Les espoirs perdus des Printemps arabes

En 2011, le monde entier regardait avec attention la révolte populaire qui naissait en Tunisie et embrasait tout le Maghreb et le Moyen-Orient. Ces foyers d’autocraties semblaient enfin rompre avec leurs vieux démons et s’ouvrir à plus de liberté et de démocratie. Plus de 9 ans après l’immolation du vendeur ambulant Mohammed Bouazizi, qui a signé le début des Printemps arabes, ces belles promesses se sont envolées.  

 

Des dirigeants autoritaires qui s’accrochent au pouvoir

L’objectif premier des Printemps arabes était de rompre avec l’autoritarisme indissociable du Maghreb et du Moyen-Orient depuis plusieurs décennies. 

Cet objectif a parfois été atteint avec le renversement de plusieurs autocrates, que ce soit Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie, Hosni Moubarak en Egypte ou encore le général Mouammar Kadhafi en Libye. Néanmoins, les révoltes ont parfois été écrasées à la base par le pouvoir en place. Quand les premières contestations ont éclaté en Syrie, le président Bachar El-Assad, pourtant réputé progressiste au début de son mandat, a envoyé les forces armées du pays, faisant fi des droits de l’Homme et des dégâts collatéraux. Il est ainsi allé jusqu’à ordonner l’utilisation à plusieurs reprises d’armes chimiques contre les manifestants, considérés comme des  « ennemis de la République ». Au Bahreïn, le Printemps arabe a également été tué dans l’œuf. Début 2011, la révolte grondait dans ce petit État insulaire avec pour épicentre la Place de la Perle de la capitale Manama. Des dizaines de milliers de Bahreïnis, pour la plupart membres de la communauté chiite majoritaire dans le pays, réclamaient plus de démocratie et une meilleure distribution des profits de l’exploitation florissante du pétrole. Cette révolte effraya l’Arabie Saoudite, car elle aurait pu déboucher sur le renversement du pouvoir sunnite en place au profit d’un gouvernement chiite. La puissance wahhabite a par conséquent envoyé son armée pour mater les manifestants et réinstaurer l’ordre dans ce petit État voisin.

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Une manifestation sur la Place de la perle à Manama, lieu central du Printemps Arabe bahreïni. L’Arabie Saoudite est intervenue militairement dans l’Etat insulaire pour mater les révoltes et empêcher la prise de pouvoir d’un gouvernement chiite. (@Wikipedia)

Dans les pays ayant réussi à renverser un régime autoritaire, la situation politique demeure instable. En Égypte, la gouvernance du général Abdel-Fath el Sissi est de plus en plus autoritaire, et certains analystes n’hésitent plus à comparer son régime à l’ancienne dictature de Hosni Moubarak. 

Un peu plus à l’Ouest, en Libye, la transition démocratique amorcée au lendemain de la chute de Mouammar Kadhafi à l’automne 2011 a échoué. En 2012, les premières élections législatives de l’histoire du pays ont mené à la création du Congrès Général National, une assemblée parlementaire visant à rédiger une constitution démocratique. Deux ans plus tard, de nouvelles élections ont été organisées afin de remplacer le CGN par une autre assemblée, la Chambre des représentants. Néanmoins, plusieurs députés islamistes ont rejeté les résultats de ces élections et ont maintenu le CGN, dotant par conséquent la Libye de deux Parlements antagonistes. En plus de signifier la faillite du processus démocratique, cet acte a marqué le début d’une guerre civile entre les troupes du CGN et  l’auto-proclamée « Armée nationale libyenne » commandée par le général Khalifa Haftar et alliée de la Chambre des représentants. En 2015, les efforts diplomatiques de la communauté internationale ont permis la signature des Accords de Skhirat, qui donnaient raison aux deux camps en faisant du CGN le Haut Conseil d’Etat et de la Chambre des représentants le Parlement libyen. Ce compromis équitable a cependant été rejeté par le maréchal Khalifa Haftar, maintenant de ce fait le statu quo. Plus de 6 ans après le début de la guerre, la Libye est par conséquent un Etat failli, dont la souveraineté est disputée par deux hommes: le maréchal Haftar, qui contrôle la majorité du territoire, et le premier ministre Fayez-el-Sarraj, reconnu par la communauté internationale, qui administre la capitale Tripoli et le Nord-Ouest du pays. En plus du rejet des résultats électoraux, la faillite démocratique libyenne s’explique également par le déroulement de la révolte de 2011. En effet, contrairement à la majorité des Printemps arabes, la contestation du régime de Kadhafi n’a pas été pacifiste mais à débouché sur un conflit entre des milices rebelles appuyées par l’OTAN et l’armée libyenne. Une fois le régime renversé, les milices n’ont pas été désarmées et ont tenté de prendre le pouvoir dans certaines régions, menaçant ainsi l’unité de l’Etat libyen. Les succès militaires de l’Armée Nationale Libyenne contre plusieurs de ses groupes armés ont également été avancés par le maréchal Haftar pour justifier sa légitimité à diriger la Libye et rejeter les accords diplomatiques.

