Une réunification de la Corée est-elle possible ?

Une réunification de la Corée est-elle possible ?

Il existe encore aujourd’hui une véritable difficulté à imaginer la réunification entre la Corée du Sud et la Corée du Nord, encore perçue comme une  «sorte de fatalité vague et lointaine sur laquelle il n’existe aucune prise », d’après l’ancien diplomate à Séoul, M. Pascal Dayez-Burgeon. D’abord soeurs ennemies au sortir de la Seconde Guerre mondiale et désormais cousines perdues à cause des profondes évolutions socio-culturelles qu’ont connues respectivement les deux Corées, pourraient-elles être les instigatrices de leur éventuelle réunification ? Quid du rôle et des intentions des puissants voisins comme la Chine, le Japon, sans oublier les Etats-Unis ? Retour sur les enjeux et dynamiques des relations entre Séoul et Pyongyang. 

Alors que les démarches portant sur des projets communs dans les domaines politico-économiques peinent à être concrétisées par les différents gouvernements sud-coréens au cours de la dernière décennie, les tentatives de réunification ont revu le jour à travers des initiatives passant par de timides initiatives dans le domaine sportif : déjà par la présentation de l’équipe de Hockey coréenne unifiée lors des J.O d’hiver de Pyeongchang en 2018, et plus récemment par l’annonce du maire de Séoul, Park Won-soon qui a proposé une candidature conjointe avec la Corée du Nord afin d’accueillir les jeux olympiques de 2032. Ces initiatives, qui relèveraient presque de ce qu’on appelle le  «soft power » [1] semblent indiquer le réchauffement progressif des relations entre les deux Corées. L’actuel président sud-coréen Moon Jae-in a d’ailleurs fait de la réunification – ou du moins de l’apaisement des tensions avec le voisin du Nord – un des principaux axes de son travail en matière de politique intérieure. 

La séparation de la péninsule de part et d’autre du 38eme parallèle n’est pas le fait, ni la volonté d’aucune des deux Corées. Celle-ci a été imposée par le général américain MacArthur au sortir de la Seconde Guerre mondiale, après la capitulation du colonisateur japonais qui dû évacuer la péninsule coréenne. Cette dernière a toujours été victime, au cours de son Histoire, d’invasions et d’épisodes d’ingérences de la part de ses voisins asiatiques – et du  « sauveur » américain. Même si l’unification des deux Corées permettrait la stabilisation régionale de l’Asie du Nord-Est, il semblerait que celle-ci ne demeure pas forcément aux mains des principaux concernés. En effet, la péninsule se trouve au coeur d’une région aux relations inter-étatiques assez tendues ; la Chine, la Russie, le Japon et surtout les États-Unis ont leur mot à dire dans les procédures d’unification compte tenu de l’équilibre fragile entre les puissances de la région.

Lorsque la Corée n’était qu’une…

Si aujourd’hui la partition entre la Corée du Nord et la Corée du Sud semble être le dernier héritage de la guerre froide en dehors des deux blocs, il convient de revenir sur l’époque où la Corée n’était qu’une afin de bien comprendre les dynamiques de cette péninsule séparée depuis maintenant 75 ans. 

Il existe une expression très caractéristique pour désigner la particularité et la pureté du peuple coréen : l’idée du  «han-min-jok » ( «한민족 » littéralement  «une nation, une ethnie ») suppose le caractère unique et indivisible du peuple coréen qui résiderait dans l’homogénéité ethnique du peuple Han. Ce principe a été le vecteur de l’unification du peuple coréen et de la construction du sentiment national au cours de ses 4 000 ans d’histoire. Il faut savoir que la Corée a été unie plus longtemps qu’elle n’a été séparée et a connu une longévité d’unification de son territoire formidable. A titre d’exemple, le royaume de Goryeo (qui dura de 918 à 1392) fixait déjà les frontières de la Corée contemporaine. 

