La Russie est-elle un Etat européen ?

La Russie actuelle est un Etat fédéral né en 1991, à la suite de l’effondrement de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (U.R.S.S.). Son vaste territoire s’étend sur 9000 km d’Est en Ouest, à 74,7% en Asie du Nord et à 25,3% en Europe, et la partie occidentale de la Russie jusqu’à l’Oural représente 42% du continent européen [1]. Au XVIIIe siècle, le géographe officiel de Pierre le Grand, Vassili Tatichtchev, définit le massif et le fleuve Oural comme la limite de l’Europe, dans l’unique but de faire de Moscou une ville européenne : jusque là, les Européens la plaçaient en Asie. Cette limite est entrée dans l’imaginaire collectif depuis lors, mais le fait de savoir si la Russie est un Etat européen au sens géographique et culturel demeure problématique.

Dès l’apparition de la Rus’ de Kiev en 862, la question des deux identités de la Russie se pose, donnant lieu à ce que Marie-Pierre Rey nomme « Le dilemme russe » [2]. Le territoire russe n’étant pas défini clairement, les dirigeants successifs du pays poursuivent des projets d’expansion fondés sur une ambition impériale universelle, tels qu’Ivan le Terrible au XVIe siècle. L’expansionnisme russe s’inspire de deux idéologies contradictoires, à savoir « la volonté de s’imposer dans le Concert européen, en adoptant des mœurs européennes, et la volonté d’étendre les frontières de la Moscovie de façon à protéger le cœur russe et de l’isoler des influences extérieures » [3]. Mais même lors des périodes d’isolation de la Russie et de discrimination de l’étranger comme sous les Romanov, la fascination pour la technique occidentale reste ancrée, l’Europe demeurant le symbole de la modernité. C’est sous Pierre le Grand, à la fin du XVIIe siècle, que la politique de modernisation par l’occidentalisation est la plus forte : celui-ci considère que la Russie est un Etat européen et souhaite compenser le retard russe par l’importation des savoirs occidentaux. Le symbole de l’affirmation de l’identité européenne de la Russie est la construction de la ville de Saint Pétersbourg, en 1703, sur le modèle d’une ville européenne. Au XVIIIe siècle, Catherine II élargit cette occidentalisation, qui ne se réduit plus à la sphère technique, faisant de la Russie une puissance à part entière du Concert européen. Si l’échec de la guerre de Crimée (1853-1856) pousse dans un premier temps Alexandre II (1853-1881) à se retirer d’Europe pour se concentrer sur sa modernisation, c’est néanmoins grâce à l’importation de capitaux et de techniques ouest-européennes, qu’elle finit par porter ses fruits. En outre, la Russie se tourne davantage vers l’Europe dite centrale, dans le but d’accroître son influence dans les Balkans, en vertu d’une idéologie panslaviste qui ne cesse de progresser, et selon laquelle la Russie devrait secourir ses frères slaves sous les jougs ottoman et autrichien. Enfin, sur le plan intérieur, les oppositions politiques sont croissantes, alors que le fossé entre une société entrée dans l’ère capitaliste et l’archaïsme d’un modèle politique refusant toute Constitution et toute avancée vers le parlementarisme se creuse. Ainsi, à partir du XIXème siècle, alors que la Russie affirme son indépendance en revendiquant une identité russe à part entière, un débat prend place entre occidentalistes, pour qui la Russie doit rattraper son retard sur l’Occident, et les slavophiles, qui rejettent les valeurs occidentales et se fondent sur un idéal de fraternité symbolisé par la communauté paysanne, et promeuvent ainsi une voie spécifiquement russe.

Entre fascination et révulsion, l’identité et la puissance russes se sont donc construites par rapport à l’Europe occidentale. Le “dilemme russe” continue de marquer les relations russo-européennes jusqu’à aujourd’hui, et les frontières de l’Europe n’étant pas strictement délimitées à l’Est, il faut prendre en compte les représentations afin de déterminer l’appartenance géographique et culturelle de la Russie à l’Europe. Ainsi, si l’Europe est essentielle à la construction de l’identité russe, la place de la Russie influence également le processus de construction européenne au cours du XXème siècle.