La situation est nettement plus positive en Tunisie. La transition démocratique s’est déroulée avec succès et le pays a connu en 2019 ses secondes élections présidentielles, qui ont vu la victoire du conservateur Kaïs Saïed. Contrairement au cas libyen, la réussite démocratique de la Tunisie tient au pacifisme du Printemps et  au respect des résultats électoraux. Les‌ ‌observateurs‌ ‌mandatés‌ ‌par‌ ‌l’Union‌ ‌Européenne‌ ‌lors des élections présidentielles de 2019 ont‌ ainsi ‌souligné‌ ‌la‌ ‌bonne‌ ‌tenue‌ ‌du‌ ‌scrutin‌ ‌et‌ ‌le‌ ‌respect‌ ‌des‌ ‌procédures.‌ ‌Néanmoins,‌ ‌le‌ ‌très‌ ‌fort‌ ‌abstentionnisme‌ ‌au‌ ‌second‌ ‌tour‌ ‌(51%)‌ ‌et‌ ‌l’absence‌ ‌de‌ ‌gouvernement‌ ‌plusieurs‌ ‌mois‌ ‌après‌ le vote ‌sont‌ ‌autant‌ ‌de‌ ‌signes‌ ‌qui‌ ‌montrent‌ ‌que‌ ‌la‌ ‌jeune‌ ‌démocratie‌ ‌tunisienne‌ ‌demeure‌ ‌fragile.‌ 

 

Une économie toujours en stagnation

La seconde principale cause des Printemps arabes était les difficultés économiques des pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Ces derniers possédaient des économies peu diversifiées, basées sur les exportations de matières premières et le tourisme, ainsi qu’une très forte dépendance alimentaire. Ils ont par conséquent été très durement touchés par la crise de 2008, qui a considérablement réduit le commerce mondial et les recettes touristiques. L’un des symptômes concrets des difficultés économiques des pays arabes était leur marché de l’emploi morose, notamment pour les plus jeunes. En 2011, le taux de chômage des moins de 25 ans était ainsi compris entre 20 et 25%, avec un pic à 40% en Libye. En outre, le pouvoir d’achat des ménages avait été considérablement détérioré par la hausse considérable des prix des matières premières alimentaires au cours de l’année 2010. 

Les difficultés économiques étaient aggravées voire engendrées par la corruption et le népotisme relatifs aux régimes autoritaires en place, L’absence de perspectives, les inégalités criantes, la pauvreté sont autant de facteurs qui ont poussé les populations arabes à vouloir rompre avec leurs dirigeants corrompus afin d’instaurer un cadre plus propice à la croissance économique.

