L’Observatoire franco-russe au MGIMO

La conférence est organisée le 16 février par l’Amicale Française des Etudiants du MGIMO, l’Institut d’État des relations internationales de Moscou. Les invités sont Arnaud Dubien et Igor Delanoë, respectivement directeur et directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe.

           Arnaud Dubien entame la conférence par une question : les relations entre la Russie et le monde occidental évoluent-elles, un changement est-il à prévoir ?

L’économie russe a subi des chocs majeurs mais a fait preuve d’une grande résilience. Si le risque d’un effondrement de l’économie est aujourd’hui écarté, la trajectoire reste médiocre. Le but est aujourd’hui de relancer la croissance pour entamer une modernisation durable et profonde. Pour rappel, de 1990 à 1999, l’économie est en chute libre, avec une perte de 40% du PIB et un redémarrage après la crise d’août 1998. Jusqu’en 2008, le taux de croissance est constant, autour de 7% par an. La crise de 2008-2009 touche évidemment la Russie, qui en sort pour mieux replonger lors de la crise de 2014-1015. Un essoufflement s’était par ailleurs fait sentir dès 2012-2013, avant le début de la crise ukrainienne. Celle-ci a entraîné la succession de quatre chocs, avec l’intervention militaire en Crimée en 2014, à l’origine des sanctions européennes et américaines et des contre-sanctions russes. S’ensuivent une chute de la valeur des matières premières à l’automne, et un décrochage du rouble en décembre 2014 qui perd la moitié de sa valeur, avec une inflation à 13%. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une faillite de grande ampleur, avec un chômage proche de zéro et une absence de déficit budgétaire, persistent les questions des revenus et de la faiblesse chronique de l’investissement.

La question pour Vladimir Poutine est ainsi la suivante : que faire de son quatrième (et sans doute dernier) mandat de 2018 à 2024 ?

Plusieurs mouvances se présentent pour créer une alternative aux mesures actuelles :

  •       Les libéraux,
  •       Les politiciens en faveur d’un renforcement du rôle de l’Etat, comme Sergey Glazyev[1].

La question de la future trajectoire de la Russie est donc éminemment politique. Si on se souvient de « Poutine 1 » comme le mandat de la guerre en Tchétchénie, M. Dubien souligne également la mise en place des grandes réformes économiques ainsi qu’une politique étrangère pro-occidentale, affirmée dans un discours le 24 septembre 2001. Lors de son deuxième mandat, on retiendra la révolution des Roses en Géorgie ainsi que la révolution orange en Ukraine. Au même moment, surviennent les premières crispations, notamment autour de la situation en Irak. S’ensuit une passation du pouvoir en 2008 avec Dmitri Medvedev, ouvertement pro-occidental. Le troisième mandat du président Poutine – et dès 2011 à la fin du mandat de Dmitri Medvedev- renvoie l’image d’un nouveau conservatisme, issu du sentiment d’insécurité renvoyé par les printemps arabes, suivis des manifestations menées à Moscou lors de l’hiver 2012.

Quelle suite prévoir ? Une aggravation de ce conservatisme, du fait d’un contexte lourd avec le cumul des situations en Syrie et en Ukraine, ou bien une trajectoire différente pour l’économie, la politique intérieure et/ou extérieure ?  En matière de politique intérieure, on constate un renouvellement des élites fédérales et régionales, alors que plusieurs strates de l’entourage traditionnel de Vladimir Poutine (pétersbourgeois ou est-allemand) s’éloigne. Une nouvelle génération émerge. Ainsi, le président russe envoie des signaux contradictoires, avec un renforcement du parti du pouvoir lors des élections législatives de septembre, contrebalancé par la nomination en octobre de Sergueï Kirienko au poste de chef adjoint de l’administration présidentielle, un libéral. (Décryptage des élections législatives).

M. Dubien constate une rupture dans la politique étrangère russe, avec la conviction en Europe que tous les Etats ont vocation à se retrouver, que tous tendent à la convergence. Selon lui, la volonté de rallier la Russie au modèle européen est périmée, il faut remettre en cause l’alignement des normes et des comportements. Avec la montée de la Chine, il s’agit bien d’une situation avec deux puissances indépendantes mais le changement d’échelle doit être pris en compte, particulièrement pour tous les Etats qui ne font pas partie de ce couple sino-russe. De nouvelles relations se créent, notamment avec les BRICS, ainsi que des relations bilatérales avec la Turquie ou encore l’Afrique du Sud.

Devant la désoccidentalisation du monde, les Russes sont lucides. Avec l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, on s’écarte de l’héritage laissé par Barack Obama et Hillary Clinton. Il existe cependant une grande résistance quant à une potentielle correction de la politique étrangère, la rencontre entre le président Trump et le président Poutine à Ljubljana en mai 2017 dans le cadre du G20 sera donc décisive. Certes, les logiques de puissances semblent incompatibles mais Trump disposant d’une autre approche des relations internationales, celui-ci pourrait amorcer une tentative afin de sortir de l’impasse qu’est la relation entre les Etats-Unis et la Russie.

