Le trafic de déchets toxiques en Somalie : sur les traces d’une catastrophe humaine et environnementale silencieuse (I)

 

PARTIE I : L’organisation du trafic

« Nous parlons de l’un des phénomènes criminels les plus sophistiqués et inquiétants de notre histoire récente », déclarait en 2009 un homme politique italien[1] à propos d’un possible trafic de déchets en Somalie. Depuis les années 1990, différentes investigations ont été menées et ont prouvé l’existence de déchets toxiques et même radioactifs sur les côtes somaliennes. La Somalie serait ainsi depuis les années 1980 la destination finale de déchets provenant des puissances occidentales et serait au cœur d’un trafic mêlant l’Etat et des groupes armés somaliens, la mafia calabraise (la ‘Ndrangheta), voire les Etats-Unis et des hommes politiques italiens.

Malgré les investigations de différentes associations somaliennes et européennes, ce trafic demeure pour l’instant une rumeur, qui prend néanmoins de plus en plus d’ampleur. Les enquêtes officielles n’ont jamais totalement abouti, en raison de blocages de différentes natures.

L’exportation de déchets est interdite depuis les années 1990, et les puissances occidentales, qui en produisent de plus en plus, ne savent comment en disposer. Or Nikolas Bizzio, un homme lié au trafic de déchets sur le continent africain, déclarait en 1997 : « Il y a des pays en Afrique où on pourrait envoyer tout ce qu’on veut…, car c’est la nature même qui s’occupe de tout recycler… c’est la nature même, le degré d’humidité, la chaleur, les mouvements de la terre, des sables… C’est la nature qui pense à les avaler, il n’y a même pas besoin de construire des infrastructures ». La Somalie semble être un de ces pays envisagés comme solution au trop-plein de déchets en Europe et aux Etats-Unis. Cela peut aisément se comprendre : il s’agit d’un pays ravagé par la guerre civile, la corruption, et où les divisions claniques empêchent la mise en place d’un Etat de droit.

Dès lors, quel est l’état actuel des connaissances concernant le trafic de déchets en Somalie ?  

Les origines du projet

En 1969, un coup d’Etat mené par Siad Barre renversa le gouvernement somalien alors au pouvoir. S’ensuivirent de longues années de guerre et de chaos, et Siad Barre fut maintenu au pouvoir grâce au soutien des Etats-Unis jusqu’en 1991. Il fut le dernier chef d’Etat “fort” dans le pays et depuis, la Somalie est un Etat « failli », en état de guerre civile permanente. Ce sont différentes bandes armées qui contrôlent des parties du territoire.

Pendant ce temps, les économies des pays occidentaux prospéraient, produisant de plus en plus de déchets dont elles ne savaient plus que faire. A partir de la deuxième moitié des années 1980, les Etats-Unis et la France étudièrent la faisabilité d’une opération permettant de trouver, aménager et sécuriser des lieux où déposer du matériel nucléaire. Le Sahara espagnol a par exemple été une destination avec le projet « Uranium » (1987) mené par Guido Garelli, homme d’affaires italien condamné pour escroquerie et recel. A la fin des années 1980, quand le régime de Siad Barre entra en crise, les trafiquants se tournèrent vers la Somalie. C’est ainsi qu’est né le projet « île de sel », nommé d’après le nom communément donné à la péninsule d’Haifun. Cet endroit a été choisi comme lieu de dépôt principal. Aujourd’hui il y aurait cinq sites de ce genre le long de la côte septentrionale de la Somalie. Or ce projet « île de sel » ne serait que la partie isolée de l’iceberg, d’après de nombreuses enquêtes réalisées par des journalistes et des ONG dans cette région de l’Afrique.

Pourquoi avoir choisi la Somalie ? Un membre de l’ONU, ayant souhaité rester anonyme, explique que les pays minés par les guerres civiles sont privilégiés, car il est plus facile d’y obtenir illégalement un morceau de territoire. Ainsi une lettre d’intentions classée secrète est signée le 24 juin 1992 à Nairobi par Guido Garelli, le bureau du président Somalien Ali Mahdi, ainsi que deux Italiens du nom de Ezio Scaglione et Giancarlo Marocchino. Dans les mois qui suivent, le secrétaire du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) Mustafa Tolbà tire la sonnette d’alarme : « des entreprises italiennes déchargent des déchets toxiques en Somalie. » Les signaux d’alarme se multiplient ensuite, de la part de Greenpeace et du PNUE.

Suite à ces appels, le PNUE confie une enquête de terrain à Mahdi Gedi Qayad, alors doyen de l’Université de Mogadiscio, la capitale du pays. La mission se termine le 8 juin 1997, mais le PNUE a longtemps nié son existence pour des raisons de sécurité. Le journal Famiglia Cristiana en a néanmoins eu une copie, qu’il a publiée en 1998. Cet hebdomadaire a également publié une enquête menée par des journalistes italiens, et qui ont notamment identifié une série de lieux où les probabilités de dépôt de déchets dangereux sont très élevées.

