Trump : un regain de climato-scepticisme aux États-Unis ?

« Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois afin de rendre l’industrie américaine non-concurrentielle ». Voici un tweet de Donald Trump datant du 6 novembre 2012, jour de la réélection de l’ancien président des États-Unis Barack Obama, résumant sa pensée climato-sceptique : une combinaison de rejet par principe de toute réglementation qui pourrait ralentir la croissance des États-Unis et du dogme républicain qui refuse la science du climat comme un complot quasi-communiste contre les États-Unis.

Ces propos choquants scandalisent tant par leur incohérence scientifique en totale contradiction avec les rapports du GIEC depuis 1990, que par son manque de diplomatie. Cependant, si en 2012 un tel tweet restait lettre morte, son auteur tient désormais les reines du deuxième pays émetteur de CO2 de la planète, lui donnant ainsi une force de frappe. La politique du président américain en matière de climat est marquée par l’annonce du retrait américain de l’Accord de Paris le 1er juin 2017 et par la nomination de Scott Pruitt, à la tête de l’Agence pour la protection environnementale (EPA). En tant que gouverneur général de l’Oklahoma, Scott Pruitt avait poursuivi en justice l’EPA plusieurs fois entre 2010 et 2014 afin de bloquer les régulations mises en place par l’administration Obama destinées à protéger l’eau et l’air sur le sol américain. Le climato-scepticisme de Trump semble paralyser tout le pays d’une quelconque avancée en matière de climat. 

 

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Marche du Climat, Edward Kimmele, 29 avril 2017

Le climato-scepticisme du président Donald Trump ne fait aucun doute mais il est facile de se laisser duper par le génie de l’amplification et de l’émotion de sa communication politique quant à la réelle rupture que sa politique représente dans le spectre politique américain. Le retrait de Donald Trump de l’Accord de Paris, véritable séisme diplomatique, a provoqué de nombreuses réactions à l’international. C’est pourtant une décision éminemment symbolique puisque l’Accord de Paris ne s’appliquera qu’en 2021, c’est-à-dire après une nouvelle élection présidentielle aux États-Unis. Si on met en perspective la politique du président américain avec le mix énergétique dramatiquement carboné des États-Unis et qu’on le place dans un contexte qui lui est propre, à savoir l’idéologie républicaine, le portrait devient plus nuancé. La politique du président Donald Trump reflète avant tout la réal-politique et l’alternance bipartisane au sein de l’État fédéral, et non le regain d’un climato-scepticisme sur l’ensemble du pays.

 

Tout d’abord, le climato-scepticisme aux États-Unis est une des pierres-angulaires de l’économie du pays, à l’image d’une industrie fortement carbonée. Le mouvement climato-sceptique aux États-Unis prend ses racines dans le lobby pétrolier dont le but est de contrer scientifiquement les positions du GIEC sur le réchauffement climatique. Composé de firmes telles que l’American Petroleum Institute ou encore le Heritage Foundation, ce lobby exerce une influence notoire, qui explique en grande partie le blocage américain dans les négociations internationales, comme celles relatives à la ratification du Protocole de Kyoto ou encore à l’incident du Climategate de 2009. En effet, moins d’un mois avant la COP15 de Copenhague, le piratage de boîtes mails de scientifiques du GIEC britanniques, suivi de la divulgation de ces mails démontrant la non-existence d’un véritable consensus scientifique sur le changement climatique marcha en la faveur des climato-sceptiques. Ces derniers pouvaient dès lors se présenter comme victimes d’une cabale universitaire et étaient capables d’utiliser la rhétorique du doute raisonnable dans le débat législatif.

Plus regrettable encore, il existe une continuité entre les administrations Trump et Obama, avec l’essor des hydrocarbures dans le pays et le retour des États-Unis comme acteur de premier plan dans le domaine. En effet, le dynamisme des opérateurs et les progrès technologiques ont permis des résultats spectaculaires en augmentant la production de gaz naturel et de pétrole respectivement de 34% et 88%, entre 2008 et 2015. Donald Trump prône la domination énergétique américaine et pas seulement l’indépendance énergétique avec une forte exportation de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Même l’administration Obama, s’est vue contrainte de renoncer à ses projets de taxation des émetteurs de CO2 dû à la crise économique. De plus, même si l’American Recovery and Reinvestment Act de 2009 comportait un important volet sur les énergies peu émettrices, il prévoyait tout de même 50 milliards de dollars pour le secteur des transports et donc indirectement pour les pétroliers. Ainsi, que l’on soit climato-sceptique ou que l’on tente de contrer le réchauffement climatique aux États-Unis, les politiques se font souvent rattraper par l’avantage et la facilité économique qu’engendrent le pétrole ou la découverte du gaz de schiste. La politique de Donald Trump, sur le climat fait donc prévaloir avant tout les intérêts économiques américains sur la scène internationale.

