Alternative pour l’Allemagne, ascension et profil d’un parti populiste de droite

Le 2 mars 2017, une conférence sur le parti populiste de droite, Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, que nous appellerons ici AfD) s’est tenue à l’Institut Français des Relations Internationales. L’intervenant principal était le Professeur et Docteur Fabian Virchow. Les autres intervenants, Barbara Kunz et Hans Stark, sont tous deux membres du Comité d’Étude des Relations Franco-Allemandes, qui fait partie de l’IFRI.

Prof. Dr. Fabian Virchow est un expert du sujet en Allemagne. Il enseigne à Düsseldorf en sciences sociales et sciences sociales appliquées, et il travaille notamment sur les extrémismes de droite.

L’AfD est un parti encore jeune, qui a été créé il y a quatre ans et qui comptait alors entre 7000 et 7500 membres, selon les sources. Aujourd’hui, ce nombre s’élève à environ 25 000 membres.

Naissance

Le parti naît en février 2013, mais sa naissance est à mettre en résonance avec un événement de 2010 : Thilo Sarrazin, alors membre du parti social-démocrate allemand, banquier et économiste, publie un ouvrage intitulé Deutschland schafft sich ab, paru en France en 2013 sous la traduction L’Allemagne disparaît. Selon l’auteur, l’immigration en provenance de Turquie et d’Afrique du Nord détruit l’Allemagne. Bien que son raisonnement s’appuie uniquement sur des arguments douteux (le déclin de l’Allemagne étant imputé aux populations immigrées dont le quotient intellectuel serait plus bas que celui des Allemands, mais dont la fécondité serait supérieure à la moyenne allemande), le livre est vendu à deux millions d’exemplaires. Des sondages sont menés, et révèlent que 18% de la population serait prête à voter pour Sarrazin s’il décidait de créer son parti.

Pourtant, en 2013, l’AfD ne récolte que 4,7% des voix aux élections du Bundestag, quand il en faut au moins 5% pour pouvoir entrer au parlement. Lors des élections européennes de la même année, le parti obtient cependant 7% des suffrages, lui permettant d’envoyer sept députés au Parlement européen à Strasbourg.

Lors des élections régionales de mars 2016, l’AfD connaît un succès non négligeable, en emportant 15% des voix au  Bade-Wurtemberg, 20% au Mecklembourg – Poméranie – Occidentale, et 15% à Berlin.

À l’origine, le parti prônait un certain libéralisme économique, à l’image de Bernd Lucke, fondateur du parti et professeur de macroéconomie à Hambourg. B. Lucke a notamment quitté la CDU (Christlich Demokratische Union Deutschlands, CDU, l’Union démocratique allemande dont est issue A. Merkel) et encouragé d’autres professeurs et économistes à le rejoindre. Cependant, des activistes d’extrême-droite et nationalistes sont également attirés par le discours du parti, qui représente pour eux un moyen de gagner de l’influence.

Les récriminations de l’AfD sont nombreuses. Elles se fondent sur l’idée selon laquelle le contribuable allemand ne devrait payer ni pour les migrants, ni pour les Grecs. Le parti est contre la politique migratoire d’Angela Merkel, contre l’Islam, et contre la diversité religieuse en général, mais aussi contre l’Union européenne et ses contraintes. Par ailleurs, il revendique aussi une vision traditionnelle de la famille, composée d’un père et d’une mère.

Programme et profil politique

Le programme d’AfD accorde une position dominante à l’économie libérale. La concurrence et la compétition doivent être encouragées, tandis que les entraves au bon fonctionnement du marché, tels que l’impôt sur les sociétés ou l’impôt progressif, doivent être limitées.

Cependant, une controverse interne a vu le jour lors de l’instauration du salaire minimum en Allemagne. Selon la doctrine libérale, l’Etat ne devrait pas intervenir dans l’économie. Or, l’AfD veut toucher les classes les plus populaires, et a donc tout intérêt à soutenir cette mesure, ce qui ne va pas sans attirer les foudre de son électorat le plus conservateur. Qui a dit qu’être un parti libéral, conservateur et populiste était chose facile ?

L’exercice politique se révèle être aussi délicat sur la question de l’Union européenne. L’AfD n’est pas nécessairement contre une sortie de l’UE, mais elle est en faveur d’un retour à la souveraineté des États et d’un espace économique efficace, sans contrepartie politique. Si l’UE continuait d’être gouvernée par des technocrates, alors l’AfD demanderait à sortir de la zone euro, et exigerait le retour du Deutschemark, « symbole de la fierté allemande ». Il serait alors temps de retrouver la souveraineté allemande, et de remettre « le peuple au centre des décisions ». Quoi qu’il en soit, la sortie éventuelle de l’UE ou de la zone euro passerait par un référendum.