De la révolution russe à la fin de la Seconde Guerre mondiale (1917-1945)

 

 

De l’échec d’une Europe révolutionnaire à une “coexistence pacifique”

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Alliances militaires en 1914 – Source : Wikicommons

 

La Russie, alliée des grandes puissances européennes pendant la Première guerre mondiale , connaît en février et octobre 1917 deux révolutions qui déclenchent une vague révolutionnaire en Europe. Plusieurs mouvements insurrectionnels éclatent mais échouent, comme en Allemagne ou en Hongrie. Un bouleversement majeur a ainsi lieu : c’est désormais le modèle idéologique et culturel russe qui effraie ou fascine l’Europe occidentale. Le régime de Vladimir Lénine (1917-1924) est désormais un paria pour les États européens qui ont tous écrasé les séditions communistes. Alors que le Kominterm et la IIIe internationale sont créés en 1919, dans le but d’unir l’ensemble des partis communistes à l’Etat soviétique, ils sont dénoncés par le français Léon Blum comme une bolchévisation de la SFIO. L’idée d’une révolution qui embraserait l’Europe s’éteint vite.

Épuisé par le « communisme de guerre », le régime soviétique aspire à reporter la révolution mondiale pour se consolider. Or, il s’aperçoit vite que cela ne se fera pas sans capitaux et technologies occidentales. C’est tout le sens de la « nouvelle politique économique » (N.E.P.), qui autorise  certains investissements capitalistes étrangers dans une économie socialiste. Ainsi Gueorgui Tchitcherine, Ministre des Affaires étrangères, promeut jusqu’en 1929 une « coexistence pacifique » avec l’Occident capitaliste. L’Union soviétique devient un partenaire économique et même diplomatique, en dépit d’extrêmes méfiances réciproques.

Le stalinisme, entre rupture avec l’Europe et jeu d’influences

A la tête de l’URSS, Joseph Staline (1928-1953) liquide les acquis de la N.E.P., et ferme son pays aux influences occidentales. Selon lui, la guerre avec le bloc de l’Ouest capitaliste est inévitable. Il faut donc moderniser l’U.R.S.S. encore trop faible à une cadence effrénée, tout en la protégeant par une rhétorique pacifique et par le jeu de la sécurité collective. Staline, plus que Lénine, fait des partis communistes étrangers, particulièrement français et italien, les relais dociles de sa propagande, et les exécuteurs de ses ordres.

Une frontière claire entre Europe et Russie n’est donc jamais mise en avant, d’où l’incompréhension de Staline lorsqu’en 1936, l’U.R.S.S est tenue à l’écart de la conférence de Munich: le dirigeant russe est persuadé que Britanniques et Français cherchent à s’entendre avec Hitler sur le dos de l’U.R.S.S. Staline adopte d’abord une stricte neutralité, mais devant l’indécision des Franco-Britanniques et le refus de coopérer de la Pologne, Staline finit par signer avec l’Allemagne hitlérienne en août 1939 un pacte de non agression assorti d’un accord commercial. L’Europe est alors géographiquement divisée en deux. Néanmoins, d’un point de vue politique, la Russie et l’ensemble de l’Europe semblent unis par la montée des totalitarismes : le fascisme en Italie avec Mussolini, le nazisme en Allemagne avec Hitler, le franquisme en Espagne avec Franco et enfin le stalinisme en U.R.S.S. avec Staline.

La Russie et l’Europe pendant la Guerre Froide

 

Une Europe divisée

Carte post WWII
L’Europe pendant la Guerre froide

 

La Russie est dévastée par la Seconde Guerre mondiale, cependant celle-ci lui confère une puissance inédite. Elle se dote d’un territoire hors-norme s’étendant sur l’Europe centrale, par l’annexion de ses voisins (Pays baltes, Biélorussie, Ukraine, Moldavie) et par la satellisation des pays d’Europe de l’Est qu’elle a libéré. De plus, même si la Seconde Guerre mondiale unit dans un premier temps la Russie à l’Europe par le jeu des alliances, la distinction entre front de l’Ouest et front de l’Est détermine deux dynamiques mémorielles. Nommée “Grande Guerre Patriotique” en U.R.S.S., c’est avant tout l’unité du peuple russe, face à l’impérialisme qui est mis en avant. De plus, la Russie est la seule puissance dite « européenne » qui ressort avec une position favorable. L’économie de l’Europe est ruinée, sa population souffre de privations considérables et cherche à s’en sortir, tandis que les partis communistes, auréolés de la victoire soviétique, sont au faîte de leur influence.