Jusqu’au milieu des années 2000 pourtant, les dépôts de déchets n’étaient que des soupçons qu’aucune autorité officielle ou organisation internationale n’avait clairement confirmés. Les effets sur la santé se sont néanmoins fait sentir dès les années 1990, lorsque des maladies improbables se sont manifestées dans les zones soupçonnées.

Un tournant a eu lieu en 2004-2005, avec le tsunami qui a eu lieu dans l’Océan indien en décembre 2004. Ce dernier a provoqué des immenses vagues jusque sur les côtes somaliennes, et a fait remonter à la surface des tonnes de déchets toxiques et nucléaires qui avaient été entreposées sur les côtes de manière illégale. Sur la plage ont été retrouvés des barils que l’on n’avait jamais vus auparavant. Certains barils étaient intacts, mais d’autres s’étaient ouverts et le contenu s’était dispersé.

D’après les témoignages des personnes vivant dans les zones concernées, la couleur de l’eau a changé après l’apparition de ces barils à la surface, et elles ont retrouvé des milliers de poissons morts sur le rivage. Cela a aussi affecté la santé des hommes. D’après Lule Mahmoud Mohammed, qui était alors chef de l’hôpital de Mogadiscio, les médecins ont vu défiler de plus en plus de cas de déformations génétiques de l’appareil génital, de la vessie et du canal urinaire, ce qui est caractéristique de l’exposition à des polluants dangereux. Le nombre de ces déformations a été multiplié par trois entre 1994 et 2014 d’après lui. Il est néanmoins difficile de mesurer l’ampleur des dégâts en termes de santé, car les hôpitaux des régions concernées ne disposent pas de laboratoire en toxicologie. On ne peut donc être certain qu’elles soient causées par la présence de ces barils.

L’origine de ces déchets : un trafic mêlant des acteurs italiens et somaliens

D’après les enquêtes menées, ces déchets seraient ceux d’industries européennes, exportés illégalement en Somalie.

Il s’agirait d’un trafic international dont les révélations qui ont été faites jusque là ne seraient que la partie émergée de l’iceberg. En effet, les réseaux de trafic de déchets seraient nombreux et impliqueraient des acteurs à tous les échelons de l’Etat.

Jusqu’à présent, quelques faits concernant l’organisation de ce trafic sont avérés, grâce à des enquêtes et des témoignages, notamment de repentis.

Ce trafic impliquerait donc des groupes mafieux, et notamment la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, selon le repenti Francesco Fonti qui a confessé à partir de 1994 avoir fait partie de l’organisation de transferts de déchets. Au départ, la mafia calabraise formait des sociétés écrans qui récupéraient des déchets et les faisaient couler au large des côtes calabraises. Le trafic s’est ensuite internationalisé, notamment avec l’industriel Giorgio Comerio et sa société de traitement de déchets Oceanic Disposal Management. Comerio proposa 5 millions de dollars au gouvernement somalien pour enterrer des déchets radioactifs près des côtes du pays, et 10 000 euros de pots-de-vin au chef de la faction dominante à ce moment là, c’est-à-dire à Ali Mahdi, pour chaque missile enterré. De même, les entreprises Achair Partners (basée à Genève) et Progresso (Italie) seraient des sociétés écran vraisemblablement créées par la mafia italienne qui ont signé en 1991 des accords avec des seigneurs de guerre somaliens, autorisant le dépôt de 10 millions de tonnes de déchets toxiques sur une période de 20 ans en échange de 80 millions de dollars.

Ce trafic n’est pas centralisé, et différents acteurs plus ou moins indépendants y prennent part au cours des années 1980 et 1990, notamment des officiels du gouvernement italien. Selon les révélations de Fonti, des hommes politiques de la Démocratie Chrétienne (un parti politique italien majeur depuis la Seconde Guerre mondiale) et Bettino Craxi[2] ont couvert les opérations en s’assurant que les troupes de maintien de la paix en Somalie ferment les yeux sur ce qu’ils auraient pu voir.

L’existence de ce trafic se justifie par son caractère lucratif. En effet, d’après l’ancien directeur exécutif du PNUE M. Mustafa Tolbà, éliminer une tonne de déchets de cette manière coûte 2,5 dollars, alors que l’élimination d’une tonne de déchets dans un pays occidental coûte environ 250 à 1000 dollars.

La Somalie n’est pas la seule destination. Selon Fonti et l’association de protection de l’environnement italienne Legambiente, le Kenya et le Zaïre (RDC) seraient également concernés. De même, la ‘Ndrangheta ne serait pas la seule mafia concernée, et l’Italie ne serait pas l’unique pays exportateur.

