Liban : naufrage importé d’une nation multiconfessionnelle ?

Ces dernières années, le monde a connu une instabilité générale des régimes politiques. Les deux grandes catégories de régimes, que sont les régimes démocratiques et autoritaires, semblent être concernées par un dysfonctionnement de gouvernance. Le régime politique se définit à la fois par une notion théorique officielle (démocratie parlementaire, monarchie, ou autre) et par la pratique réelle, dont le vécu par la population diffère de sa définition officielle. Ainsi, les États démocratiques sont pour partie de plus en plus contestés, que ce soit par rapport au manque de représentation effective, à la croissance du taux d’abstention, au manque de confiance dans la classe politique ou par rapport aux classes dirigeantes.  Quid du système si particulier et unique d’un pays comme le Liban ?

D’une part, dans certains régimes démocratiques, les résultats des élections traduisent la montée de courants populistes et protectionnistes. Ces régimes reflètent un certain déclin de la démocratie  : la notion actuelle de la démocratie ne correspond pas à la pratique effective, et se développe une culture de méfiance envers la politique en raison de l’inefficacité ressentie des institutions politiques par le peuple, qui ne peut être résolue par un simple vote électoral.

D’autre part, les régimes autoritaires dévoilent une faillite institutionnelle caractérisée par un état de vacillement entre fragilité (dysfonctionnement) et la faillite (failed state) qui reflète une soumission du peuple à l’État et à sa gestion rentière des différentes ressources. En effet, cette structure fonctionne sur la base d’une production limitée, planifiée et monopolisée par les élites dirigeantes, qui leur permet de rester au pouvoir (nous pouvons prendre l’exemple de l’Algérie ou encore de la Russie).

Le modèle libanais est un enchevêtrement de ces deux formes de régime. Une étincelle démocratique d’alternance politique peut être constatée malgré l’assise d’un autoritarisme parcellé, exercé par différents forces politique, particulièrement le Hezbollah qui possède un arsenal militaire. La situation doit être nuancée puisque la démocratie reste le régime politique officiel mais une faiblesse de la culture et de l’habitude démocratiques se fait ressentir. Le progrès de la démocratie et sa stabilité restent conditionnés par les mutations internes du pays. Ainsi, les partis politiques à caractères confessionnels ont une réelle emprise sur les ordres du jour dans la politique libanaise. De plus, les institutions demeurent particulièrement fragiles et le blocage de la fonction présidentielle reste une menace, il suffit de rappeler qu’il y a eu 27 échecs, tentatives et votes avant que Michel Aoun ne soit élu président. À cela s’ajoute l’instabilité régionale marquée par la menace de renversement politique menée par Daech. 

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Michel Aoun, président du Liban depuis le 31 octobre 2016.

Autrement dit, le Liban n’est pas une exception politique dans la région du Moyen-Orient, contrairement à ce que suggèrent parfois les analyses de science politique. Les difficultés du Liban résident dans la faiblesse du pouvoir au niveau national, qui est en partie le résultat d’un manque de commandement global sur la scène internationale au vu de l’inaptitude de l’Organisation de la Ligue Arabe à atténuer les tensions dans la région. Le Liban était d’ailleurs un des six membres fondateurs de cette organisation, qui est de plus en plus critiquée du fait de sa stagnation devant la multitude d’enjeux et des guerres dans la région. Le Liban se trouve également dans une zone géographique dont les problèmes politiques régionaux doivent être pris en compte, alors qu’un nouveau jeu de puissances se met en place.

Le leadership s’exprime dans le cas libanais à travers la forte présence d’une société civile active qui sert d’opposition et qui exprime des revendications pour plus de tolérance, pour une démocratie citoyenne, la recherche de la dignité ainsi que la refondation de la responsabilité politique parmi l’élite gouvernementale et au sein des institutions politiques et économiques du pays. Cette mobilisation massive s’accompagne de la prise de conscience par les élites politiques d’autres risques comme la volonté d’influence de l’Iran sur le pays ou bien le risque d’une action des forces de Daesh. L’ensemble de ces menaces est exacerbé sur les réseaux sociaux qui s’imposent comme nouvelles plateformes de dialogue et d’encadrement de l’opposition dans ce contexte mondial de tension : un « Global Political Awakening » comme l’exprime Z. Brzezinski. 

