Passe-droit et dorure, un week-end à Kazan

Il est 23h00. Nous attendons sagement sur le quai, au début de la première plateforme de la gare Moscou Kazanskaya. Le départ est prévu pour 23h38. La gare n’est plus très animée, les quelques boutiques d’alimentation ici et là sont encore ouvertes alors que les vendeurs de souvenirs ont déjà déserté.

Nous attendons dans le froid que le groupe soit réuni et une fois tous présents, nous nous rendons à notre voiture. Nous sommes douze étudiants, trois Tchèques, une Norvégienne, une Biélorusse-Française, deux Suisses et cinq Français. Tous rencontrés au MGIMO, Institut d’Etat des relations internationales de Moscou. Celui-ci aurait d’ailleurs pu être rebaptisé université après la chute de l’URSS mais les discussions au sein du conseil d’administration en ont décidé autrement. Nous sommes dispersés dans des voitures différentes, quatre dans la dixième. A l’entrée de chaque voiture, le “komandant” vérifie que chaque nom annoncé est sur sa liste, il vérifie parfois sur notre passeport mais ne réclame pas les billets. Notre destination ? Kazan.

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Position de Kazan en Russie

Nous devons arriver le lendemain à 12h45. Plus de treize heures de trajet dans l’un de ces trains appelés Platzkart, dont les voitures sont dépourvues aussi bien de portes que de cloisons. En entrant sur la gauche, quatre lits, deux de chaque côté d’une petite table. Un couloir étroit sépare ce quatuor de cuir rouge des deux couchettes supplémentaires qui sont elles disposées dans le sens de la longueur, par souci d’optimisation de l’espace. Chaque place est numérotée et après quelques efforts, nous parvenons tous à accéder à notre lit. Chacun engage la conversation avec son voisin, les places disponibles nous ayant séparé les uns des autres. Ma voisine s’appelle софи (Sophie), mais elle me suggérera le lendemain de l’appeler Soni. J’ai essentiellement discuté avec elle dans la matinée mais son sourire amical m’avait encouragé à casser la barrière de la langue dès le début du trajet. Elle ne parle pas un mot d’anglais, mais elle a compris en nous entendant discuter que nous sommes français (ou tout du moins francophones). Nous communiquons donc en russe, après que je lui ai assuré que je serai capable de la comprendre, dans les grandes lignes tout du moins.

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Portrait de Soni dans le train

Les Russes n’aiment pas parler de politique. Ou si ?

Sophie est née en Ukraine mais elle ne se considère pas ukrainienne, elle a grandi au Tatarstan, l’une des républiques de la fédération de Russie située dans le bassin de la Volga et dont la capitale est Kazan. A plusieurs reprises, cette babouchka (grand-mère en russe) nous enjoint à ne pas nous séparer de nos affaires, à faire attention à notre passeport. Elle est très curieuse de ce qui se passe en France et m’interroge très rapidement sur les élections présidentielles. Elle aime beaucoup Marine Le Pen. Quand je lui demande pourquoi, elle se contente de me dire qu’elle apprécie son programme. Elle a entendu parler de François Fillon mais l’évocation des autres candidats la laisse perplexe, elle ne sait pas de qui je parle. Sa réaction quand je mentionne Emmanuel Macron : “Macaron?”.

Que pense-t-elle de Vladimir Poutine ? Elle aime beaucoup son président qui est “un homme bien” qui mène “une bonne politique économique”. Je n’aurai guère plus de détails mais un interrogatoire sur la musique française. Elle aime Mireille Mathieu et me confie que plus jeune, son mari était un sosie de Joe Dassin. Soni a également entendu parler de Martin Fourcade et plaisante au sujet de Napoléon, qu’elle qualifie de “moche, avec un horrible nez” avant d’éclater de rire.