Néanmoins, dans les pays ayant changé de gouvernance, les promesses d’embellie ne se sont pas réalisées. Pire, on peut même considérer que la situation s’est détériorée. En Tunisie, la croissance est ainsi faible, seulement 1% en 2019. Cette stagnation économique s’explique par une forte inflation et un endettement étatique significatif qui empêche de stimuler l’économie avec des investissements publics. En conséquence, le marché de l’emploi demeure morose: le taux de chômage des moins de 25 ans est ainsi passé de 29% en 2011 à près de 35% en 2019. Ce taux élevé est l’une des principales explications du fort abstentionnisme des jeunes aux élections présidentielles de 2019 et du brain drain aigu dont souffre le pays. Plus à l’Est, en Egypte, la croissance économique est forte, grâce notamment à de nombreux investissements étrangers. Cependant, les mesures concédées en 2016 par le pays au FMI (réduction drastique des dépenses publiques, augmentation de l’imposition des ménages des classes moyennes et populaires)  en échange d’un nouveau prêt ont participé à augmenter le taux de pauvreté, qui s’élève à 32% en 2019. 

 

Les Printemps arabes ont débouché sur un Automne islamiste

Au moment des révoltes, de nombreux manifestants réclamaient des droits civiques ainsi que des avancées sociales. L’un des objectifs des Printemps arabes était par conséquent de rompre avec l’immobilisme sociétal des régimes en place pour mener les pays du Maghreb et du Moyen Orient vers plus de tolérance et de liberté. 

Dans les faits, ils ont plutôt conforté le traditionalisme de ces sociétés. En effet, la chute des autocrates a marqué la prise de pouvoir d’un islamisme politique réactionnaire, incarné notamment par le parti Ennahdha en Tunisie et les Frères musulmans de Mohammed Morsi en Égypte. M. Morsi prônait par exemple, avant le renversement de son gouvernement en juillet 2013, une application plus stricte de la charia au pays des Pharaons.

Cette divergence entre les réclamations révolutionnaires et les résultats des élections a plusieurs explications. Tout d’abord, les revendications de tolérance, notamment religieuse, n’étaient pas forcément partagées par le reste des citoyens. Malgré leur nombre très important, les manifestants étaient majoritairement jeunes et citadins, et donc peu représentatifs de la population dans son ensemble. En outre, au sein même des manifestants l’envie de démocratie n’était pas nécessairement couplée à des revendications de tolérance. Enfin, il faut souligner l’existence dans ces pays de puissances forces conservatrices bridées jusque lors par les autocrates. En Egypte, les Frères Musulmans de Mohammed Morsi est ainsi une organisation religieuse très influente. Prônant un islam sunnite conservateur, elle est soutenue par plusieurs millions d’égyptiens. Elle peut en outre compter sur de nombreux relais en Occident, tels que les frères Ramadan, petits-fils du fondateur El-Banna. Ses actions de charité l’ont rendu très populaire au sein de la population égyptienne, notamment parmi les plus démunis. L’organisation a profité de cette popularité et du « vide » laissé par le renversement de Hosni Moubarak pour propulser au pouvoir l’un des siens, Mohammed Morsi.

Les Printemps arabes ont également été un terreau idéal pour un autre islamisme, plus radical et sanguinaire, incarné par l’Organisation État Islamique (Daech). Formé en partie par d’anciens membres d’Al Qaïda, Daech s’est nourri du chaos inhérent à la guerre entre l’armée loyaliste de Bachar El-Assad et les rebelles pour se développer dans l’Est de la Syrie et en Irak. A son apogée, l’organisation contrôlait un territoire aussi grand que l’Italie. En plus d’avoir commis des crimes atroces, Daech a éclipsé pour un long moment la possibilité d’une issue positive au Printemps arabe syrien. L’ Organisation État Islamique a également profité du chaos en Libye pour s’implanter dans la région de Syrte, non loin des exploitations pétrolières du pays. 