En ce qui concerne le nucléaire, l’AfD est contre l’arrêt des centrales. Par ailleurs, elle est aussi climato-sceptique, et aimerait faire cesser le soutien aux énergies renouvelables en Allemagne. Mais on remarque que son scepticisme ne se borne pas au climat, mais concerne aussi les élites et l’establishment. Le parti se définit en opposition aux partis traditionnels, auxquels ils reprochent leur langue de bois et leur lâcheté. A l’AfD, le mot d’ordre est « Mut zur Wahrheit », que l’on pourrait traduire par « Le courage de dire la vérité. »

Succès électoraux et réussite

De façon générale, l’Alternative pour l’Allemagne obtient 10% des votes.

Depuis 2014, ce parti a rapidement progressé dans les sondages et lors des différentes élections. De fait, il est passé de 1 à 2% en 2014 à 4 à 5% en 2016. Ce progrès est néanmoins plus rapide que celui des Verts (die Grünen), et il ne semble pas prêt de s’arrêter.

Coopération et limites

De nombreux médias d’extrême-droite, nationalistes ou très conservateurs, tels que Sezession, Zuerst, Junge Freiheit, et Compact ont influencé l’AfD et sont généralement satisfaits de ses prises de position.

Le Mouvement Identitaire (Identitäre Bewegung, comparable à la Jeunesse Identitaire française) est aussi lié à l’AfD. En revanche, les relations avec Pegida (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes, “Les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident”) sont plus compliquées. Frauke Petry, porte-parole de l’Afd depuis juillet 2015, est très souvent invitée aux manifestations de Pegida, mais elle a pour l’instant toujours refusé d’y participer. D’autres membres de l’AfD seraient plus favorables à un rapprochement avec Pegida, et la question se pose de manière plus accrue depuis l’arrivée des réfugiés en 2015.

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Frauke Petry, porte-parole de l’Alternative für Deutschland

Ainsi, le parti est soumis à de nombreuses tensions internes, notamment en ce qui concerne l’immigration. Tandis que les économistes et autres professeurs à la base de l’AfD étaient en faveur de l’immigration comme source de main d’oeuvre peu chère, la nouvelle frange plus radicale du parti, à l’image de Frauke Petry, dénonce avec ferveur la politique migratoire d’Angela Merkel. D’autre part, les dérapages aux relents national-socialistes de Bjorn Höcke nuisent à l’image du parti et contribuent à creuser l’écart entre ses membres influents. Enfin, Beatrix von Storch, ultra-libérale et issue de la noblesse allemande, complète le tableau atypique du parti populiste de droite.

Quelques particularismes

Hans Stark rappelle que l’Alternative pour l’Allemagne est née de la crise, dont l’Allemagne a aussi souffert. Le taux de chômage est certes bas, mais les emplois sont précaires. Ainsi, des conditions de relative précarité les conditions de vie de difficiles auxquelles s’ajoutent des crises extérieures (telles que la dette, la zone euro et l’Union européenne, les réfugiés, le terrorisme), influencent les Allemands. Les électeurs ne sont pas forcément les perdants de la mondialisation, ils ont une situation stable, mais ils ont peur d’être déclassés et sont inquiets.

L’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne s’est recentrée sur le plan politique. On estime que le parti serait maintenant situé au centre-droit, voire au centre-gauche. A Angela Merkel, il est reproché la sociale-démocratisation, la sortie du nucléaire et la politique d’accueil mise en place en 2015, entre autres. La Grande Coalition, formée depuis 2013 par la CDU et la SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, Parti social-démocrate allemand), fonctionne bien mais contraint A. Merkel à adopter des politiques plus sociales. Cela se fait au détriment des branches les plus conservatrices de la CDU et de la CSU (Christlich-Soziale Union, l’Union chrétienne-sociale en Bavière qui est le parti-frère de la CDU et dont Horst Seehofer est le chef de parti). Cette brèche ouverte à droite a profité à l’AfD, qui a ainsi pu capter une part importante de l’électorat plus conservateur, déçu par A. Merkel.

En parallèle, différents petits partis d’extrême-droite, tels que Die Freiheit (La Liberté, qui se caractérise par une rhétorique populiste de droite et anti-musulmane), se sont retrouvés dans l’AfD, où ils se sont dissous ou ont fusionné avec le parti. Cela a contribué à son renforcement numérique, tout en permettant l’entrée de nouveaux acteurs. Leur expérience a ainsi bénéficié à l’AfD, et a contribué à réorienter sa politique vers l’extrême-droite.

En Allemagne de l’Est, l’AfD a été très radicale dès le début, et elle y remporte d’ailleurs un succès important. A l’origine, elle se confondait presque avec le NPD, Nationaldemokratische Partei Deutschlands, le parti national-démocrate allemand, parti d’extrême-droite nationaliste voire néo-nazi. Ainsi, les idées défendues à l’Est y sont plus extrêmes, contrairement à l’Ouest où l’AfD est davantage conservatrice et économiquement libérale.