Cette politique se situe également dans une continuité idéologique avec le parti républicain. Le soutien inconditionnel du laisser-faire économique, caractéristique des Républicains, se définit par un rejet viscéral de l’État régulateur afin de préserver la souveraineté nationale américaine. La convergence entre climato-scepticisme et l’idéologie républicaine n’a pourtant pas toujours existé. Jusqu’à la présidence de Ronald Reagan dans les années 1980, les Républicains apportaient bien au contraire de précieuses contribution à l’arsenal fédéral de la protection de l’environnement. Actuellement, l’idéologie climato-sceptique républicaine reçoit l’aval des scientifiques issus de certains mouvements fondamentalistes religieux qui persistent à nier toute preuve scientifique du réchauffement de la planète. Cette psychologie sociale et évolutionniste engendre de puissants mécanismes culturels ne favorisant pas une prise de conscience climatique. L’objectif étant de préserver le statu quo grâce à des stratégies d’évitement et de rationalisation qui construisent le climato-scepticisme américain. Donald Trump fait partie du mouvement climato-sceptique, hors du champ scientifique, qui perçoit le changement climatique comme une contestation globale du capitalisme.

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Rassemblement de Donald Trump à Harrisburg, 29 avril 2017

Si le président américain, est en continuité avec la réal-politique américaine et l’idéologie républicaine, il incarne malgré tout le retour du climato-scepticisme, bien que limité dans ses conséquences et son étendue. Si ce revirement du climato-scepticisme dans la politique américaine est propre à l’alternance bipartisane américaine, ce « rollback » se trouve néanmoins contraint par de nombreuses limites institutionnelles. Les obligations politiques, constitutionnelles et réglementaires sur l’exécutif aux États-Unis freinent la mise en oeuvre des décisions de Trump. En effet, dans le système américain ce sont les échelons locaux, c’est-à-dire les États fédérés et les municipalités, qui prennent les décisions sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) en légiférant sur les quotas d’énergies renouvelables. Ceci indépendamment de l’orientation prise par le gouvernement fédéral qui siège aux organisations internationales comme la COP (Conférence des Parties). Au niveau des États fédérés, 33 sur 50 ont rejoint l’Alliance for Climate Action qui a pour but de mettre en œuvre l’Accord de Paris à travers la société civile. Jerry Brown, le gouverneur de Californie, est même devenu « l’interlocuteur officiel » américain pour les questions climatiques auprès du président Chinois Xi Jinping. Au niveau municipal, 407 maires américains, représentant 70 millions d’Américains, sont désormais engagés à respecter l’Accord de Paris. Certes, 4,7 % de la population américaine n’est pas assez pour appliquer correctement l’accord, cependant, le nombre de « climate mayors » ne cesse d’augmenter. Enfin, il est important de noter que pour l’instant, l’annonce du retrait de Donald Trump de l’Accord de Paris n’a encore aucun effet direct, car son entrée en vigueur se fera le 4 novembre 2020, c’est-à-dire un jour après la prochaine élection américaine. Ainsi, en fonction des résultats, l’annonce de Trump restera peut-être lettre morte.

En plus des contraintes institutionnelles, la société civile joue un grand rôle sur les questions climatiques, ce qui pourrait nuire à la dynamique du président Donald Trump. Les universités de la Ivy League comme des grands groupes tels que Facebook ou encore Goldman Sachs soutiennent les objectifs de l’Accord de Paris et font pression pour que ces derniers soient respectés. Goldman Sachs a par exemple envisagé d’investir 150 milliards de dollars dans des projets en énergie propre d’ici 2025. Les gaz et énergies renouvelables devraient donc continuer à se développer aux États-Unis, d’autant plus que la plupart de la population américaine semble y être favorable.

Le climato-scepticisme de Trump est également loin de refléter l’opinion publique sur les énergies renouvelables. En effet, d’après les conclusions du programme de communication de Yale sur le changement climatique, si la responsabilité de l’homme dans le changement climatique ne fait pas l’unanimité au sein de la population américaine, il existe bien un consensus fort en faveur des énergies renouvelables et le financement de la recherche dans le secteur. Le rattachement politique maintient tout de même une forte polarisation. La moitié des électeurs inscrits sur les listes électorales pensent que le réchauffement climatique doit être une priorité (74 % des Démocrates, 24% des Républicains), estimant que la transition des énergies fossiles vers des énergies propres aura un effet positif sur la croissance et la création d’emplois (68% de Démocrates, 34% de Républicains). Par ailleurs, 81% des électeurs estiment que les États-Unis devraient recourir davantage aux énergies renouvelables (85% de Démocrates 76%de Républicains). Comme le montre un sondage effectué par un think tank conservateur américain, Clear Path, pour lequel 73% des électeurs de Trump se sont dits favorables à une utilisation plus accrue des énergies renouvelables. Ainsi, pour pouvoir avoir une baisse significative de CO2 aux États-Unis, la clé est de sortir du débat stérile sur le changement, vers les énergies propres qui semblent faire consensus au sein de la population américaine.

 

Anne-Laure Baldacchino

 

Sources :

Boittin Jean-François, «  Politique américaine de l’énergie et de l’environnement : d’Obama à Trump, continuité et ruptures  », Etudes de l’Ifri, Ifri, janvier 2018

Selby Jan, “The Trump presidency, climate change, and the prospect of a disorderly energy transition”, Review of International Studies

Collomb, Jean-Daniel, «  Les périls de l’idéologie  : la droite américaine et le dérèglement climatique  », Politique américaine, vol. 32, no. 1, 2019, pp. 187-213.

Mazzucchi, Nicolas, «  Le climat, enjeu de puissance internationale  »,  Géoéconomie, vol. 67, no. 4, 2013, pp. 75-92.

Painter James, “The international reporting of climate scepticism”, Poles Apart, Reuters Institute for the Study of Journalism, 2011

http://climatecommunication.yale.edu/visualizations-data/ycom-us2016/?est=happening&type=value&geo=county

 

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