Ces frontières furent conservées tout le long de la dynastie Joseon qui suivit et qui perdura pendant plus de cinq siècles, jusqu’en 1897 ! La période Joseon est celle qui posa les jalons de la Corée que l’on connaît aujourd’hui : renforcement des valeurs néo-confucéennes et l’organisation de la société en fonction de celles-ci (notamment les notions de respect des ancêtres et de piété filiale) création de l’alphabet coréen (le hangeul) par l’empereur Sejong, un grand essor culturel et économique, etc. 

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Statue du roi Sejong sur la place de Gwanghwamun à Séoul

Le pays connaissait une certaine stabilité politique, essuyant toutefois quelques attaques mandchoues ou japonaises que l’armée coréenne réussissait toujours à vaincre. Ces attaques sporadiques motivèrent une forme de politique d’isolation où les Coréens ne cherchaient pas à entrer en contact direct avec leurs voisins mais maintenaient toutefois des relations quasi féodales avec les grandes dynasties chinoises. Les contacts avec l’extérieur n’avaient apporté que des déconvenues et la péninsule, surnommée le  «Royaume Ermite » semblait se suffire à elle-même. Les nombreuses tentatives de la part d’occidentaux d’entrer en contact de force avec la péninsule coréenne au cours des XVIe et XVIIe siècle par l’ouverture de ports commerciaux sur ses côtes maritimes renforçaient encore davantage ce besoin de se séparer du reste du monde. La Corée refusa successivement l’entrée de son territoire aux Français, Russes, aux Américains ainsi qu’aux Anglais ; pensant réussir là où ses voisins chinois et japonais avaient échoué en laissant pénétrer les forces occidentales sur leur sol.

La période Joseon connut une fin abrupte justement à cause de ses voisins qui convoitaient tous un rôle plus puissant sur l’échiquier international vis-à-vis des Occidentaux qui commençaient l’expansion géographique de leurs territoires respectifs dans le cadre de la mondialisation et la recherche de ressources. Le Japon, sous l’ère Meiji, menait une politique de mimétisme par rapport aux forces occidentales. Cette pratique s’illustrait par la constitution d’un empire colonial, qu’il entérina en Corée par l’imposition d’un protectorat à la suite de la signature du traité de Shimonoseki en 1895. Ce dernier marqua la fin de la guerre sino-japonaise, la Chine reconnaissant ainsi l’indépendance totale de la Corée et mettant fin à la relation tutélaire qui unissait les deux pays. Le Japon s’empara alors de la péninsule coréenne et, sur le modèle de la colonisation occidentale, impose sa culture, sa langue, sa religion, ses valeurs et ses idéaux de guerre en Corée. La politique d’assimilation est poussée à l’extrême par le slogan  «Nai-Sen ittai » en japonais, signifiant  «métropole et Coréen comme un seul corps ». Elle interdit également aux coréens de parler et d’écrire dans leur langue, envoie des centaines de milliers de coréens servir sous les drapeaux de l’empire nippon pour aider à l’effort de guerre.

Ce n’est qu’après la capitulation du Japon en 1945 que la péninsule coréenne est libérée. Considérée comme une zone incapable de se gérer de manière autonome, la Corée se voit divisée en zones d’influences sous mandat international ( «trusteeship ») par les deux grands vainqueurs de la Seconde guerre mondiale : les États-Unis et l’URSS. Cette division devait être provisoire, le temps que les coréens se remettent des affres de la colonisation et puissent, à terme, reprendre le contrôle politique et administratif de leur territoire. La division autour du 38eme parallèle n’était donc que temporaire et servait une fonction purement administrative de maintien de l’ordre, même si les deux zones de part et d’autres du parallèle vivaient des réalités déjà bien différentes. Ce n’est qu’en 1946, après l’échec de la commission américano-soviétique visant à mettre en place un gouvernement coréen pour l’ensemble de la péninsule, que le 38eme parallèle devient une frontière politique séparant durablement deux régimes qui n’auraient bientôt plus jamais rien à voir en commun. 

