« Faux médicaments » : Chine-Afrique, la mondialisation d’un trafic

« Ne pas prendre de médicament vaut mieux que prendre celui prescrit par un médecin médiocre. » 

Proverbe chinois

 

Devant cette crainte des médicaments ce sont les « faux médicaments » qui sont aujourd’hui décriés. Néanmoins, ce concept a toujours été mal défini, désignant parfois seulement les médicaments contrefaits, parfois les médicaments vendus en contrebande ou encore les médicaments interdits dans certains pays. Nous retiendrons ici la définition la plus large possible des « faux médicaments », proche de celle du Conseil de l’Europe à travers la convention MEDICRIME. Cette définition considère qu’un médicament est faux quand sa qualité n’est plus contrôlable. Ce qui correspond donc au moment où il quitte le marché officiel pour être vendu en contrebande, où il ne bénéficie pas des conditions de stockage réglementaires et des contrôles étatiques nécessaires, quelle que soit sa qualité à l’origine. La catégorie de « faux médicaments » peut donc aussi trouver son origine dans les actions des acteurs qui participent à leur trafic. Ce trafic est en grande partie alimenté par les exportations asiatiques de génériques ou de contrefaçons qui sont les principaux produits de ce marché parallèle. Le trafic de médicaments en Afrique de l’ouest sera étudié en s’intéressant aux liens qui l’unissent au continent asiatique et plus particulièrement à la Chine.  Quels sont les facteurs qui permettent au trafic de « faux médicaments » de prospérer en Afrique ?

Nous verrons d’abord que ce trafic s’appuie sur une demande et une organisation bien ancrées en Afrique, servie par une offre développée et structurée en Asie, profitant de la faiblesse des contrôles africains ou internationaux, centrés sur une approche sécuritaire.


Le marché clandestin du médicament en Afrique

 

Chiffrer le bilan humain des faux médicaments est quasiment impossible, certaines associations avancent 800 000 morts par an pour encore 200 000 morts par an il y a quelques années. Ces approximations sont symptomatiques du flou entourant le concept de « faux médicaments ». Concept fourre-tout, il peut désigner des génériques venus des pays asiatiques de même qualité que les médicaments de grandes marques occidentales, des médicaments contrefaits, périmés ou des médicaments contenant des principes actifs sous-dosés. Ces derniers constituent la plus grande partie des « faux médicaments ». Ce flou est en grande partie entretenu par l’industrie pharmaceutique occidentale qui a tout intérêt à produire un discours alarmant sur le « problème des faux médicaments » afin de faire passer ses seuls produits comme fiables. En réalité, peu de ces médicaments sont réellement dangereux par leur toxicité intrinsèque, le risque le plus important résidant souvent dans le sous-dosage. Il n’en reste pas moins que l’absence de fiabilité est une caractéristique commune à tous ces « faux médicaments ».

Alors que peu fiables, ces “faux médicaments” connaissent toutefois un succès. Ils représenteraient, selon l’Organisme mondial de la Santé (OMS), entre 30 et 70% du marché pharmaceutique africain. Des raisons économiques expliquent le développement du commerce de faux médicaments car ces produits sont moins chers qu’en pharmacie et qu’il est possible d’en obtenir à crédit ? Des raisons socio-culturelles ont aussi été identifiées notamment la proximité sociale entre vendeurs et clients qui s’accompagne de perceptions similaires en matière de santé. L’aspect géographique de cette vente est également important : des vendeurs présents sur tout le territoire, même dans des régions plus reculées, à proximité de la population proposant une vente rapide.  Enfin, des raisons historiques sont venues compléter ce tableau. Le développement d’un réseau parallèle de médicaments apparaît par exemple dès les années 1950 en Afrique de l’Ouest francophone. L’importation par les puissances coloniales des médicaments fait découvrir leurs bienfaits aux populations locales mais l’organisation occidentale qui les accompagne poussent ces populations à y avoir accès par des voies détournées. Une structure de distribution parallèle se crée donc, dont l’importance augmente considérablement à partir des années 1980 au moment où les programmes d’ajustement structurels conduisent à l’effondrement du système pharmaceutique officiel dans les pays africains. Cette prospérité perdure ensuite puisque la privatisation du secteur pharmaceutique des pays d’Afrique francophone entraîne une augmentation du prix des médicaments officiels.