Le peuple libanais ne veut plus seulement de cette division confessionnelle mais souhaite aussi de sortir de cette typologie (issue de la Coalition du 8 Mars et de la Coalition du 14 mars) afin d’instaurer une indépendance des partis ainsi qu’une possibilité d’alternance beaucoup plus significative. Cette structure engendre une composition parlementaire manichéenne car ce sont les deux grands clans régissant les rouages des institutions du pays. La première coalition du 14 Mars contient le bloc des partis anti-syrien appuyé sur le refus de toute ingérence de l’État syrien dans les affaires nationales alors que la deuxième coalition est celle du 8 mars qui regroupe les partis pro-syriens pour reconnaître le rôle joué par la Syrie dans la fin de la guerre civile libanaise ainsi que son soutien à la résistance libanaise contre l’occupation israélienne.

La faiblesse de la structure étatique au Liban provient également de l’incapacité du gouvernement à adapter ses outils bureaucratiques à cette nouvelle vague d’expression. Le refus d’interagir avec les individus menant des actions sur les réseaux sociaux renforce ces mouvements et laisse le champ libre à l’organisation d’opérer des changements voire des réformes, directement sur ces plateformes, qui sont peu modérées par le pouvoir pour des raisons techniques.

Ainsi, au Liban la réelle opposition politique émane du peuple lui-même en raison de la structure monocamérale du Parlement, qui est la Chambre élue au suffrage universel direct. Et, du fait de sa division confessionnelle, elle fonde les divisions entre élus non pas selon des critères politiques ou économiques mais selon des critères religieux. Ces oppositions ont donc tendance à provoquer le blocage du système politique. La situation s’exacerbe malgré l’intégration de certaines figures de la société civile dans la représentation politique. Comme l’indique Joseph Bahout, enseignant à la fondation Carnegie : “Les divisions politiques du passé ont laissé place à un réseau parfois surréel d’alliances opportunistes. Par ailleurs, les nouvelles forces politiques ayant émergées de la société civile libanaise n’ont pas réussi à répondre aux attentes qu’elles avaient fait naître chez les citoyens.”

La révolution libanaise, partie des Printemps arabes, reste néanmoins une exception en raison du caractère plus souple des soulèvements. En effet, le peuple libanais ne fait alors pas face à un régime autoritaire mais revendique de nouvelles améliorations du système politique. Cette nation considère que sa révolution est parvenue à mettre un terme à un long processus de recensement à caractère déterminant pour la représentation. Plus précisément, ce sont les lois de nationalité et de recensement de 1921 et de 1932, suivies de la loi électorale de 1943 qui ont façonné le système de représentation politique.

Celui-ci a été fondé sur la variable démographique : un recensement global démographique et religieux a été réalisé parce qu’il joue un rôle décisif dans la représentation politique, il en est alors ressorti une majorité chrétienne. Ainsi, la loi électorale de 1943 inclut dans le corps électoral tous les émigrés qui ont exercé le droit d’option entre 1924 et 1926 ou entre 1937 et 1938 et attribue 32 sièges parlementaires aux chrétiens et 22 aux musulmans, contre 22 sièges aux chrétiens et 20 sièges aux musulmans dans la Chambre précédente.

Cependant, l’accord de Taëf de 1989 a mis en place un principe consensuel de partage du pouvoir (égalité des sièges) au sein du parlement libanais. L’article 5 sur les réformes de la chambre des députés stipule que jusqu’à l’adoption par la Chambre des députés d’une loi électorale excluant le confessionnalisme, les sièges parlementaires sont répartis :

  1. À égalité entre chrétiens et musulmans.
  2. Proportionnellement entre les communautés des deux parties.
  3. Proportionnellement entre les régions.

Ce processus a abouti à la consécration de la représentation égalitaire fondée sur les principaux groupes religieux présents au sein du Parlement. L’accord a apaisé les tensions qui perduraient encore. Cet acquis a démontré une efficacité limitée avec le temps puisque le peuple ne semble plus reconnaître cette division comme source pertinente de la diversité politique.

L’accord de Taëf : une constitution symbolique

Pour comprendre les limites actuelles du système politique libanais, il semble nécessaire de revenir sur l’accord de Taëf signé le 22 octobre 1989. Celui-ci a  amorcé la fin de la libanisation, donc de l’affrontement, au sein de l’État, entre les différentes communautés religieuses. En effet, le territoire libanais a été morcelé durant quinze ans en raison de la guerre civile de 1975 à 1990. Cette guerre avait alors mis le pays à la merci de l’autorité milicienne, fortement déterminée par le religieux.