Des élections sont organisées, sous l’égide des Nations Unies au Sud et la République de Corée ( «대한 민국 » littéralement  «la république des grands Han ») est proclamée le 15 août 1948. Quelques mois plus tard, le 9 septembre 1948 est alors annoncée la République populaire démocratique de Joseon ( «조선민주주의인민공화국 » littéralement : République populaire démocratique de Joseon, qui était le nom de la Corée unie, avant l’occupation japonaise). Kim Il-song [2] et Rhee Syngman deviennent tous deux dirigeants de pays séparés tout en gardant à l’esprit que cette situation, elle aussi n’est que temporaire et qu’une réunification par la force sera de mise, car la Corée ne peut exister qu’en étant unie. 

Cette partition du territoire a vu la naissance d’une rivalité inter-coréenne pour l’unification, afin de savoir qui pourrait unifier le pays en premier par l’utilisation d’armes ; de nombreuses tensions éclataient régulièrement dans les deux pays. La rivalité a été exacerbée par les forces américaines et soviétiques prenant position respectivement au Sud et au Nord et mena à la Guerre de Corée de 1950 à 1953. 

Le conflit de trois ans a été dévastateur et on dénombre plus de deux millions de coréens morts durant les combats. Ce champ de bataille sanguinaire est désormais emblématique de la guerre froide, mais n’a vraisemblablement pas changé grand chose à la situation des pays, ni même esquissé une ébauche de réunification. En effet, la guerre s’est soldée par uti possidetis – la ligne séparatrice au 38eme parallèle est restée inchangée, si ce n’est l’instauration de la DMZ ( Demilitarized Military Zone ou Zone coréenne démilitarisée) entérinant jusqu’à aujourd’hui la frontière entre deux pays, qui ne formaient qu’une entité par le passé

75 ans plus tard, la réunification est toujours au coeur des préoccupations des dirigeants au Sud comme au Nord. Seulement, le point de mésentente réside dans les modalités de mise en oeuvre de cette fameuse réunification. Cet article se propose de faire un bref retour sur les tentatives d’unification par le Sud, le Nord, les projets inter-coréens qui tendent vers l’achèvement de ce processus ainsi que les ambitions des puissances régionales au sein du projet d’union de la péninsule. 

L’idée de la réunification vue depuis Séoul

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Athlètes sud et nord-coréens défilant sous le même drapeau de la Corée unifiée lors des Jeux Olympiques d’hiver de Pyeongchang en février 2018.

Au Sud, la tentative de réunification la plus emblématique est sûrement celle initiée par Kim Dae-jung, président de 1998 à 2003. Inspirée par l’Ostpolitik menée par la RDA à l’égard de la RFA pour une réunification paisible et prospère des deux entitées étatiques, la  «Sunshine Policy » ( «햇볕 정책 » littéralement  «politique du rayon de soleil ») visait à rapprocher le Nord austère de Kim Jong-il d’une Corée du Sud déjà développée et dont l’implication dans la mondialisation n’était plus à prouver. Cette politique du  «rayon de soleil » s’est illustrée par la mise en place d’une série de projets inter-coréens afin de tendre la main au Nord et permettre un développement avant tout économique par la mise en place d’un complexe industriel au nord de la péninsule, à Kaesong.

La volonté émise par l’application de la  «Sunshine Policy » a été prolongée par le successeur de Kim Dae-jung, le président démocrate Roh Moo-hyun, avant d’être mise à mal par les présidents conservateurs Lee Myung-bak et Park Geun-hye qui avaient décidé de couper court à tout processus de réunification à la suite des tests d’armements nucléaires effectués par le Nord, estimant qu’il n’était pas possible d’ouvrir des négociations avec un voisin aussi ouvertement belliqueux. Toutefois, le nouveau président sud-coréen Moon Jae-in élu en 2017, après l’impeachment et l’emprisonnement de Park Geun-hye, est ancien conseiller politique du président pro-unification Noh Moo-hyun. S’inscrivant dans la lignée de ce dernier, Moon s’oppose ouvertement aux mouvements ultra-conservateurs des présidents passés et prône la discussion et la réconciliation avec le régime de Pyongyang. 