Le trafic dans la zone de Mogadiscio

En 1994, une journaliste de la Rai[3], Ilaria Alpi, enquête en Somalie, et cherche à découvrir l’origine des containers découverts au lendemain du tsunami de décembre 2004. Mais elle ainsi que son caméraman sont tués au cours de l’enquête, ce qui déclenche une série d’investigations en Italie. La justice met à jour un des réseaux de trafic de déchets composé de Guido Garelli, qui était à l’origine du projet Uranium ; Giancarlo Marocchino, transporteur à Mogadiscio ; d’Ezio Scaglione, ancien consul honoraire de Somalie, et le président de la Somalie Ali Mahdi.

En effet, en 1992 un papier officiel était signé par le bureau de Ali Mahdi, par Garelli, Marocchino et Scaglione. Il s’agit de la lettre d’intentions mentionnée précédemment, qui autorise Scaglione à décharger des déchets spéciaux, toxiques et nocifs. Les trafiquants proposaient à des entreprises italiennes de prendre en charge leurs déchets – notamment radioactifs – à des prix très avantageux, et les enterraient dans un port au nord de Mogadiscio. Le président Ali Mahdi devait toucher 35% des bénéfices de l’entreprise ainsi mise en place.

Toutefois, l’existence de ce trafic n’est pas entièrement avérée. Ali Mahdi a en effet affirmé que le document signé en 1992 était un faux, et Marocchino a expliqué aux enquêteurs qu’il ne s’agissait que d’une arnaque, et que le réseau n’exportait aucun déchet. Quant à la responsabilité du meurtre d’Alpi, elle a été imputée à un Somalien qui clame toujours son innocence.

 

En partie II: Les conditions d’existence d’un tel trafic.

Elisa GUIZOUARN

 

[1] “Probabilmente stiamo parlando di un qualcosa che riapre anche la vicenda dell’uccisione di Ilaria Alpi e del suo operatore Miran Hrovatin. Stiamo parlando di uno dei fenomeni criminali più sofisticati e inquietanti della nostra storia recente” déclarait Walter Veltroni après sa rencontre avec Bruno Giordano, procureur de Paola en Calabre, fin septembre 2009.

[2] Membre du Parti Socialiste Italien, Président du Conseil de 1989 à 1992, mis en cause dans l’opération Mains Propres en 1992.

[3] Chaîne de télévision publique italienne.

 

Crédit photo : AMISOM Public Information (Flickr) [CC0], via Wikimedia Commons

SOURCES : 

Documentaires :

Nient’altro che la verità, il caso Ilaria Alpi, 2003.

Toxic Somalia : l’autre piraterie, par Paul Moreira, diffusé pour la première fois sur Arte, 24/05/2011. 

Ouvrage :

L’économie mondiale 2013, éditions La découverte, collection Repères, Paris, 2012 : Chapitre VII : « Le commerce international des déchets », par S. Bernard, D. Dussaux, M. Fodha, M. Clachant.

Articles de presse :

La Somalie, poubelle de l’Europe, Massimo A. Alberizzi, 07/07/2004 d’après un article paru dans Corriere della sera.

Déchets nucléaires en Somalie : rapport accablant de l’ONU, par Philippe de Rougemont, 2002. 

Traffico rifiuti : in aulta Comerio, l’uomo dei misteri. « Veleni ? Ero nei Verdi… », par Andrea Tornago, 27/05/2015, dans Il Fatto Quotidiano.

Somalia. Il traffico che uccide, par Barbara Carazzolo, Alberto Chiara, Luciano Scalettari, 29/11/1998, publié initialement dans Famiglia Cristiana. 

Rapports :

The State of the Environment in Somalia, PNUE, dec. 2005. 

After the tsunami : rapid environmental assessment, PNUE, 2005.

The root causes of the Somali piracy, par Joana Ama Osei-Tutu, 01/03/2011. 

Sites web :

Wikipédia : Piracy off the coast of Somalia.

Loi n° 2006-739 du 28 juin 2006 de programme relative à la gestion durable des matières et déchets radioactifs, 27/07/2016

L’enfer des déchets toxiques en Afrique, par Mireille Modoi, 19/07/2015. 

« Toxic Somalia : l’autre piraterie », documentaire sur le trafic de déchets toxiques en Somalie, Rfi Afrique, 24/05/2011. 

Blogs :

Avviata la revisione del processo Hassan, 13/01/2016.

Il traffico che uccide, 02/05/2002.

« Amendement à la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements tranfrontières de déchets dangereux et de leur élimination », du 22/09/1995.

Antimafia Duemila – La verità nascosta, par Mariangela Gritta Grainer, 19/03/2010. 

Convention de Bâle : lutter contre le trafic de déchets, 04/09/2012. 

 

 

 

 

 

 

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