En plus d’une demande forte liée à l’inadéquation du marché officiel face aux réalités africaines, ce trafic s’appuie sur une organisation développée. L’importation des médicaments se fait de manières variées mais la plus grande partie des médicaments est importée par les conteneurs de sociétés de gros. C’est le cas au Bénin de la principale société grossiste de médicaments UB Pharma qui, le 28 juin 2016, a été prise en flagrant délit de livraison de « faux médicaments » à des revendeurs du circuit parallèle. Ces grossistes, en parallèle de leurs activité licites, fournissent à des revendeurs des « faux médicaments ». Une fois les produits importés en Afrique, leur dissémination dans la sous-région de l’Afrique de l’Ouest se fait selon des régularités bien identifiées. Certains pays sont connus pour être des plaques tournantes de ce trafic, c’est le cas du Nigéria. Cette prédominance s’explique historiquement par le caractère libéral du marché des pays anglophones qui s’est très rapidement ouvert à la concurrence asiatique. De ce fait, les médicaments asiatiques se sont rapidement disséminés dans ce pays pour ensuite être exportés à moindres coûts et illégalement dans les pays francophones de la sous-région n’ayant accès qu’aux produits européens, plus chers. Les pays disposant de ports comme le Bénin ou le Togo, sont aussi de grands importateurs de « faux médicaments », qui sont ensuite exportés vers les pays de l’intérieur de la région comme le Niger. A ce titre, le Benin, qui constitue de plus un carrefour commercial en Afrique de l’ouest est une seconde plaque tournante de ce trafic.


L’existence d’une telle demande en Afrique a très vite été perçue comme une possibilité de débouchés lucratifs pour des grands pays asiatiques développant une industrie pharmaceutique ne répondant pas nécessairement aux normes occidentales.


Les flux commerciaux des « faux médicaments »

Le trafic mondial de faux médicaments aurait représenté plus de 75 milliards de dollars en 2010 selon la European Alliance for Access to Safe Medicines. L’Organisation mondiale de la Santé estime que plus de 50% des médicaments contrefaits proviennent d’Inde et de Chine. De nombreux médicaments simplement périmés peuvent être exportés depuis la Chine et donc être comptabilisés comme faux médicaments. Par exemple, 80% des principes actifs des génériques en Europe sont faits en Chine ou en Inde selon la Direction européenne de la qualité du médicament.

L’exportation depuis la Chine de “faux médicaments” pour la vente en Afrique mobilise de multiples acteurs. Pour appréhender ce trafic, il faut dépasser l’approche traditionnelle de la “Chine-Afrique”, où l’empire du milieu imposerait unilatéralement ses objectifs. Comme l’indique Klantschnig Gernot, dans le cadre de son étude au Nigéria, « les chaînes exclusivement nigérianes ou chinoises restent peu nombreuses ». Nigérians, Chinois, Indiens, entre autres, occupent diverses positions au sein de ces chaînes, en fonction de leur expertise et de leurs relations, et non du simple « capital social ethnique » qu’ils possèdent”.

Ce trafic, véritablement mondialisé, sait profiter de relais géographiques. Il existe en Chine des communautés africaines qui résultent de divers développements économiques, comme celle nigériane de Guangzhou qui s’est formée au cours des années 2000. Les médicaments empruntent aussi des « routes » extrêmement fluctuantes. Ainsi, il est courant d’intercepter des cargaisons de faux médicaments dans des pays du Moyen-Orient comme les « Émirats arabes unis via Dubaï, la Jordanie, la Turquie, l’Irak, la Syrie avant la crise, le Liban, l’Égypte et les territoires palestiniens ».

En août 2015, la Chinese Food and Drug Administration (CFDA) recensait 7 175 fabricants de médicaments en Chine. Les laboratoires se répartissent dans l’ensemble du territoire. On note parmi les villes qui ont le plus de Contract Research Organisations (CRO) différentes régions en Chine :

– Beijing, Tianjin

– Chengdu, Wuhan, Chongqing, Kumming

– Guangzhou, Shenzhen

– Nanjing, Suzhou, Shanghai, Hangzhou

Sinopharm, Sinochem ou Hisun Pharma, Fosun Pharma sont les plus grosses firmes chinoises. Elles possèdent souvent de nombreuses filiales et sous-traitants qui se traduisent par de petits et moyens laboratoires dans les provinces chinoises. Les producteurs de « faux médicaments » s’implantent à proximité des usines agréées pour utiliser certains de ces laboratoires sous-traitants, ou bien des produits qui en sont issus. Ainsi, la production pharmaceutique doit être appréhendée au niveau des provinces et villes où les permis d’implantation sont délivrés par les responsables locaux.

En outre, la Chine attire de grands groupes pharmaceutiques européens ou nord-amérciains. Les pôles de Recherche et Développement de ces groupes continuent de fleurir sur le territoire chinois. En juin 2016, Novartis annonçait la création d’un centre de R&D pour 1 milliard de dollars à Shanghai. Ainsi, les producteurs de faux médicaments peuvent tenter de copier directement en Chine des productions européennes.

Enfin, l’industrie pharmaceutique chinoise connaît aussi des critiques concernant le manque de qualité de certaines de ses propres productions. Selon les chiffres officiels de l’Union européenne, quinze certificats de qualité de standards européens retirés en 2010 concernaient des médicaments venus, précisément, d’Inde ou de Chine.