Il n’en reste pas moins que l’enjeu autour de la réunification divise profondément la société sud-coréenne. Les partis de la droite conservatrice sont plutôt contre la réunification, avançant que le Sud – actuellement la 12eme puissance économique mondiale – devra faire les frais de tous les ajustements économiques nécessaires pour inclure les nord-coréens dans le marché néolibéral déjà existant et qu’il aurait plus à y perdre qu’à y gagner. De l’autre côté, la gauche libérale et progressiste incarnée par l’actuel président Moon concentre sa rhétorique politique sur l’idée de la nation coréenne pure (« 한민족 ») qu’on apprend aux enfants sud-coréens dès le plus jeune âge – le peuple Han de Corée est unique et par principe indivisible et doit, à terme, ne faire plus qu’un.

En 2018, le gouvernement du président Moon avait déjà décrété que le service militaire obligatoire pour tous les jeunes hommes sud-coréens âgés de 18 et 30 ans ne serait plus de 22 mois mais diminuerait à 18 mois, soit seulement 1 ans et 8 mois. La diminution progressive du nombre des généraux de l’armée est également prévue, passant de 436 à 360 hommes et femmes en exercice. Ces réformes semblent aller dans le sens d’une démilitarisation progressive du Sud qui tend à laisser penser non pas à un rapprochement direct avec le frère du Nord mais à un corollaire effectif des tentatives de réconciliation pour la paix effectuée avec le régime de Kim Jong-eun. 

Malgré ces nombreuses initiative allant vers un réchauffement des relations entre les deux pays, les enjeux autour de la réunification divisent l’opinion publique sud-coréenne. Le ministère de la réunification publiait début 2017 un sondage indiquant que seulement 34,2% de la population pensent que les relations entre le Sud et le Nord s’amélioreraient à l’avenir, contre 21.3% indiquant le contraire, et la valeur la plus haute est celle des 38.4% de sondés estimant qu’il n’y aura aucun changement dans les relations inter-coréennes.

D’autre part, l’institut KINU (Korean Institute for National Unification) indique que sur un panel de 1003 personnes représentant les sud-coréens, en 2019, un peu plus de la moitié de la population – soit 65.6% – estimait nécessaire une réunification avec le Nord. Ce chiffre est en légère diminution par rapport à l’année 2018, où 70.7% de la population estimait nécessaire la réunification. Cette année 2018 avait été très importante pour la reprise des négociations entre le Nord et le Sud grâce à la décision de réunir des athlètes nord et sud-coréens dans une même équipe pour l’épreuve de Hockey aux Jeux Olympiques de Pyeongchang. On observe donc que lorsque des projets communs unissant les deux patries sont mis en place, le sentiment de nécessité pour l’unification et d’appartenance à un  «peuple » commun est revivifié.   

L’idée de la réunification vue de Pyongyang 

En Corée du Nord, bien qu’il soit très difficile – voire impossible – de sonder les habitants pour obtenir leurs avis personnels concernant l’union des deux Corées, il existe bel et bien un parti pour la réunification : le  «front démocratique pour la réunification de la patrie » créé par Kim Il-sung lui même dès 1946. Depuis cette époque, le Nord envisage une réunification moins transitive et diplomatique, une réunification qui annexerait de force le Sud. La stratégie et les revendications du Nord ne sont toutefois jamais vraiment constantes. Le leader suprême rechigne à respecter les objectifs fixés par la communauté internationale pour la sécurité. En 2003, Kim Jong-Il se retirait volontairement du traité de non-prolifération nucléaire signé par 177 pays, mettant au point mort toute discussion concernant l’abandon de son artillerie nucléaire mais aussi toutes les coopérations inter-coréennes en cours.