Au sein de l’AfD, il n’y a pas de leader politique, il y a cinq dirigeants. Chacun joue avec la provocation verbale et politique, afin d’être présent dans les médias. Même s’ils les accusent de mentir (die Lügenpresse), chacun s’affirme et se radicalise par rapport à l’autre, dans l’espoir d’être évoqué et repris par la presse. Ainsi, les polémiques dont l’AfD est à l’origine sont nombreuses, et concernent aussi bien les joueurs de foot qui ne correspondent pas au stéréotype de l’Allemand, que la réhabilitation d’un vocabulaire hérité du national-socialisme, des prises de position ambiguës sur le monument en mémoire de l’Holocauste à Berlin ou encore des références choquantes à Hitler.

La ficelle est grosse, mais elle fonctionne. L’AfD séduit et rassemble les jeunes, les déshérités, les classes moyennes comme les classes les plus hautes.  Il demeure quand même difficile d’établir des pronostics pour les élections à venir. L’AfD pourrait obtenir entre 9 et 12 à 13% des voix, mais la récente nomination du populaire Martin Schulz à la tête du parti social-démocrate allemand pourrait changer légèrement la donne. En revanche, une certaine instabilité politique est à prévoir. En effet, la CDU-CSU et la SPD, les deux partis traditionnellement majoritaires ne parviennent plus à rassembler autant d’électeurs. Face à ce lent déclin, l’échiquier politique est plus fragmenté, car de nombreux “petits” partis sont en plein essor. Il faut alors composer avec eux pour former une coalition, qui sera plus instable et plus difficile à maintenir sur le long terme. H. Stark conclut son intervention en rappelant que la situation est mouvante en Allemagne, et que puisque l’AfD s’ancre fermement à droite du paysage politique allemand, il faudra désormais prendre en compte.

Questions

Qu’est-ce qui rapproche le Front National de l’Alternative pour l’Allemagne ? Pourquoi, et de quelle manière ?

Il existe de nombreux points communs dans les programmes des deux partis, dans leur vision du monde, et beaucoup de militants sont en faveur d’une coopération avec V. Poutine. Ils apprécient sa force ainsi que son anti-américanisme, et soutiennent l’idée d’un axe Paris-Berlin-Moscou. De son côté, Petry aimerait se rapprocher de la Russie et du parti néo-libéral russe (parti d’extrême-droite russe). Une éventuelle sortie de l’OTAN est d’ailleurs évoquée. L’AfD et le FN ont des intérêts similaires en Russie, mais aussi entre eux. Naturellement, ces deux partis ont tout intérêt à favoriser la coopération et à passer sous silence leurs mésententes. Le sentiment de dévalorisation et l’impression que tout est donné aux minorités sont des ressentis partagés et entretenus aussi bien chez le FN qu’à l’AfD. Quant aux bouc-émissaires, ce sont ceux qui s’approprient les prestations sociales au détriment des sociétés européennes.

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Frauke Petry, Marine Le Pen, Matteo Salvini et Geert Wilders à Coblence, en Allemagne, le 21 janvier 2017.  (http://www.tagesanzeiger.ch/ausland/europa/der-patriotische-fruehling-wird-kurz/story/21793704)

 

L’AfD est-elle une résurgence du parti nazi ?

Toute comparaison avec le nazisme est glissante. Cependant, la condamnation absolue et systématique du vocabulaire du national-socialisme est assez remise en question, tandis qu’une certaine banalisation du mal que représente le National-Socialisme s’opère. L’AfD a  recours à des idées et à des concepts philosophiques antérieurs au National-Socialisme. Mais les références qui se rapportent aux idées nationalistes des années 1890 – 1920 sont les mêmes que celles utilisées par les Nazis.

Chez les Allemands de l’Est, le sentiment de déclassement est assez fort. L’AfD veut introduire le référendum en Allemagne, qui n’est pas autorisé par la constitution. Et l’Allemagne de l’Est a été beaucoup plus touchée par les réformes Hartz IV (introduites en 2002, les réformes Hartz IV ont durci les conditions d’aides pour les personnes au chômage), ce qui explique que les chômeurs aient été les plus concernés par ces lois, et qu’ils soient maintenant les plus sensibles au discours de l’AfD.

Par ailleurs, il y a une controverse entre national-libéralisme et le national-conservatisme. Dans les deux cas, la nation et le peuple sont au centre du processus politique. Mais quand les premiers défendent le libre-échange, la compétitivité et la concurrence, les seconds privilégient le respect des traditions, des valeurs familiales et l’ordre défendus par l’Etat. On observe une réhabilitation de la notion de « peuple », car l’Afd revendique une certaine homogénéité populaire.

Odile ROMELOT

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