Aller simple vers la corruption de proximité

Tous nos voisins ne sont pas du même acabit. Ainsi, nous passons une bonne partie de la nuit à discuter avec deux hommes qui font preuve de beaucoup moins de discrétion. Leur discussion sonore avec l’une d’entre nous nous fait venir dans leur direction. Cinq d’entre nous faisons donc connaissance avec Alan et Dmitri. Ce dernier aura cinquante ans en septembre et travaille à Moscou en tant que menuisier, il rentre chez lui pour le weekend retrouver sa femme et ses enfants. Il prend un malin plaisir à nous avouer que son ami a fait de la prison et à nous expliquer que ses tatouages sont révélateurs de sa position avantageuse au sein du centre de détention. Selon lui, à la chute de l’URSS, tout le monde a fait de la prison, sans véritable raison. Très vite, tant l’un que l’autre en viennent à blâmer la corruption de tous ceux qui travaillent dans l’administration russe et expriment leur nostalgie de l’Union Soviétique. Toutefois, ils nous démontrent assez rapidement avoir pris le pli de la corruption à petite échelle lorsqu’ils glissent un billet de cent roubles afin que le komandant les laisse fumer entre les deux wagons, ce qui était autorisé autrefois. Une intervention autre nous secouera un peu plus, celle de la police. Est-ce le bruit, le hasard? Toujours est-il que trois officiers de police arrivent à notre hauteur pour constater que le thé n’est pas la seule boisson présente sur la table. Ils prennent alors un grand sac plastique et demandent à ce que toutes les bouteilles soient jetées. Les policiers vont pour nous demander nos passeports quand Dmitri intervient en entraînant les officiers dans le couloir, et ferme la porte. Il revient une première fois récupérer son propre passeport, puis une deuxième pour tranquillement s’asseoir. Quand je l’interroge, il se contente d’un “tout est normal”. Devant mon regard incrédule, il m’explique leur avoir donné mille roubles afin qu’on ne nous embête pas plus. Son ami en débourse cinq-cents pour la même raison : “C’est normal en Russie!”. De toute évidence, l’expérience ne les traumatise effectivement pas puisqu’ils n’attendent pas plus de deux minutes avant de faire lever plusieurs de mes compagnons de route afin de récupérer une énième bouteille dissimulée sous la banquette.

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Centre-ville de Kazan, rue Baumana

Kazan, capitale du Tatarstan

Kazan est une ville de 1,2 millions d’habitants, centre religieux musulman de Russie, elle dispose également d’un port étendu le long de la Volga. Le Kremlin [1] est protégé par l’UNESCO, en tant que partie du Patrimoine Mondial. La température au mois de février peut aller de -40°C à 5°C, nous nous contenterons d’une moyenne de -2°C (avec un minimum de -10°C et un ressenti proche du -15°C tout de même). Les rues sont donc couvertes de verglas et selon la météo, de neige. Autant dire que le mot patinoire aura pris tout son sens durant ce week-end. Cela ne nous empêche pas de partir en exploration après avoir déposé nos sacs à l’auberge de jeunesse, dont le prix nous semble ridicule, avec neuf-cent roubles pour deux nuits, soit environ quinze euros. Il en va de même pour la nourriture, particulièrement dans les stolovaya (cantine en russe). Nous reprenons assez de force pour aller vers le Kremlin. L’entrée est libre et la seule exigence est que les femmes gardent bonnet ou foulard afin de couvrir leurs cheveux, aussi bien dans la mosquée que dans l’église orthodoxe. La Mosquée Qolsärif inaugurée en 2005 est la plus grande d’Europe. Si un jeune récitateur psalmodie bien le Coran dans un coin de l’entrée principale, la mosquée est essentiellement un lieu de visite touristique. Elle abrite un musée, des vitrines contenant des textes sacrés écrits aussi bien en russe qu’en tatare ainsi qu’un balcon dédié aux touristes afin de voir la salle de culte du dessus.