La reprise des pourparlers avec la Corée du Nord s’est effectuée lors des sommets inter-coréens de 2018 et 2019. Les demandes exprimées par les différentes parties portaient alors encore sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne, vue comme une première étape dans les pourparlers menant à une éventuelle réunification. Ces sommets historiques marquaient la première fois qu’un président nord-coréen posait le pied sur la terre du Sud. En février 2019, la rencontre entre le président Trump et Kim Jong-eun marquait également la première fois qu’un président américain entrait sur le sol nord-coréen depuis la séparation des deux pays. Le dialogue a repris notamment entre le président Moon et le leader suprême nord-coréen Kim Jong-eun, attestant d’une véritable volonté de pouvoir échanger, réfléchir et construire de nouveaux projets ensemble, à défaut de pouvoir s’unir dans l’immédiat.

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Le dirigeant Kim Jong-eun embrassant le président sud-coréen Moon Jae-in sous le regard de Donald Trump, à la DMZ lors du sommet Corées-Etats-Unis du 30 juin 2019

Ces rencontres mémorables viennent sceller les démarches entamées par la Corée du Nord visant le démantèlement d’une série de son armement nucléaire. En contrepartie, le pays exige la levée des sanctions de l’ONU qui pèsent sur les exportations nord-coréennes. Cette revendication est soutenue par la Chine et la Russie qui indiquent que ces mesures sont contre productives au regard  des négociations pour la paix en cours avec la Corée du Nord. Jusqu’à maintenant, la menace autour du fait que Pyongyang détienne des missiles nucléaires participait à faire peur non seulement à ses voisins régionaux mais aussi à l’Occident : faisant ainsi le double jeu d’un pays qui a besoin de faire peur pour pouvoir exister sur la scène internationale. 

Les projets inter-coréens 

La  «Sunshine policy » du président Kim Dae-jung annonçait une nouvelle ère dans les négociations et les initiatives inter-coréennes, apportant un vent d’espoir pour les possibilités d’une union de la péninsule. Le début du nouveau millénaire s’annonçait très positif quant aux pourparlers de la réunification. En effet, en l’an 2000 le chef du parti des travailleurs et représentant du Nord Kim Jong-il et Kim Dae-jung signaient conjointement un accord pour la réunification, reconnaissant chacun qu’une Corée unie sur les termes d’un système de commonwealth bénéficierait aux deux parties et qu’il devenait nécessaire d’oeuvrer ensemble à plus de coopération en vue d’une réunification d’ici quelques décennies.

En 2002, la construction de la zone économique de Kaesong en Corée du Nord était le fer de lance de cette  «politique du rayon de soleil ». En effet, cette zone économique avait été mise en place dans une capitale historique de la Corée, sous la dynastie Goryeo, et à seulement 5 kilomètres de la DMZ. Ce complexe économique tendait à promouvoir la coopération par la production commune de biens et services afin de provoquer la socialisation des travailleurs sud et nord-coréens, qu’ils se familiarisent les uns aux autres et contribuent à la production de richesse mutuelle. Ce projet pionnier se voulait être le premier d’une longue liste d’incitations similaires à l’intensification des échanges. Dans le cadre de la collaboration entre les deux Corées, une centaine de grandes entreprises sud-coréennes se sont installées à Kaesong employant au plus fort de l’activité plus de 55 000 ouvriers nord-coréens. Cette zone industrielle s’est rapidement développée et en plus d’être une esquisse de réconciliation entre nord et sud, elle représentait également un succès économique puisqu’elle rapportait en moyenne 400 millions de dollars par an. 

Un des plus grands conglomérats sud-coréen, Hyundai, avait aussi participé très activement aux projets inter-coréens en implantant des circuits touristiques sur les Montagnes de diamants, situées au sud-est de la Corée du Nord, afin d’y faire venir, circuler et consommer les sud-coréens curieux de découvrir ce joyau naturel. Le président et PDG de la marque Hyundai, Chung Ju-young (originaire du Nord) avait par ailleurs symboliquement traversé la frontière avec 500 vaches  «de la réconciliation » pour montrer son dévouement à la réunification.