Cet accord a constitué un succès sans précédent, en consacrant la particularité multiconfessionnelle comme principe de base de l’État libanais. Cet accord appelé « Document d’entente nationale libanaise » a mis en place quatre piliers: les principes généraux accompagnés des réformes du système électoral, la souveraineté de l’État sur l’ensemble de son territoire, la libération du Liban de l’occupation israélienne (notamment au sud du pays) et l’encadrement des relations libano-syriennes. A titre plus précis, la première partie sur les principes généraux organise la structure de l’État: le Liban est une patrie souveraine, libre et indépendante.

Par ailleurs ce pays est partie intégrante du monde arabe dans son identité et dans son appartenance avec l’affirmation de son rôle à jouer auprès des autres États arabes ainsi que sa contribution dans des organisations internationales telles que l’ONU. Cette position demande un ordre interne démocratique fondé sur le respect des libertés publiques, en particulier la liberté d’opinion et de croyance. Cette affirmation repose sur l’idée que le peuple est la seule source de légitimité des gouvernants. A partir de cette logique, l’État libanais doit garantir le traitement égalitaire à différents niveaux que ce soit sur les questions de représentation ou de développement des régions du pays.

Cette avancée collective a été remise en cause dans le contexte du Printemps arabe, et a mis en évidence ses limites. Cet inachèvement a engendré une nouvelle vague de protestations. Le peuple déplorait alors l’inefficacité fonctionnelle des institutions et réclamait la mise en place d’un nouveau système afin que les Libanais puissent croire en la cohabitation pacifique des différents groupes religieux pour éviter une nouvelle séquence sanglante comme celle de la guerre civile. 

Cette cohabitation serait la règle constitutive de cette communauté politique dont la configuration laïque était alors impensable, au regard de la conjoncture économique qui traduisait un état de précarité général. Autrement dit, le rôle du directeur de la banque centrale est beaucoup plus crucial que celui des politiciens pour établir une stratégie économique afin de sauver le pays d’une chute économique. Par ailleurs, le bilan économique montre que le Liban est en défaut de paiement de sa dette s’élevant à 1,2 milliard pour la première fois de son histoire. Cette conjoncture économique et politique ne favorise donc pas l’ouverture au débat sur la mise en place d’un modèle étatique dit laïque.

Le leaderless : des prémices d’un mouvement de pression à la répression

Ainsi, le régime politique libanais est aujourd’hui fractionné, comme en témoigne la difficulté de déterminer d’où vient l’autorité, avec la question de sa singularité ou de sa pluralité qui se pose encore. Attribuer la responsabilité des problèmes politiques et économiques du pays à un groupe politique spécifique provoquerait une exclusion de facto de ce groupe par les autres partis et raviverait la peur d’une nouvelle guerre civile. Finalement, chaque parti politique essaie de rejeter la responsabilité de la situation économique du pays sur les autres partis sans chercher à améliorer la situation sur le long terme. La crise économique actuelle, qui se traduit aujourd’hui par l’incapacité de l’Etat à payer ses dettes comme l’a annoncé le Premier ministre H. Diab le 7 mars 2020, ne peut se résoudre que par la coopération des groupes politiques pour mettre en place des mesures concrètes de redressement de l’économie en outrepassant les discordes politiques et confessionnelles.

Cette deuxième vague de mobilisations et de contestations en octobre 2019 porte la volonté d’un changement radical ayant contraint à la démission le Premier ministre Saad El Hariri. Toutefois, ce changement doit être défini collectivement et par le peuple au-delà de la classe politique corrompue et opportuniste. Cette crise interne offre au peuple la possibilité de renouveler la recherche de son objectif principal  : un pays pour tous.

La classe politique a dû faire face à une autre crise avec la guerre en Syrie. Alors que les relations entre la Syrie et le Liban s’étaient pacifiées à partir de 2005, avec le retrait de l’armée syrienne au Liban, la guerre a rebattu les cartes. Le régime de Bachar El Assad considère désormais le Hezbollah comme son allié principal et redéfinit ses intérêts dans la région afin d’éloigner la menace d’une intervention américaine. Ce rapprochement avec le Hezbollah est perçu comme allant à l’encontre de la déclaration de Baabda de 2012[1] qui énonçait qu’il faudrait “tenir le Liban à l’écart de la politique des axes et des conflits régionaux et internationaux, et lui éviter les répercussions négatives des crises et des tensions régionales”.