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Mosquée Qolsärif

Le millénaire de la ville en 2005 a été l’occasion de changements massifs. En effet, Kazan dispose depuis cette date d’une ligne de métro, à laquelle se sont ajoutés le pont du millénaire ainsi que de nombreux travaux de rénovation dans l’ensemble de la ville. Kazan vit de son tourisme mais son revenu principal repose essentiellement sur l’exploitation du pétrole et la production de gaz naturel, en sus de l’industrie aéronautique. Cependant, l’agriculture reste omniprésente et essentielle au dynamisme économique de la ville, avec une large surface dédiée à la culture et au pâturage. Ceci pourrait expliquer les moyens alloués au Ministère de l’agriculture afin d’orner le mur de l’entrée principale d’une immense sculpture de chêne, qui sera illuminée à la tombée de la nuit, juste après que nous nous soyons éloignés, ce qui nous forcera à faire demi-tour pour renouveler nos photographies.

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Ministère de l’agriculture

Si on mentionne avec légèreté l’idée de passe-droit une fois sur le territoire russe, c’est parce que notre nationalité nous permet des libertés, notamment en matière vestimentaire. Nous constatons tous le soin apporté aux tenues des Russes, particulièrement des femmes. Il est évident qu’affublés de nos bottes de neige et de nos doudounes, nous ne remplissons pas les critères de style attendus. Une plaisanterie sur nos tenues et la mention de notre pays d’origine suffira cependant pour que toute objection à notre présence soit levée.

Place aux cultes

Le samedi, nous décidons de visiter le monastère de Raïfa, situé à une trentaine de kilomètres de la ville ainsi que le temple de toutes les religions. Si le bus est une option, d’autres optent pour le taxi. En effet, le circuit Kazan-Monastère-Temple-Kazan ne coûte que trois mille roubles, soit un peu plus de quarante-cinq euros. Un petit élan bourgeois n’est donc pas à écarter de façon catégorique, bien qu’il semblerait que mes camarades aient bénéficié d’un tarif bien plus avantageux… c’est le jeu.

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Monastère de Raïfa

Le monastère – utilisé notamment comme prison durant la période soviétique – reprend son activité d’origine en 1991. Quatre édifices subsistent, la Cathédrale Notre-Dame de Géorgie (1842), la Cathédrale des Saints Pères, la Cathédrale de la Trinité et l’Église de Sofia. Chose étrange pour toute personne n’ayant jamais fréquenté un centre de culte orthodoxe, les fidèles embrassent la vitre qui protège l’icône une fois la prière adressée. Ils font de même pour les cercueils. On ne photographie pas l’intérieur des lieux de culte mais les murs sont difficiles à distinguer, tant ils sont recouverts de tapisseries, de dorures et de peintures d’icônes.

Le temple universel des religions (“de toutes les religions” quand traduit littéralement du russe) ne porte de temple que le nom. En effet, Ildar Khanov, son bâtisseur est un artiste diplômé d’une école d’art de Moscou et n’envisage jamais de faire de son oeuvre un véritable lieu de culte. Il habite même l’édifice et ne reçoit que certaines personnes, en sa qualité de guérisseur. La construction est entamée en 1993 et regroupe douze des grandes religions, dont le projet d’extension à seize ne verra pas le jour suite au décès de l’artiste en 2013.

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Temple universel des religions

Gel et blinis

Dimanche, nous décidons de prendre la direction de la Volga, rivière s’étendant sur plus de 3500 km, et vedette de nombre de peintures, films, livres ou encore chansons russes. Ce matin-là, il fait très froid. Le vent est sec et nous brûle la peau mais nous sommes déterminés à admirer ce paysage incroyable de bateaux figés dans la glace, du port immobilisé. Quelques pêcheurs surpassent notre niveau de courage et s’aventurent sur la rivière dans l’espoir d’attraper quelques poissons, protégés par des tentes faites de bâches en plastique. Nous n’osons pas nous approcher trop près, notre confiance en la solidité de la glace s’amenuisant à chaque pas. Nous pouvons tout de même dire avec fierté avoir marché sur la Volga ! Satisfaits de ce succès,  nous retournons vers le centre-ville. Chacun va dans un sens ou dans l’autre pour chercher souvenirs et babioles à rapporter aux proches. Il va sans dire que tout objet à l’effigie du président russe remporte l’approbation générale.