Mais l’U.R.S.S. n’est pas la seule à sortir puissante de la guerre. En effet, les Etats-Unis ont doublé leur production industrielle et représentent à eux seuls 45 % du PIB mondial. Présents massivement en Europe sur le plan militaire, économique et politique, et détenant le monopole de l’arme nucléaire, ils constituent pour l’U.R.S.S. sur le plan européen l’unique rival. L’objet de cette rivalité est moins géopolitique qu’idéologique : il s’agit de savoir lequel des deux systèmes opposés serait celui de l’Europe de demain. Au centre de cette stratégie est d’abord le sort de l’Allemagne, ancien adversaire commun devenu l’enjeu principal des luttes d’influence entre Washington et Moscou. La division de l’Allemagne en 1949 entre la République démocratique allemande (RDA) et la République fédérale d’Allemagne (RFA) est à la fois la cause et la conséquence de celle de l’Europe tout entière. Le RDA constitue non seulement le centre de gravité économique de la communauté socialiste, mais aussi la frontière politico-militaire de l’avancée de l’URSS au cœur de l’Europe.

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L’URSS et le Plan Marshall – 23 Mars 1948, le cartooniste britannique Leslie Gilbert Illingworth illustre la réticence de Moscou à l’idée de voir des pays d’Europe Centrale et d’Europe de l’Est bénéficier de l’aide états-unienne du Plan Marshall. A droite, le leader soviétique, Joseph Staline.   (Source : CVCE)

 

Ainsi, deux idéologies s’affrontent en Europe dès 1947, représentées par la Doctrine Truman et la Doctrine Jdanov, qui affirme la division du monde en deux camps. Si les Etats-Unis parviennent à s’imposer en Europe occidentale par leur aide économique via le Plan Marshall, l’U.R.S.S, quant à elle, procède à une soviétisation progressive des pays de l’Europe centrale et orientale. La soviétisation est cimentée sur le plan politique par la mainmise des partis communistes locaux, sous le strict contrôle du « grand frère » moscovite, par l’intégration de leurs systèmes planifiés et étatistes dans le cadre du Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM), dès 1949, et par leurs structures militaires au sein de l’Organisation du pacte de Varsovie à partir de 1955.

Par conséquent, le sort des régimes socialistes dans les pays de l’Est est indissolublement lié à celui de l’Union soviétique. Cela explique la brutalité avec laquelle celle-ci écrase toute tentative de déviation idéologique ou de dissidence diplomatique, allant jusqu’à l’utilisation de la force armée en RDA (1953), en Hongrie (1956) ou en Tchécoslovaquie (1968). Seules la Yougoslavie, l’Albanie et parfois la Roumanie échappent à la répression.

Vers un « dégel » des relations russo-européennes

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“Les Torpilles diplomatiques.” En 1961, le cartooniste Fritz Behrendt représente l’hostilité des leaders soviétiques vis-à-vis du processus d’unification européenne.  (Source : CVCE)

Cela peut expliquer l’attitude ambiguë de l’U.R.S.S. à l’égard de la construction européenne. Moscou tend à hésiter entre l’espoir de jouer l’Europe occidentale contre les États-Unis, et la peur qu’une Europe prospère et démocratique puisse devenir un pôle d’attraction pour ses satellites de l’Est européen.

Néanmoins, les années 1960 et 1970 sont marquées par une détente certaine avec l’Europe occidentale. Nikita Khrouchtchev (1953-1964), initiateur de la déstalinisation, veut déplacer la « rivalité soviéto-occidentale de la sphère strictement militaire vers la sphère politique et économique ». Il est persuadé de la supériorité du modèle socialiste, qui  supplantera nécessairement le monde capitaliste. Et, de fait, les progrès de l’U.R.S.S. sont impressionnants, notamment dans le domaine scientifique (Spoutnik, le premier satellite, est lancé sur orbite en 1957, et le premier homme, Youri Gagarine, en 1961). Cette politique s’accompagne d’une rhétorique pacifique et pan-européenne, afin d’écarter les États-Unis du continent. La construction du mur de Berlin, en 1961, démontre toutefois l’hypocrisie de cette politique. Léonid Brejnev (1964-1982), lui, ne croit plus en la supériorité intrinsèque de son modèle. Il adopte une politique bien plus réaliste et belliqueuse, qui émaille considérablement l’image de son pays en Europe de l’Ouest. La signature des accords pacifiques et démocratiques d’Helsinki en 1975, s’ils sont un succès diplomatique (reconnaissance des frontières issues de la Seconde Guerre mondiale, adoption du principe de non-ingérence), sont une arme à double tranchant pour le pouvoir, tant l’opposition réprimée s’en réclame.