Cette nouvelle alliance réactive dès lors les tensions confessionnelles, appuyées sur une stratégie discursive et défensive pour renforcer un front national unifié. Il s’agit d’une alliance provisoire pour protéger les positions stratégiques de chacun afin d’éviter un séisme politique, cas où le soutien du peuple sera difficile à obtenir. Cette obsession erronée à l’égard des soulèvements arabes a poussé Michel Aoun à considérer plus largement les pays pouvant constituer une menace d’ingérence ; au-delà d’Israël et des Etats-Unis, les pays du Golfe, et en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, sont observés. Leur puissance économique, tirée des ressources pétrolières, fait en effet d’eux les maîtres de la contre-révolution arabe. »

La coercition au Liban : une mission exercée par les partis politiques

Le Liban a vécu « l’effet des soulèvements », c’est-à-dire une recherche de libération de la voix du peuple avec l’idée de contester en partie la rigidité de l’édifice institutionnel confessionnel. Toutefois, cet édifice reste également ouvert grâce à la mosaïque confessionnelle qui scinde le pays en trois branches religieuses principales.

En effet, cet état des choses a différentes conséquences dont la vacance de la présidence (27 échecs avant  l’élection du président M. Aoun) ainsi que l’instabilité gouvernementale. Cette instabilité s’exerce à différents niveaux: la démission du Premier ministre Hariri en novembre 2019 a été comparable en certains points à celle des ministres du Hezbollah en 2011. Ces deux crises convergent en effet sur deux aspects : l’objectif des protestataires de laïciser les institutions politiques sans négliger l’aspect économique et le risque de déviance des manifestations en des confrontations violentes entre les groupes religieux. C’est cette seconde perspective qui explique la répression rapide de ces mouvements par les autorités, de peur qu’ils ne dégénèrent, comme cela a été le cas lors des confrontations entre des factions alaouites et sunnites en 2011. Alors que le mouvement populaire de 2011 revendique un changement de comportement vis à vis des populations sunnites et chrétiennes maronites, il a engendré des confrontations au sein des partis de l’opposition. Ces dissensions n’affectent toutefois pas le Hezbollah, qui n’a pas hésité à faire usage de mesures coercitives pour préserver sa position dominante dans les zones à majorité chiite. Il n’en reste que le Hezbollah est déstabilisé, son image n’est plus la même qu’auparavant. Même si son rôle a été majeur dans la résistance contre l’occupation israélienne, la gestion du Hezbollah en tant que force politique principale à côté de son allié (mouvement Espoir) n’a rien apporté de nouveau afin de faire face à stérilité du travail  parlementaire du pays.

Ainsi, cet éclatement politique a provoqué le renversement du pouvoir, alors que les revendications des manifestants concernaient une amélioration du système politique.

Les effets et les méfaits de la démission de Hariri

La démission de S. Hariri a permis partiellement et à court terme d’éviter des confrontations violentes avec les manifestants. Le choix du Premier ministre Hariri a montré l’incapacité de l’élite politique à trouver une solution de fond aux problèmes économiques et politiques. Cette démission a provoqué une nouvelle instabilité politique qui a empêché de trouver un compromis durable.

Si ce blocage est stérile, l’urgence économique, partiellement laissée en suspens, est bien réelle. La conjoncture risque d’inciter les différents groupes politiques à se rassembler autour d’un nouveau Premier ministre apte à répondre à leurs attentes économiques et politiques. Deux autres questions décisives se posent alors : le prochain Premier ministre, Hassan Diab, correspond-il aux revendications des partis politiques ou des protestataires ? Le recours à une équipe gouvernementale composée d’experts va-t-il pouvoir affaiblir l’emprise de l’allégeance confessionnelle sur le politique ?

Les citoyens libanais expriment explicitement leur opposition à la recomposition oligarchique de l’élite politique. Ils revendiquent un véritable processus de transition démocratique qui pourra tenir tête aux intérêts des corrompus et aux tentatives de remodelage orienté vers des intérêts particuliers. 

[1] Les 17 points de la déclaration de Baadba

 Walid Es-Sakr

Références 

J.Bahout, Élections au Liban, beaucoup de bruit pour rien, Institut Montaigne, Bloc 26, Avril 2018

C.Thépaut, Le Monde en Arabe en morceaux, Page 82-88, Editions Armand Colin, 2017.

Aïda Kanafani-Zahar, LE RELIGIEUX AU LIBAN : VECTEUR DE LIEN, DE VIOLENCE ET DECONCILIATION, Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire | « Les Champs de Mars» 2015/1 N° 26 | pages 68 à 81.

Daniel Meier, QU’EST-CE QUE LE HEZBOLLAH ? Centre d’études et de recherches sur le

Proche-Orient | « Les Cahiers de l’Orient », 2013/4 N° 112 | pages 35 à 47

 

                                                                                                                   

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