Dans le cadre de l’Union européenne, la division est évidente entre les pays menant une politique dure contre la Russie, comme les pays Baltes, la Pologne et la Suède ; les pays en faveurs d’une normalisation des relations, comme l’Italie, Chypre mais aussi l’Autriche et la Slovaquie ; les indifférents que sont l’Irlande et le Portugal ; et enfin l’Allemagne ou la France qui disposent d’un statut particulier du fait de leur implication dans le protocole de Minsk. La déception et la lassitude qui règnent en Europe occidentale laissent supposer la création de nouveaux débats dans le contexte des élections à venir. La Russie devient un sujet de politique extérieure, quand elle devrait être un sujet d’analyse géopolitique. (Plus sur l’interprétation de la volonté russe)

Igor Delanoë quant à lui intervient sur la présence de la Russie au Moyen-Orient. Il relève quatre séquences depuis 1991.

–        Durant la première moitié des années 1990, la Russie fait une contraction de son périmètre militaire, au détriment de l’Amérique Latine, l’Afrique et le Moyen-Orient, et au profit d’une mise en veille diplomatique tournée vers l’Occident.

–        En 1996, la nomination d’un spécialiste du Moyen-Orient au ministère des affaires étrangères donne un nouvel élan à la question de l’Orient et du Moyen-Orient.

–        Avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, celui-ci amorce un nouveau projet de puissance.

–        Après 2010 et les printemps arabes, la situation en Syrie crée une opportunité de réinsertion, de réinvestissement de l’espace.

Des projets sont ainsi menés, notamment pour la vente de combustibles. Des armes sont également vendues en Syrie et en Libye, dans une tradition moulée dans l’influence soviétique. Il faut cependant relever que la région n’est pas le premier réservoir de clients pour la Russie, avec seulement de 8% à 20-25% maximum, scores largement dépassés par l’Inde et la Chine. Il existe cependant une marge de progression. Les commerces autres ne représentent que 4% du commerce extérieur russe en 1995, pour 7% en 2015. La question de la prolifération de l’islam radical a été catalysée par les printemps arabes, question pertinente pour la Russie qui compte de 15 à 20 millions de musulmans et alors que l’Asie Centrale fait état d’une stabilité très précaire laissant entrevoir le risque d’une déstabilisation future.

En matière de géopolitique, on constate une coopération compétitive ou une compétition coopérative, notamment avec des efforts conséquents fournis par le Kremlin pour aboutir à un accord sur le nucléaire iranien, ainsi que sur la question du conflit opposant Israël à la Palestine. Les Russes ont également contribué au démantèlement de l’arsenal chimique syrien en 2013. Ainsi, selon M. Delanoë, de grands accords peuvent être formés, et sont des leviers dans les discussions à venir avec l’Europe. Il ne faut cependant pas surestimer l’importance du Moyen-Orient pour la Russie. Dans la Revue de politique étrangère russe, seulement six articles sur cent-huit y sont consacrés. Les plus grandes questions sont celles du conflit israélo-palestinien, pour lequel la Russie avait proposé d’accueillir une conférence à Moscou qui n’a jamais eu lieu, et se positionne dans une logique de réconciliation. Le deuxième enjeu est celui de la Syrie, avec la Russie dans le rôle de médiateur lors des réunions tripartites Iran-Russie-Turquie tenues à Astana sur le sujet du 23 au 25 janvier 2017.

Les défis dans les années 1990 à 2000 tenaient à la capacité d’instaurer un dialogue multi vectoriel, il y avait peu à perdre car la région était périphérique par rapport aux intérêts vitaux. Il y a aujourd’hui plus à perdre car la Russie subit la pression de son activité dans la région. Les relations se compliquent notamment avec la Turquie, car la Russie entretient également des relations avec les Kurdes. Il en va de même pour maintenir les relations aussi bien avec les pétromonarchies du Golfe qu’avec l’Iran.

Selon M. Delanoë, il n’existe pas de relation stratégique au Moyen-Orient. Les prises de décisions ne sont pas proactives mais des décisions en réaction, raison pour laquelle elles peuvent créer la surprise, comme ce fut le cas de la réinsertion militaire russe en Syrie. Il faut également s’interroger sur ce qui peut être fait de cette influence accumulée.

Enfin, il importe de se préoccuper de l’opinion publique sur la présence russe dans la région. De fait, celle-ci est dégradée, notamment parce que les conflits en Tchétchénie ont marqué l’opinion, mais aussi plus récemment avec la situation à Alep. En sus, quel modèle exporter ? Est-il possible de fasciner la population de la région ? La crédibilité acquise sur le terrain est toutefois supérieure à celle des Etats-Unis, qui sous Obama se sont abstenus d’intervenir en Syrie et en Egypte pour soutenir Moubarak.

Apolline Ledain

[1] Proche conseiller du Kremlin et du président Poutine

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