Du côté européen, de 1945 à 1991, la construction d’une communauté européenne politiquement et économiquement unie prend forme. Si le choix se porte sur une « petite Europe » à six Etats, certains dirigeants comme Charles De Gaulle ne rejettent pas de suite l’hypothèse d’une future Europe allant de « l’Atlantique à l’Oural ». Cette idée d’Europe européenne, continentale, unie politiquement et économiquement est avant tout un moyen de faire contrepoids au bloc américain. Cependant, tous ne partagent pas l’avis du Général de Gaulle, et l’Europe semble se construire en réaction à la peur de l’URSS dans le contexte de la Guerre froide. La rupture majeure a lieu avec le Printemps de Prague (1968) :  les pays qui croyaient encore en la possibilité d’une coopération avec la Russie prennent conscience de la nature autoritaire du régime, et la nouvelle communauté est un moyen d’émancipation de l’U.R.S.S.

De la fin de la Guerre Froide à aujourd’hui

 

L’affirmation de l’européanité de la Russie

Cependant, à la fin de la Guerre froide, les relations russo-européennes ne s’inscrivent plus dans une logique de blocs, et la question de l’appartenance de la Russie à l’Europe est remise à l’ordre du jour. L’européanité russe est ainsi affirmée à plusieurs reprises par les dirigeants russes et européens, à commencer par Mikhaïl Gorbatchev, le Secrétaire Général du PCUS (Parti communiste de l’URSS) de 1985 à 1991. Dans le cadre de « la Nouvelle Pensée », celui-ci prône une coopération véritable entre les Etats du fait de l’interdépendance des problèmes globaux, et fait dès 1984 un plaidoyer pour une « Maison commune européenne » (MCE), se fondant sur l’idée d’une communauté naturelle de destin entre l’U.R.S.S. et l’Europe occidentale. Gorbatchev compte également sur l’émergence de relations nouvelles et apaisées avec les démocraties populaires et l’Europe occidentale. L’appartenance européenne de la Russie est revendiquée, d’où la « déclaration commune » de juin 1988 qui établit des relations officielles entre la Communauté économique européenne (CEE) et le Comecon. Fin 1988, Gorbatchev est même favorable à une adhésion commune au respect des libertés, des droits de l’homme et du pluralisme politique, dans un mouvement de “retour vers l’Europe”. Le 31 décembre 1989, François Mitterrand, qui juge cette unité pan-européenne naturelle et légitime lance le projet d’une confédération européenne bâtie sur les accords d’Helsinki, qui devra réunir « tous les Etats appartenant à notre continent dans une organisation commune et permanente d’échanges, de paix et de sécurité » et accueillir les anciens pays communistes lorsque ces derniers se seront dotés d’un système politique représentatif. Malgré la signature de la Charte pour une nouvelle Europe, qui marque le ralliement de l’URSS aux valeurs occidentales de pluralisme démocratique et de respect des libertés et des droits de l’homme, le rêve de MCE est un échec. En effet, dès leur indépendance, les démocraties populaires rompent clairement avec l’URSS et le socialisme, et le projet de confédération échoue dès fin juin 1991 face à l’hostilité des démocraties populaires et des Etats-Unis [4].

L’effondrement en 1991 à la fois de l’URSS et du régime communiste dans les États indépendants et dans la Fédération de Russie ouvre un nouveau chapitre des rapports entre cette dernière et l’Europe. Dominique Moïsi écrit dans Foreign Affairs en 2003 que la fin de la guerre froide marque une transition entre « un monde à deux Europe et un Occident » à un monde avec « une seule Europe et deux Occidents » [5]. 

Le tournant eurasiatique

Sous la présidence de Boris Eltsine (1991-1999), la question de savoir s’il faut tourner la politique étrangère de la Russie vers l’Occident ou chercher une « voie russe » et avoir une politique dans le monde musulman et vers les pays asiatiques oppose les « atlantistes » libéraux aux partisans des doctrines « eurasistes ». Selon Françoise Thom [6], les atlantistes souhaitent le retrait progressif de la Russie d’Asie centrale et des relations de bon voisinage avec l’Ukraine et les pays baltes, qui sont les débouchés de la Russie vers l’Europe, alors que les eurasistes considèrent que la Russie devrait tourner le dos au modèle occidental en créant autour d’elle un bloc continental comprenant l’Allemagne, l’Iran et la Chine, capable de défier les Etats-Unis, et défendent l’hégémonie russe en Asie centrale et dans le Caucase.

