Cent ans plus tard, portraits de femmes au cœur de la révolution russe

Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï

Alexandra Kollontaï (Александра Михайловна Коллонтай) est la première femme à avoir obtenu le titre de ministre et de diplomate dans l’histoire. Elle naît en 1872 à Saint-Pétersbourg dans une famille aristocratique, fille du général Michel Domoutovitch. Adhérente aux idées socialistes dès sa jeunesse, son père la marie de force avec le colonel Kollontaï pour l’écarter des idées révolutionnaires. Loin de la faire rentrer dans le moule prescrit aux jeunes femmes de son milieu, ce mariage forcé ne fait que renforcer ses envies d’indépendance. Elle quitte donc son mari et la Russie pour l’université de Zurich, les femmes n’étant pas autorisées à faire des études supérieures en Russie à cette époque. D’origine carélienne (1), elle a une attirance naturelle pour la culture et la langue finlandaise, et ne se prive pas d’émettre des critiques à l’encontre de la politique tsariste en Finlande. Ces déclarations lui vaudront l’exil alors qu’elle rentre en Russie, surveillée de près par l’Okhrana, le service de la police politique impériale.

Aleksandra_Kollontaj_10
Alexandra Kollontaï dans sa jeunesse

 

Durant sa période d’exil, Alexandra Kollontaï fait la connaissance des porteurs de l’idée révolutionnaire russe, notamment Lénine. Si celui-ci et sa femme, Nadejda Kroupskaïa, désapprouvent la force avec laquelle Kollontaï assume ses relations amoureuses libres, ils conservent un souvenir vivace de la jeune marxiste, surnommée la « Jaurès en jupons » suite à son intervention lors du congrès de l’Internationale socialiste de 1912 . Ainsi, lorsque la révolution éclate en février 1917, Alexandra Kollontaï prend conscience du bouleversement qu’est en train de connaître sa patrie. Elle décide alors de rentrer en Russie pour participer à la création de ce nouveau système. Elle devient ensuite la seule femme à siéger au comité central du parti bolchevik – malgré son ancienne allégeance aux mencheviks (2). Lénine lui accorde une place de choix puisqu’il la nomme commissaire du peuple à l’Assistance publique (équivalent en France à ministre de la santé). Ce titre lui accorde une légitimité pour faire vivre son idée du féminisme. Elle crée le Jendotel, département du parti chargé des affaires féminines, en 1919. Pour Kollontaï, l’idéologie bourgeoise a créé l’image de la femme épouse et mère de famille, la révolution doit donc également contribuer à la déconstruction de ce mythe et permettre l’émergence de la « femme nouvelle », titre de son essai publié en 1918. « La classe ouvrière, pour accomplir sa mission sociale, a besoin non d’une esclave impersonnelle dans le mariage, la famille, une esclave qui possède les vertus féminines de la passivité, mais d’une individualité qui se soulève contre tout asservissement, un membre conscient, actif, qui profite pleinement de tous les droits de la collectivité de classe ». Cette femme nouvelle est libre de vivre son amour hors du cadre légal du mariage, libre de disposer de son corps. Elle obtient que les femmes puissent engager des procédures de divorce – donnant ainsi naissance au divorce par consentement mutuel, qu’elles puissent avoir recours à l’avortement, en sus de la reconnaissance des enfants naturels au même titre que les enfants légitimes. L’ensemble de ces progrès seront cependant annihilés durant la période stalinienne, du fait de la crise démographique qui nécessite un cadre familial solide, propice aux naissances. Concentrée sur sa carrière diplomatique, Alexandra Kollontaï gardera un silence surprenant.

En 1922, elle obtient le titre de représentante de l’URSS en Norvège, première femme à en disposer. Un an plus tard, la représentation est élevée au rang d’ambassade. Elle est nommée en Suède en 1930, où elle participe activement aux discussions sur les armistices entre l’URSS et la Finlande. Sa connaissance approfondie de la région en fait un atout diplomatique de choix, mais la fonction a également l’aspect d’un exil politique. Condamnée de facto pour des mœurs jugées décadentes et pour la création en 1920 de « l’Opposition ouvrière », fraction interne au parti, Alexandra Kollontaï est exclue de la vie politique soviétique.

68875_Alexandra_Kollontai_at_legation_in_Oslo
Alexandra Kollontaï à Oslo

 

Marxiste convaincue, Alexandra Kollontaï est l’une des figures de proue de l’émancipation des femmes dans un contexte de rejet de l’idéologie capitaliste et bourgeoise. Elle profite de l’élan révolutionnaire de février 1917 pour théoriser ce lien entre émancipation féminine et révolution socialiste. Elle est en effet persuadée que cette dernière a un rôle crucial dans la « révolution psychologique » qui doit prendre forme et permettre des relations libres entre individus, notamment en ce qui concerne les relations amoureuses et sexuelles. Elle a elle-même su incarner les valeurs de liberté de la femme nouvelle, tout en construisant une carrière diplomatique pérenne et louée par ses collègues.

Kollontaj
Alexandra Kollontaï dans les années 1940

 

Tout au long de sa vie et de sa carrière, Alexandra Kollontaï a su se rendre visible, provocatrice et novatrice. Le portrait de Nadejda Kroupskaïa décrit une figure non moins importante dans l’histoire de la révolution mais à l’image plus contrastée et pour laquelle la discrétion prévaut.

Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa

Nadejda Kroupskaïa (Надежда Константиновна Крупская) est née à Saint-Pétersbourg en 1869. Épouse et collaboratrice de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, elle est également une figure importante du militantisme bolchévique.