Néanmoins, l’attitude belliqueuse illustrée par les essais à répétition de missiles nord-coréens au cours de la dernière décennie ont fortement déplu au voisin du Sud, qui a fait revenir ses 124 sociétés présentes sur place et finalement fait fermé le complexe industriel de Kaesong. La zone industrielle a d’ores et déjà été investie par des entreprises chinoises qui cherchent à relier Kaesong à la Chine par la construction d’une autoroute de plus de 500 km… Des voix se sont même élevées en Corée du Sud afin de dénoncer le fait que le salaire des ouvriers nord-coréens travaillant à Kaesong avait en fait été directement prélevé par le Parti afin de justement financer son programme d’armements nucléaires.

De part sa position géographique, la péninsule se trouve au coeur d’une région dominée par les plus grandes puissances mondiales, la Chine, les États-Unis et le Japon qui semblent avoir plus d’avantages à conserver le statu quo actuel qu’à véritablement oeuvrer de concert à la réunification des deux pays.

Qu’en pense Tokyo ?

Pour le voisin et ex-colonisateur nippon, la réunification de la péninsule relève d’un souci purement pratique et de considérations purement économiques. Cela s’explique par le fait que le Japon s’impose actuellement comme l’un des plus grand bailleurs de fonds sur la scène internationale grâce à la vitalité de sa croissance économique. Il est notamment le 2eme contributeur mondial au budget de l’ONU et fait partie des pays qui financent le plus les organisations non-gouvernementales internationales. 

Ce rôle de  «vaillant » contributeur au bien et à la sécurité mondiale serait donc le premier élément pris en compte si le Nord et le Sud venaient à s’unir. Bien loin des égards politiques, ce sont donc des considérations économiques que le Japon prendrait en compte et serait dès lors plus gagnant à garder le statu quo actuel. Si la réunification a bel et bien lieu, on attendrait de Tokyo une aide  financière importante afin de soutenir l’effort économique, qui serait intenable si elle n’était endossée que par Séoul. De plus, les japonais ne sont pas particulièrement favorables à l’ouverture du 38ème parallèle à cause d’un potentiel boom de criminalité. D’après la politologue spécialiste du Japon Karoline Postel-Vinay : un « effondrement de la Corée du Nord coûterait trop cher à la région et serait beaucoup trop dangereux. Le Japon pense réfugiés, missiles, drogues tandis que les États-Unis, à quelques 4 000 km de là, n’ont pas ces considérations très terre à terre.» 

Les ambitions de Washington  

Les intentions militaires américaines dans la zone Asie Pacifique ne sont un secret pour personne. Depuis l’attaque de Pearl Harbor et malgré le traité de paix de San Francisco signé en 1951, les Etats-Unis préfèrent – pour reprendre la célèbre phrase de Michael Corleone – garder leurs amis proches et leurs ennemis encore plus proches. Le maintien volontaire du statu quo entre la Corée du Nord et du Sud s’illustre par différents procédés.
Si l’on suit la théorie réaliste des relations internationales, on peut dire que les États-Unis sont une puissance incontestable et ne recherchent qu’à protéger leurs intérêts géopolitiques sur le globe afin de garantir la pérennité de leur assise sur le monde. 

Cela s’illustre par les forces américains de Corée (abrégée en USFK pour United States Forces Korea) qui sont un commandement sous-unifié du Commandement Indo-Pacifique des États-Unis. Elles sont présentent depuis 1957. Elles comptent aujourd’hui 23 468 soldats encore en opération. Cette mission est responsable de l’organisation, de la formation et de l’équipement des forces américaines dans la péninsule coréenne dans l’hypothèse d’un conflit. Voici pour la version officielle. Une perspective plus officieuse voudrait que les États-Unis conservent leur position de protection de la Corée du Sud afin de garder leur assise sur la région du Pacifique en ayant directement en ligne de mire autant le Japon que la Chine, sans oublier une proximité évidente avec Pyongyang. 