La situation est délicate pour les autorités chinoises. L’industrie pharmaceutique, dont la croissance est particulièrement vive, constitue une opportunité économique pour la Chine dont le gouvernement souhaite développer une industrie à plus-value élevée. Lutter contre les « faux médicaments » qui discréditent la Chine est donc essentiel pour elle. Toutefois, l’opération anti-trafic est complexe dans ce secteur économique où la direction des grands groupes est fortement imbriquée au pouvoir politique. La lutte anti corruption de Xi Jinping pourrait dans une certaine mesure participer à la réduction du trafic. Ce sont souvent des filiales qui gèrent les laboratoires dans les provinces. Le pouvoir politique central peut difficilement agir pour réguler à cette échelle. La difficulté est donc double :  celle de l’opacité interne des groupes pharmaceutiques et celle de la corruption à l’échelle locale. Néanmoins, très régulièrement, les autorités chinoises relatent le démantèlement de réseaux en matière de santé publique. En 2013, la CFDA devient un ministère en tant que tel, preuve de l’affichage d’une volonté politique d’action dans ce secteur par Pékin.
Lutter contre les « faux médicaments » est donc un enjeu important à l’échelle de la Chine, en grande partie pour préserver ses intérêts économiques. En Afrique aussi, depuis quelques années des actions au niveau national et régional se sont mises en place.


           Les « faux médicaments » : un enjeu de santé publique à plusieurs échelles

La question des faux médicaments s’est en effet imposée comme un enjeu de santé publique. Les divers scandales d’intoxication par « faux médicaments », la mobilisation de certains acteurs locaux mais surtout la pression internationale, sont autant de facteurs qui ont poussé les pays africains à tenter d’enrayer ce trafic. Ainsi, au Nigéria, la National Agency for Food and Drug Administration and Control (NAFDAC), l’agence spécialisée dans la lutte contre le commerce des « faux médicaments » a, depuis 2001, considérablement durci sa politique faisant ainsi passer la part des « faux médicaments » de 70% à 16% en 6 ans. Cependant, les autres pays de la sous-région, sont toujours loin d’un contrôle strict de ce trafic qui serait plus rentable, à l’échelle mondiale, que le trafic de drogues. Le Bénin ou le Togo s’avèrent aujourd’hui bien incapables de contrôler les importations de « faux médicaments ». Le manque de moyens et d’expertise des douaniers ainsi que les lourdeurs administratives empêchent un réel contrôle. La corruption, jusque dans les plus hautes sphères du monde politique, notamment au Bénin, participe aussi à cette incapacité des pouvoirs publics à endiguer ce trafic. Tout comme la législation très légère dans ce domaine. C’est pour pallier cette insuffisance au niveau national, que l’échelon international s’est imposé comme un acteur capital dans cette lutte.

Dans un premier temps c’est une action directe contre les trafiquants qui peut être menée. Ainsi, différents pays africains se regroupent et travaillent en coopération avec certaines organisations internationales. Ce fut par exemple le cas en 2011 à travers l’opération Cobra qui regroupait Interpol et des pays d’Afrique de l’ouest (Burkina Faso, Cameroun, Ghana, Guinée, Nigéria, Sénégal et Togo). Celle-ci a permis de saisir 10 tonnes de produits et de procéder à une centaine d’arrestations. Elle témoigne de l’approche sécuritaire privilégiée dans ce domaine.
A l’échelle européenne, la Convention Medicrime a émergé afin de lutter contre ce trafic. En outre, différentes institutions se mobilisent dans un but préventif. Par exemple, en France, des fondations, comme la Fondation Chirac, se sont emparées du sujet. Par leur travaux d’analyse, elles tentent de mobiliser les populations et les autorités compétentes, afin de mener des opérations de prévention. Si l’approche du sujet n’est pas sécuritaire, elle reste menée par des acteurs extérieurs et tient relativement peu compte des causes qui poussent les populations à acheter de tels produits.


Le trafic des médicaments par voie non-officielle, qui deviennent ainsi des « faux médicaments », repose donc sur de nombreux facteurs solidement ancrés : une demande forte liée à une industrie pharmaceutique officielle inadaptées aux réalités africaines ainsi qu’une offre développée, portée par un trafic lucratif et mal contrôlé. Si les initiatives de la scène internationale destinées à pallier les déficits des pays africains participent à l’éradication du problème, elles restent presque exclusivement centrées sur une approche répressive qui ne règlent en rien le problème de la demande. Toutes les trois secondes dans le monde, en effet, une personne bascule dans la pauvreté pour payer ses soins. Le problème des « faux médicaments » ne pourra donc être réglé qu’à travers des actions globales pour lutter contre l’inégalité de l’accès au soin dans les pays du Sud.

Classe Internationale


Bibliographie

 

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