Krupskaja_1890
Nadejda Kroupskaïa dans sa jeunesse

 

Comme Alexandra Kollontaï, elle est issue d’une famille influente dont les moyens lui garantissent éducation et érudition. Elle est également plongée dans la politique dès son enfance. Née d’un père issu de la noblesse polonaise dont les opinions politiques anti autocratiques causèrent sa disgrâce et d’une mère écrivaine de poésie pour enfants, Nadejda Kroupskaïa bénéficie d’une éducation de qualité et développe une passion pour les écrits de Tolstoï. Elle choisit par la suite de se pencher sur des lectures plus proches de ses convictions, notamment avec les écrits de Marx et d’Engels. Convaincue de la force de l’éducation, elle exerce en tant que professeure dès 1891 à l’« Ecole du samedi soir », mise en place par les propriétaires d’usines pour faire bénéficier leurs ouvriers d’une éducation élémentaire. La marxisation de cette école relance Nadejda Kroupskaïa dans les cercles marxistes, où elle fait la connaissance de Lénine. Leur relation évolue et elle finit par le suivre afin de l’épouser à Chouchenskoïe. Tous deux sont exilés en Sibérie du fait de leur engagement politique socialiste. C’est alors qu’elle prend la fonction de bras-droit de Lénine. Elle commence également à écrire un essai sur la condition de la femme travailleuse, qui conditionnera la vision de la femme au sein du régime soviétique. Dans cet écrit, elle déclare que seul un régime par et pour le prolétaire serait en mesure de libérer les femmes. En étant des travailleuses, elles seraient libérées du joug des tâches qui incombent « naturellement » aux femmes dans leur foyer. Contrairement aux travaux d’Alexandra Kollontaï, ceux de Nadejda Kroupskaïa n’entendent pas déconstruire la cellule familiale traditionnelle. Pour Kroupskaïa – comme pour Lénine- la femme s’émancipe en tant que travailleuse, selon la logique marxiste, mais également en tant que mère, dans la lignée de la tradition russe. Elle soutient la création de la journée de la femme le 8 mars, initiée en 1910 par Clara Zetkin, également portée par Alexandra Kollontaï. Cependant, sa propre place au sein du foyer ne laisse pas de place au doute. Féministe dans sa vie publique, le foyer qu’elle construit pour Lénine le maintient dans une zone de confort pour permettre au leader de la révolution d’octobre une liberté et une sérénité de pensée pour toutes ses actions politiques. Elle sacrifie ainsi la pratique des idéaux qu’elle défend en tant que féministe en donnant la priorité à la réalisation par son mari de l’après-révolution. Elle s’oppose ainsi dans les faits à l’émergence d’une femme nouvelle pensée par Kollontaï, et préfère au contraire évoluer et agir -avec effectivité- dans l’ombre de son mari, dans un cadre relationnel qui reste dans la lignée de la tradition maritale.

Lenin_and_Wife_1918
Nadejda Kroupskaïa et son mari, Lénine

 

Son thème de prédilection reste l’éducation, sur lequel elle se concentre durant sa période d’exil, après l’échec de l’insurrection de 1905 contre le régime impérial. De retour en Russie en mars 1917, elle aide Lénine à préparer la révolution d’Octobre tout en continuant ses propres travaux. Elle publie notamment la même année Instruction publique et démocratie, qui renouvelle ce que doit être le marxisme. Selon elle,  « seule la classe ouvrière peut faire de la formation au travail un instrument propre à transformer la société contemporaine. » Consciente de la popularité de la littérature parmi les classes sociales élevées de Russie, elle concentre ses efforts sur la classe populaire. Nommée adjointe du commissaire du peuple à l’instruction à l’issue de la révolution, elle lance une campagne d’alphabétisation des Russes. Son projet éducatif est fondamentalement révolutionnaire, il prône la destruction du système scolaire injuste et inégal « pour créer une école qui réponde aux exigences du système socialiste naissant ». C’est cette deuxième étape qui nécessite des moyens importants, l’objectif ultime étant de permettre l’accès des études supérieures à tous les Russes, sans distinction de classe sociale. Elle parvient cependant à la mise en place de séminaires destinés aux enseignants pour l’inculcation des nouvelles valeurs de l’éducation socialiste. La place des étudiants dans le système scolaire s’accroît avec l’autogestion, tandis que les professeurs appliquent une pédagogie “polytechnique”, qui donne la part belle aux mathématiques et aux sciences naturelles. Kroupskaïa acquiert un rôle plus conséquent en obtenant le poste de Secrétaire générale de la section politique et scientifique du GUS (Commissariat populaire de l’instruction). Cette fonction ne l’empêche pas de continuer ses contributions au Komsomol, au département des femmes, et à différents journaux.

Alexandra Kollontaï en parlera comme d’une figure de l’ombre, toujours cachée au fond de la salle lors des réunions, mais capable de relever tout élément pertinent pour en faire rapport à Lénine, en y ajoutant ses propres idées. Elle était également décrite comme un pilier, convaincue sans restriction des bienfaits de la cause, présence rassurante pour tous et toutes les militantes qui ont contribué à la révolution d’octobre auprès du couple Lénine.

Apolline Ledain

  1. La république de Carélie est un sujet fédéral de la Russie, région du nord-ouest située à l’Est de l’actuelle Finlande. En 1920, un traité entre la Russie et la Finlande est signé et cette dernière en obtient la plus grande partie.
  2. Les bolcheviks sont les membres de la faction du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, créé en 1903, qui prendront le pouvoir en octobre 1917 suite à la révolution de février. Ils s’opposent aux mencheviks (qui signifie minoritaires, du fait de leur position de minorité au sein du parti), qui préconisaient un parti de masse ouvert au plus grand nombre.
Publicités

Une réflexion sur “Cent ans plus tard, portraits de femmes au cœur de la révolution russe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s