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Un soldat brandissant le drapeau de l’Organisation Etat Islamique. A son apogée, le groupe terroriste contrôlait un territoire aussi grand que l’Italie, à cheval sur la Syrie et l’Irak. (@Flickr)

L’éternel « arc des crises »

En 1978, le diplomate américain Zbigniew Brzezinski formulait l’expression « arc des crises » pour désigner la zone de forte tension qui s’étend de la Mauritanie à l’Afghanistan. Plus de 40 ans après sa création, cette expression est plus que jamais d’actualité. Déjà profondément meurtris et explosifs, le Moyen-Orient et le Maghreb ont considérablement souffert de l’échec des Printemps Arabes et des terribles conséquences qui ont suivi. Libye et Syrie font face à un chaos total qui laisse le champ libre à toutes les atrocités, comme les massacres ou l’esclavage. L’Égypte, quant à elle, n’en finit plus avec ses troubles politiques et est confrontée à une montée inexorable de la violence. Cette dernière a réduit de manière considérable sa première source de recette qu’est le tourisme et a par conséquent mis son économie en péril. La Tunisie a quant à elle réussi sa transition démocratique mais souffre de difficultés économiques et sociales aiguës depuis plusieurs années. 

Tous ces faits montrent ainsi qu’on ne peut que donner raison à Hubert Védrine, ministre français des Affaires Étrangères entre 1997 et 2007, qui déclarait en 2013 : « Dans les pays du Printemps arabes, les affrontements vont durer des années. » (émission Politiques, France 24). 

Les plus grandes victimes de l’échec des Printemps arabes sont les principaux acteurs de ces mouvements d’émancipation : les jeunesses nationales. Elles doivent désormais composer avec la violence, l’instabilité, le terrorisme et ainsi un avenir bien glauque.

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Un blindé de l’armée russe dans une rue d’Alep. La deuxième ville syrienne a été dévastée par la guerre qui a opposé le régime de Bachar-el-Assad et les rebelles et dans laquelle Daech s’est infiltré. (@Wikipedia)

Au sein de ce tableau très sombre, il convient tout de même de souligner l’existence de quelques traits positifs. En plus de la démocratisation de la Tunisie, les Printemps Arabes ont amené dans certains pays des progrès sociaux limités comme en Arabie Saoudite, au Maroc ou à Oman. Dans ce dernier pays, le sultan Qabus a doté le Parlement de pouvoirs législatifs. L’Arabie Saoudite, quant à elle, a autorisé les divertissements et accordé le droit de conduire aux femmes. Au Maroc, une nouvelle Constitution, approfondissant les droits de l’Homme et les libertés individuelles, a été votée en 2011. Néanmoins, dans le cas de Oman et de l’Arabie Saoudite, on peut légitimement penser que des progrès sociaux ont été accordés par les gouvernements autoritaires en place pour apaiser les tensions et éviter ainsi de perdre le pouvoir comme cela est survenu en Tunisie ou en Egypte. Ces autocraties demeurent et, comme les multiples conflits enlisés du Moyen-Orient, impossible de savoir s’ils prendront un jour fin.

 

Jean-Maroun Besson

 

SOURCES

 

Articles 

BERNAS Anne, « Bahreïn, un printemps arabe décapité » RFI, Aout 2018

BOZARSLAN Hamit, CHABAS Charlotte « Pourquoi la révolte syrienne se démarque-t-elle des autres révolutions du monde arabe ? », Le Monde, Mai 2011

GABAY Florence, « Le Maroc n’a pas connu de « Printemps arabe » : 3 raisons pour l’expliquer », L’Obs, Novembre 2011

BOBIN Frédéric, « En Tunisie préélectorale une économie frappée de langueur », Le Monde, Décembre 2019

AFP, « Libye : un Français tué à Benghazi, le Congrès cible de violences », L’Express, Mars 2014

BURDY Jean-Paul, « Place de la perle à l’exemple de Tahrir », Libération, Août 2014

 

Emissions

Emission « Politiques » du 8 Février 2013, France 24

MEJIAS Syrielle, « Pourquoi la Libye est-elle coupée en deux ? », chaîne Youtube Le Monde, 2019

 

Encyclopédies en ligne

Encyclopaedia Universalis, article “Printemps Arabe ou Révolutions Arabes »

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