La Nouvelle-Calédonie face à la France

Le président de la République Emmanuel Macron s’est rendu en Nouvelle-Calédonie du 3 au 5 mai 2018, dans le contexte tendu de la préparation du référendum d’autodétermination du 4 novembre prochain. Celui-ci doit clôturer le processus de « décolonisation » amorcé en 1998 par l’accord de Nouméa, qui complétait les accords de Matignon signés dix ans plus tôt. Le référendum posera la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? ».

Si l’indépendance était écartée, deux nouveaux référendums seraient organisés entre 2018 et 2022, pour confirmer cette décision. Mayotte avait maintenu ses liens avec la France par un processus similaire, lors de deux référendums successifs en 1974 et 1976.  Toutefois, à la différence du référendum d’autodétermination de l’archipel des Comores de 1974, où les résultats avaient été considérés île par île¹, aucune partition de la Nouvelle-Calédonie ne sera possible. Il s’agira également de préciser le statut de la Nouvelle-Calédonie qui deviendrait soit un « Etat associé », soit un territoire autonome. A l’heure actuelle, l’archipel est placé dans un dispositif de « souveraineté partagée », qui lui a permis d’acquérir progressivement de nombreuses compétences régaliennes, excepté dans les domaines de la défense, de la sécurité, de la justice et de la monnaie. Si le rapport de force penche plutôt du côté des anti-indépendantistes, la consultation alimente les craintes de flambée de violence.

 

Une scène politique divisée et tendue

Les opposants à l’indépendance dominent le Congrès de la Nouvelle-Calédonie, rassemblant 29 sièges sur 54. Cette majorité est cependant divisée depuis 2015 en deux groupes : Calédonie Ensemble (16 sièges) et Les Républicains (10 sièges), auxquels s’ajoutent trois non-inscrits. Les indépendantistes rassemblent eux 25 sièges, mais sont également divisés en deux groupes : l’alliance du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) et de l’Union Calédonienne (15 élus), et l’Union Nationale pour l’Indépendance (9 élus), auxquels s’ajoute un non-inscrit. Ces divisions ont freiné l’organisation du référendum, qui a longtemps buté sur la composition du corps électoral référendaire. En effet, la création d’une citoyenneté néo-calédonienne par l’accord de Nouméa a abouti à la superposition de plusieurs corps électoraux contestés par les indépendantistes, qui souhaitaient limiter le poids des nouveaux habitants. La liste électorale référendaire a finalement été établie de manière consensuelle par le XIIe Comité des signataires, réuni le 2 novembre 2017 autour du Premier ministre Edouard Philippe.

La levée de la plupart des obstacles au référendum n’a cependant pas totalement apaisé les tensions dans l’archipel, où la mémoire des troubles des années 1980 reste vive. A cette époque, l’opposition entre partisans et opposants à l’indépendance se cristallisait entre le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), mené par Jacques Lafleur, et le FLNKS, dirigé par Jean-Marie Tjibaou, sur fond de difficultés économiques et d’importante immigration métropolitaine. En 1985-1986, les antagonismes aboutirent à de violents affrontements puis, lors de l’élection présidentielle de 1988, à l’attaque de la gendarmerie de Fayaoué à Ouvéa, où 4 gendarmes furent tués et les 27 autres pris en otages. Leur libération treize jours plus tard se fit au prix d’une sanglante opération de l’armée et de la gendarmerie, pendant laquelle 19 membres du FLNKS trouvèrent la mort dans des conditions controversées. Le spectre d’une nouvelle guerre coloniale amena le président de la République François Mitterrand, fraîchement réélu, à enclencher une mission de dialogue menée par la Premier ministre Michel Rocard, qui aboutit aux accords de Matignon de 1988 entre le RPCR et le FLNKS. Des désaccords persistants autour de ces accords menèrent à l’accord de Nouméa dix ans plus tard, sous l’égide du Premier ministre Lionel Jospin.

 

Une économie dépendante du nickel et des aides de l’Etat français

A cette histoire complexe s’ajoutent les questions sur l’avenir économique de la Nouvelle-Calédonie. Territoire français depuis 1853, l’archipel compte aujourd’hui environ 260 000 habitants, principalement établis sur Grande Terre, la plus grande île de l’Outre-mer français. La population se répartit principalement entre les Kanaks (39,1 % de la population), les Européens (27,1 %), les habitants originaires de Wallis et Futuna (8,2 %), ceux se définissant comme appartenant à plusieurs communautés (8,6 %) et ceux se définissant simplement comme « calédoniens » (7,4 %). Située dans le Sud-Est de l’océan Pacifique, la Nouvelle-Calédonie est presque aux antipodes de la France et constitue un espace naturel contrasté, avec peu de terres arables mais un sous-sol abritant entre le quart et le tiers des réserves mondiales de nickel.

