le port nord-coréen de Rajin est devenu une pièce essentielle du développement des provinces du Nord-Est. La Chine a donc créé la zone économique spéciale de Rajin-Sonbong en 2000, baptisée Rason en 2004. Rason bénéficie du statut de ville autonome avec à sa tête des technocrates envoyés de Pyongyang, au sein d’une commission conjointe sino-nord-coréenne. La Chine a obtenu un bail lui garantissant l’accès au port pour 50 ans, et a aménagé la ville en profondeur (docks, routes d’accès, entrepôts). En 2014, Rason était alimentée en électricité par la Chine, possédait 8 hôtels, de nombreux restaurants et taxis, et possédait toutes les caractéristiques d’une province chinoise.

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Le Rajin Hotel dans la ZES de Rason

Afin de faciliter l’intégration de la zone frontalière nord-coréenne au développement de ses provinces du Nord-Est, la Chine a commencé dès 2014 la rénovation des ponts sur le delta du Tumen. Le Tumen est une frontière naturelle entre trois pays : la Chine, la Corée du Nord et la Russie. Un projet d’investissements conjoints a vu le jour à partir des années 1990, mais s’est réellement amorcé lorsque la Chine y a vu un potentiel de développement, autant qu’un moyen de faire taire les revendications frontalières historiques de cette zone.

–          La politique de soutien chinoise à la Corée du Nord : une dépendance mutuelle

            Malgré la forte dépendance de la Corée du Nord en matière de soutien économique et diplomatique de la part de la Chine, le régime des Kim parvient tout de même à garder une marge de manœuvre dans ses relations avec Pékin. La priorité accordée par la Chine à la stabilité de la péninsule, depuis les années 1990, a permis aux dirigeants nord-coréens de transformer une dépendance objective en obligation de soutien de la part de leur mentor chinois. D’une dépendance économique à une interdépendance d’enjeux géopolitiques, la Corée du Nord, parvient à jouer les trublions en Asie. Elle est consciente que plus la pénétration économique chinoise sera importante, plus la Chine devra soutenir le régime nord-coréen afin de défendre ses intérêts, au risque de se mettre aussi en difficulté. Scott Snyder, spécialiste des relations nord-coréennes et directeur du programme d’études américano-nord-coréennes au Council on Foreign Relations, estime que la RPDC, par sa capacité de nuisance, est également un « pion important sur l’échiquier stratégique régional chinois dont il faut respecter la souveraineté ». En un mot, il peut s’agir d’un caillou dans la chaussure de la Chine, notamment compte tenu de ses tentations en Asie et de son ambition de devenir un géant régional.

                 Caillou dans la chaussure de la Chine ou « pion » que l’on peut déplacer, telle est l’ambiguïté à propos de la question nord-coréenne. Si le régime des Kim revendique son indépendance (selon l’idéologie juche) en tant que doctrine d’État, y compris vis-à-vis de son voisin, on constate que la Chine et la Corée du Nord sont liées, ne serait-ce que par leur histoire commune depuis la libération de la péninsule, alors occupée par les troupes japonaises, françaises et américaines. Ce lien est historique, économique, politique, culturel, mais aussi idéologique. La Corée du Nord est perçue comme un des seuls pays à rester fidèle à l’idéologie communiste, mais la Chine, en adoptant le « socialisme adapté aux caractéristiques chinoises », dont la pensée a été réaffirmée lors du XIXe Congrès du Parti communiste chinois d’octobre 2017, semble toutefois suivre un chemin différent…

Alexis FULCHÉRON


Bibliographie

Revues académiques

  • BONDAZ, Antoine. « Politique nord-coréenne de la Chine : continuité dans la défense des intérêts chinois », Monde chinois, vol. 32, no. 4, 2012, pp. 71-80.
  • BULARD, Martine. « Négocier sans préalable avec Pyongyang », Le Monde diplomatique, octobre 2017, pp. 1 et 10.
  • COLIN Sébastien. « Péninsule coréenne : un double enjeu stratégique », Documentation photographique, novembre-décembre 2015, pp. 44-45
  • COLIN Sébastien, « Péninsule et incertitudes coréennes : quels enjeux géopolitiques pour la Chine ? », Hérodote 2011/2 (n° 141), p. 75-97.
  • CLEMENT, Théo. « Impasse diplomatique : les ambiguïtés chinoises vis-à-vis de l’ouverture économique nord-coréenne », Monde chinois 2015/4 (N° 44), p. 41-49.
  • DORET, Julie, « L’économie comme arme stratégique de la Chine en Corée du Nord », Monde chinois 2013/1 (N° 33), p. 101-107.

Ouvrages

  • PONS, Philippe, Corée du Nord : un État-guérilla en mutation, Gallimard, 2016
  • SANJUAN, Thierry. Atlas de la Chine, une grande puissance sous tension, Autrement, 2015, p. 83
  • SNYDER, Scott, China’s Rise and the Two Koreas. Politics, Economics, Security. Boulder (Colorado), Lynne Rienner, 2009.

 

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