Dès l’automne 1992, Eltsine semble se rallier à l’idée d’une « voie russe » : « Nous ne menons nullement la Russie au capitalisme. La Russie est un pays unique. Elle ne sera ni socialiste, ni capitaliste, elle sera russe… ». Ainsi, la Russie entend resserrer les liens avec les anciens pays de sa zone d’influence :  le 15 avril 1994 est annoncée la création d’une zone de libre-échange englobant 12 pays de la CEI. Le 20 janvier 1995, une union douanière entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan est signé : c’est le noyau de la future Union économique eurasienne proclamée par Poutine en 2000. Le tournant « eurasiatique » de la politique russe débouche sur la signature à Shanghai, le 26 avril 1996, d’un traité de sécurité régionale avec la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan et le Kirghizstan : le « Groupe de Shanghai ». La politique eurasiatique se renforce avec le Ministre des Affaires étrangères russe Primakov (1996-1998) qui met l’accent sur les relations avec les PECO, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud et l’Extrême-Orient. Enfin, divers évènements tels que le bombardement de la Yougoslavie ou la nouvelle guerre de Tchétchénie menée par Poutine affectent les relations avec l’Occident.

Russie – Europe : partenaires ou concurrents ?

Toutefois, la Russie continue de nouer des relations bilatérales privilégiées avec les pays européens, notamment l’Allemagne et la France. L’acte fondateur de coopération entre Russie et Europe est l’Accord de Partenariat et de Coopération (APC) valable pour dix ans, reconductible, signé en juin 1994 à Corfou et entré en vigueur le 1er décembre 1997. Celui-ci affirme le respect de valeurs communes dans son préambule et établit un cadre institutionnel et politique pour les échanges économiques et commerciaux, censés déboucher sur une zone de libre-échange. Il vise à intensifier les relations politiques et permettre des positions communes sur la stabilité et la sécurité internationales via l’instauration d’une économie de marché [7]. La Russie s’engage aussi à harmoniser sa législation avec celle de la Communauté européenne en matière juridique, et la coopération est renforcée dans certains secteurs privilégiés comme les transports et l’énergie. Mais, même si la Russie est admise au G7 en juillet 1994, l’accord n’atteint pas la plupart de ses objectifs et devient vite obsolète au vu de l’évolution du contexte mondial.

De plus, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 1999, la Russie semble revendiquer de nouveau son identité à part entière. Céline Marangé [8] prête à la Russie un complexe de déclassement, et un syndrome post-impérial. Beaucoup d’hommes politiques russes considèrent la Russie comme une « forteresse assiégée » face aux élargissement successifs de l’OTAN et l’UE, notamment lors l’ouverture des discussions d’adhésions avec l’Ukraine et la Géorgie en 2008. De plus,  dans le cadre de la politique de voisinage de l’UE est lancé en juin 2008 le projet de Partenariat oriental, qui s’adresse à tous les anciens pays soviétiques situés dans le voisinage direct de l’Europe à l’exception de la Russie. Celui-ci vise à l’ouverture des marchés européens à ces pays, en échange de l’adoption par ces derniers des normes européennes, et renforce le sentiment d’encerclement de la Russie en empiétant son « étranger proche ». En effet, selon Françoise Thom, la priorité de Poutine est la restauration de l’hégémonie de Moscou sur ses anciens satellites, et d’y empêcher le développement d’institutions démocratiques afin de les couper de l’Europe en y pérennisant le sous-développement politique et économique.

La Crise de Crimée ou “l’esprit de revanche”

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Which empire will dominate Ukraine? – Source : Carlos Latuff, caricaturiste brésilien.

En février 2014, la crise de Crimée débute, suite à l’occupation de la péninsule de Crimée par des troupes pro-russes et à des mouvements de troupes de l’armée russe près de la frontière ukrainienne. Selon François Thom, l’annexion de la Crimée s’inscrit dans une continuité de la politique russe depuis le début des années 1990, qui, pour conserver des moyens de pression sur ses anciens satellites, encourage le sécessionnisme et crée des foyers d’instabilité.