Selon les indépendantistes, ces richesses naturelles permettront de combler la rupture avec l’Etat français, dont les aides représentent 13 % du PIB néo-calédonien. Cependant, la volatilité des cours du nickel contrecarre cet argument. L’envolée des prix du nickel entre la fin des années 1960 et le début des années 1970 avait effectivement impulsé une forte croissance économique, et permit la modernisation de l’archipel et son entrée dans une société de consommation proche des niveaux métropolitains. Cependant, à partir de 1975, la mévente du nickel entraîna une sévère récession, renforcée par le contexte de crise économique des années 1970².

Le primat du nickel dans l’économie grève par ailleurs sa diversification, car son développement se fait indépendamment des autres secteurs productifs et parce que la rente qu’elle procure retarde la nécessité d’établir un système fiscal moderne, favorisant la hausse des inégalités. En effet, depuis les années 1990, la hausse du niveau de vie moyen n’a pas fait reculer le taux de pauvreté, même si la Nouvelle-Calédonie dispose d’un niveau de vie comparable à celui de la Nouvelle-Zélande. Cela aboutit à une économie faiblement compétitive et productive, dont la réforme est freinée par les dissensions politiques. Plusieurs réformes sont cependant en chantier, comme l’instauration d’une taxe générale pour la consommation (TGC) – équivalent de la TVA métropolitaine – au 1er juillet 2018 pour simplifier l’enchevêtrement des droits de douane et des taxes. Une Haute Autorité de la concurrence a également été créée en avril 2016, afin de favoriser les mécanismes de marché et impulser une baisse des prix – qui sont de 34 % supérieurs à ceux de la métropole, le plus grand écart de l’Outre-mer – dont les membres ont été nommés en décembre 2017.

C’est avec tous ces enjeux que le président de la République a essayé de composer lors de sa visite, reconnaissant les torts causés aux Kanaks par la France et maintenant la neutralité de l’Etat dans le référendum. Il a par ailleurs souligné la place stratégique de la Nouvelle-Calédonie au sein de l’ensemble indo-pacifique que la France entend constituer.

Louis-Marie Harrivelle

Notes

¹Le rattachement de Mayotte aux Comores étant une création  juridique de l’époque coloniale.

²Dû aux chocs pétroliers de 1973 et 1979.

Bibliographie

Patrick Roger, « En Nouvelle-Calédonie, le long chemin du pardon », Le Monde. [En ligne], consulté le 6 mai 2018, publié le 4 mai 2018. URL : http://www.lemonde.fr/politique/article/2018/05/04/en-nouvelle-caledonie-le-long-chemin-du-pardon_5294253_823448.html

Patrick Roger, « Macron en Nouvelle-Calédonie, un déplacement à haute portée politique et symbolique », Le Monde. [En ligne], consulté le 7 mai 2018, publié le 3 mai 2018. URL : http://www.lemonde.fr/politique/article/2018/05/03/macron-en-nouvelle-caledonie-un-deplacement-a-haute-portee-politique-et-symbolique_5293580_823448.html#Mf4HKf7kR4x4pXmU.99

Antoine Pecquet, «  En Nouvelle-Calédonie, Macron joue l’après-référendum », Libération. [En ligne], consulté le 8 mai 2018, publié le 5 mai 2018. URL : http://www.liberation.fr/france/2018/05/06/en-nouvelle-caledonie-emmanuel-macron-joue-l-apres-referendum_1648170

« Nouvelle-Calédonie : un comité des signataires « historique » et un accord politique », Outre-mer 1ère. [En ligne], consulté le 8 mai 2018, publié le 2 novembre 2017. URL : https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvelle-caledonie-comite-signataires-historique-accord-politique-528249.html

« L’autorité de la Concurrence enfin lancée », Outre-mer 1ère. [En ligne], consulté le 8 mai 2018, publié le 13 décembre 2017. URL : https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvellecaledonie/autorite-concurrence-enfin-lancee-541415.html

Jean-Pierre Doumenge, « NOUVELLE-CALÉDONIE », Encyclopædia Universalis. [En ligne], consulté le 8 mai 2018. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/nouvelle-caledonie/

Jean-Pierre DOUMENGE, « TJIBAOU JEAN-MARIE (1936-1989) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 8 mai 2018. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/jean-marie-tjibaou/

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