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Pêcheurs sur la Volga

Pour dimanche, une célébration s’impose : la масленица (maclenitsa) ou la semaine des crêpes. Cette fête folklorique est d’une extrême importance pour les Russes orthodoxes, puisqu’il s’agirait de la plus ancienne fête encore célébrée aujourd’hui. Tout produit animal étant banni pendant le jeûne, la semaine de масленица est la dernière durant laquelle est tolérée la consommation d’oeufs, de lait, de beurre, trois ingrédients principaux des fameux blinis, petites crêpes russes. C’est avec une grande tristesse que nous apprenons que les véritables célébrations se font hors centre-ville. Cependant, un plan de secours se présente avec туган авылым (Tougan Abylym), village niché dans la ville, dissimulé entre deux rangées de gratte-ciels. Pour faire notre bonheur, un moulin, deux jeunes Russes déguisés avec des costumes médiévaux, un café abrité dans une maisonnette, une cuve remplie de thé tatar et un feu de bois pour faire cuire les blinis.

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Village de Tougan Abylym

Olympiades de discussions

Notre petit groupe se sépare après un dernier café, nos horaires de train diffèrent. Nous profitons d’une pause dans l’un des nombreux restaurants de la rue Gouman pour regarder un match de hockey et savourer les derniers instants de l’atmosphère de Kazan. Pour mes derniers comparses et moi-même, le départ est prévu pour 21h57 et l’arrivée pour 9h15 le lendemain. Nos amies ont pris un train deux heures plus tôt et arriveront deux heures après. Une fois encore, nous sommes répartis dans toute la longueur du train. Une fois encore, nous n’irons dormir que bien plus tard. Cette fois-ci, nos compagnons de route sont des jeunes lycéens en formation professionnelle, qui reviennent d’olympiades de programmation informatique. D’après leurs explications, ce sont leurs résultats aux olympiades qui déterminent leurs chances d’entrer dans une bonne école par la suite. Entre autres sujets, nous débattons de la peine de mort et de l’écologie. J’arrive à obtenir une opinion tranchée sur l’écologie – l’un d’entre eux est furieux alors qu’il m’explique que le maire actuel de Moscou fait supprimer tous les trolleybus pour les remplacer par des bus fonctionnant au diesel, parce que celui-ci ne supporte pas la vue des câbles dans les rues-. Sur les motifs du maire, je ne pourrai me prononcer, mais j’ai vérifié et ce processus de remplacement des trolleybus est effectivement lancé depuis 2016. Toutefois, ce sera avec bien plus de modération que nos compagnons de wagon s’exprimeront sur la peine capitale. Je leur demande ce qu’ils changeraient s’ils étaient au pouvoir. La réponse fuse : éliminer la corruption, les réseaux d’influence entre les élites. Cette conviction assumée est cependant bien vite tempérée par le constat suivant : il n’existe pas de véritable opposition politique dans le pays, les chances d’une alternance et d’un quelconque changement sont donc nulles. C’est un peu désabusé que chacun rejoint sa couchette pour aller dormir, bercé par les mouvements (presque) réguliers du train. Une fois arrivés à Moscou, la magie persiste encore quelques instants et une fois engouffrés dans le métro pour rejoindre le foyer, le rythme de la ville reprend le dessus.

[1] Fortifications de l’ancienne Russie, symboles de pouvoir militaire, spirituel et politique. Chaque ville ancienne dispose de son propre Kremlin.

Apolline Ledain

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