La politique étrangère de Poutine, contrairement à ce que croient les Occidentaux, n’est pas opportuniste, mais selon Thom « animée par une passion, la revanche » de l’humiliation subie depuis 1991.  Pour une grande partie de la population russe, Poutine est l’homme qui a redonné sa fierté à la Russie. Celui-ci n’hésite pas à appeler à la xénophobie anti-occidentale, comme lors de sa campagne électorale en hiver 2011-2012. Aujourd’hui, selon Eugène Berg, les thèmes nationalistes ont repris un rôle central dans le champ politique. La Russie se définit comme un « Empire eurasien », glorifie son passé pré-chrétien tout en revendiquant son appartenance à une civilisation orthodoxe spécifique et se montre nostalgique de la grande puissance soviétique. De manière paradoxale, le nationalisme russe semble confirmer la participation de la Russie à la vie européenne, caractérisée par des crispations identitaires. Comme en Europe, la peur de la mondialisation et la nostalgie du passé provoque la montée en puissance des mouvements populistes et la perte de confiance dans les mouvements démocratiques. Selon Eugène Berg [9], la Russie est donc ancrée dans l’Europe, en ce qu’elle « vit au diapason des pays européens». De même, dans un contexte de réaffirmation des tendances identitaires en Europe, certains se tournent vers la Russie chrétienne, alors même que la question religieuse était une source de divisions entre orthodoxes et catholiques.

Si la question demeure impossible à trancher,  la Russie peut être considérée comme un Etat européen sur certains aspects. En effet, les deux entités partagent des points communs et leurs échanges réciproques, au niveau intellectuel, politique, économique ou encore technique, ont participé de leur construction. Bien qu’elle mène une politique indépendante dans plusieurs domaines, la Russie a fondé son identité et sa puissance soit en opposition soit avec l’Europe, et leurs deux destins semblent aujourd’hui plus liés que jamais.

Clairelou LÉCUREUR
Maëlle MARQUANT

Notes

[1] Greth Karine, « Russie d’Europe », Outre-Terre, 1/2011 (n° 27), p. 25-28.

[2] Rey Marie-Pierre, Le dilemme russe. La Russie et l’Europe occidentale d’Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002

[3] Thom Françoise, « La politique étrangère de la Russie », Commentaire, 3/2012 (Numéro 139), p. 725-734

[4] Rey Marie-Pierre, “Gorbatchev et la « Maison Commune Européenne », Une opportunité manquée ?” in La Lettre de L’institut François Mitterrand. Disponible en ligne : http://www.mitterrand.org/gorbatchev-et-la-maison-commune.html

[5] Moïsi Dominique, « Reinventing the West », Foreign Affairs, novembre-décembre 2003, http:// www. foreignaffairs. com/ articles/59367/dominique-mo%C3%AFsi/reinventing-the-west

[6] Thom Françoise, “La politique étrangère de la Russie”, Commentaire, 2012/3 (numéro 139), p.725-734

[7] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/europe-russie/accord-partenariat-cooperation.shtml

[8] Marangé Céline, « La Russie et l’Europe », Commentaire, 4/2015 (Numéro 152), p. 787-794.

[9] Berg Eugène, « La Russie à travers les livres », Géoéconomie, 4/2007 (n° 43), p. 91-104.

Bibliographie

BATOU Jean. “Les inégalités. Une ou deux Europes ?”. In: Revue économique, volume 51, n°2, 2000. pp. 323-334.

BERG Eugène, « La Russie à travers les livres », Géoéconomie n°43, p. 91-104, 2007

EUVE François, « La Russie et l’Europe », Etudes p.4-6, juin 2014

GRETH Karine, « Russie d’Europe », Outre-Terre n°27 P. 25-28, 2011

MARANGÉ Céline, « La Russie et l’Europe », Commentaire, 4/2015 (Numéro 152), p. 787-794.

MITROFANOVA Anastasia, “La géopolitique dans la Russie contemporaine”, Hérodote n°146-147, p.183-192, 2012-2013

ORDZHONIKIDZE Maria, « La Russie et l’Occident, une enquête d’opinion », Géoéconomie n°43, pages 83 à 90, 2007

REY Marie-Pierre, Le dilemme russe. La Russie et l’Europe occidentale d’Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002

RIASANOVSKY Nicholas Valentine, A history of Russia, 4th ed., Oxford University Press, New York, 1984.

ROUBINSKI, Youri. “La Russie/URSS et l’Europe après 1945” In : Temps croisés II [en ligne]. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2010. Disponible sur : <http://books.openedition.org/editionsmsh/1778&gt;. ISBN : 9782735116607. DOI : 10.4000/books.editionsmsh.1778.

ROYER Ludovic, « La Russie et la construction européenne », Hérodote, 3/2005 (no 118), p. 156-174.

THOM Françoise, « La politique étrangère de la Russie », Commentaire, 3/2012 (Numéro 139), p. 725-734

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