Il est également intéressant de constater qu’en 2018, un projet de chemin de fer commun qui relierait Séoul à Pyongyang a été tout simplement annulé car le général Vincent Brooks de l’USFK a rejeté cette demande pour des raisons purement protocolaires. Les deux Corées s’efforcent d’étendre leur coopération économique transfrontalière depuis le sommet d’avril 2018, mais les États-Unis ont déclaré à plusieurs reprises que les sanctions resteraient intactes jusqu’à la dénucléarisation complète de la Corée du Nord.

Le rôle de Pékin

De même, le régime chinois n’est pas favorable à une réunification de la péninsule, et ce, pour plusieurs raisons. Une d’entre elle réside dans le fait que la Corée du Nord est un partenaire privilégié et la Chine réalise énormément d’affaires avec ce pays limitrophe car c’est l’un des seuls avec qui il peut commercer de manière officieuse. La plupart des produits non fabriqués en Corée du Nord viennent directement de Chine. Malgré une position prétendument hermétique au capitalisme international, c’est à ses frontières au nord qu’ont été implantés le commerce privé et le capitalisme ; envoyant aux oubliettes la fameuse doctrine du  «juche » (주체) – élément structurel de l’idéologie de Pyongyang. 

Plus communément appelé le «juche sasang»  (주체사상), ce terme renvoie à l’idée d’autonomie, d’indépendance vis-à-vis des autres puissances qui est accomplie à travers l’exécution de trois autres principes : le chaju («자주» indépendance économique et diplomatique), charip («자립» : auto-suffisance économique) et le chawi («자위»: autonomie militaire).Créée par Kim Il-sung, en 1955, cette doctrine émancipée du marxisme-léninisme est désormais bien obsolète. Les famines qui ont ravagé le pays au début des années 1990 après la chute de l’URSS ont forcé le régime à s’ouvrir au voisin chinois et à largement dépendre de lui en matière d’importation de nourriture. La Chine a donc endossé le rôle de  «grand frère » communiste après l’effondrement du régime soviétique. 

La proximité entre les deux pays remonte à des siècles avant notre ère, donc bien avant la partition de la péninsule. Les diverses dynasties chinoises ont toujours eu un mandat – quasiment un protectorat indirect – sur la Corée, lui garantissant une sécurité à travers la relation tutélaire que les deux pays entretenaient.  Par ailleurs, au nord-est de la Chine, juste à la frontière avec la Corée du Nord se trouve la préfecture de Yanbian, une des rares préfectures autonomes du régime chinois qui est entièrement composée de nord-coréens. Ceux-ci ont développé de multiples réseaux et canaux d’échanges de marchandises de contrebande avec leur pays d’origine, participant ainsi à l’insertion progressive de la Corée du Nord dans un marché sinon international – transnational. 

Ces échanges de capitaux se sont accélérés au cours des dernières années et apportent des richesses non-négligeables à la préfecture de Yanbian, qui reste malgré tout sous l’autorité chinoise et bénéficie largement de ces transactions illégales.

La Corée a longtemps été passive et son destin politique a souvent été décidé par ses voisins au cours de l’Histoire. La partition des deux pays n’a néanmoins pas fait oublier aux nord-coréens comme aux sud-coréens qu’ils n’appartiennent en réalité qu’à un seul peuple. Même si la réunification peine à se manifester concrètement malgré des tentatives réelles depuis quelques décennies, il semble important de se souvenir des propos du président Kim Dae-jung à ce sujet, qui préconise l’initiative bilatérale et rejette tout type d’ingérence étrangère dans le processus : 

 «Nous ne voulons ni une réunification par la force comme au Vietnam, ni une réunification ruineuse comme en Allemagne. Que l’Amérique nous laisse suivre notre propre rythme, lent et pacifique, vers une réunification heureuse. »

 

 

Sabrina Jebari

 

[1] Le«soft power» est un concept élaboré par J. Nye qui désigne la capacité d’influence et de persuasion d’un Etat auprès d’autres acteurs de manière indirecte par l’usage d’instruments dits «doux» comme le sport, la culture, la technologie, etc. 

[2] Kim Il-song est le grand père de l’actuel dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-eun.

 

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