La culture russe contre l’ivresse du monde

« L’ivresse du monde est mortelle, et nous sommes pris vous et moi, chers amis, dans son tourbillon ». Alexandre Pouchkine, Eugène Onéguine (Евгений Онегин), 1833.

Dame Eiffel partage désormais le ciel avec les dômes dorés de la cathédrale orthodoxe de la Sainte-Trinité. Le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe surplombe les quais de Seine depuis son inauguration, à l’automne dernier. L’édifice, appelé de ses vœux par le Président russe Vladimir Poutine, comprend, en plus de son église, un centre culturel, une maison paroissiale et son auditorium, une école bilingue franco-russe, et les bureaux du service culturel de l’ambassade de Russie. En ce sens, il s’inscrit pleinement dans le processus de revalorisation de l’héritage russe entériné par le Kremlin à l’aube du 21ème siècle, et impliquant à la fois politique, culture et religion. Depuis la disparition de l’Union Soviétique en effet, les élites dirigeantes russes s’efforcent non seulement de forger une identité culturelle propre à leur pays, mais aussi d’en user comme levier d’influence et d’attraction à l’étranger.  Cette constitution d’un soft-power russe va de pair avec une opposition à l’Ouest toujours plus affirmée sous la présidence de Vladimir Poutine (1). C’est ainsi qu’au beau milieu du tumulte de la crise ukrainienne ont été divulguées les grandes lignes d’une nouvelle politique culturelle russe fondée sur les valeurs différenciant la Russie et l’Occident (2). Vladimir Medinski (3) d’ajouter, lors d’une interview au journal Kommersant : « La Russie sera peut-être l’un des derniers gardiens de la culture européenne, des valeurs chrétiennes et de la véritable civilisation européenne » (4).  Retour sur la construction d’une croisade, celle de la culture russe contre l’ivresse du monde.                                             

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Les dômes du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe surplombent les Quais de Seine.

Observateurs et experts n’ont pas tardé à dénoncer la vision étroite, statique, et même soviétique du concept de culture telle que celle véhiculée par le texte ministériel de 2014 (5). Selon l’analyste politique Alexeï Makarkine, « Nous vivions ainsi à l’époque soviétique. C’était apprécié par les conservateurs, ceux qui voulaient un monde confortable, hermétique sans choses irritantes comme l’art abstrait ». Au regard de cette ligne politique en effet, des similitudes avec l’Union Soviétique sont aisément discernables – et, bien souvent, il est vrai, le passé éclaire le présent. Aussi semble-t-il fructueux de se pencher, ne serait-ce que brièvement, sur la représentation soviétique de la culture.

 

Perspective historique et vision soviétique du concept de culture

« Les grandes œuvres d’art ne sont grandes que parce qu’elles sont accessibles et compréhensibles à tous », Léon Tolstoï, Qu’est-ce que l’art ?, 1897.

Vous êtes au pays de Piotr Illitch Tchaïkovski (Le Lac des cygnes/Лебединое озеро), de Léon Tolstoï (Guerre et paix/Война и мир) et de Sergueï Eisenstein (Le cuirassé Potemkine/Броненосец Потёмкин). La « culture russe », riche d’un héritage spirituel singulier et de traditions pluriséculaires, témoigne d’une créativité foisonnante qui a su forger la fierté et la grandeur de son peuple depuis le règne de Pierre le Grand. En 1917, la Révolution bolchevique et le « gel culturel » instauré par ses instigateurs  ont profondément modifié non seulement la société russe, mais aussi la conception de la culture que le pays devait promouvoir.

Si les arts, la littérature, les médias n’ont que peu d’échos dans l’œuvre de Lénine, sa vision de la politique culturelle est, selon Michiel Elst, aisément déductible de sa conception générale de la société et de ses actions en tant que leader du parti communiste. Lénine est un disciple de Marx et Engels, et ses idées sur la culture et ses fonctions s’inscrivent donc dans un historicisme matérialiste dominé par la relation inextricable entre l’infrastructure et la superstructure. En ce sens, un petit groupe de capitalistes contrôle non seulement les moyens de production et les sources de richesse dans un système de propriété privée, mais aussi les idées et opinions de la société. « Those who control the matter also control the intellectual » (6). Les artistes, tout comme les travailleurs, sont aliénés, enchaînés à ceux qui achètent leur travail. La Révolution apparaît alors comme la seule voie pour briser les chaînes de cette aliénation matérielle et socio-culturelle. Dès lors, « la révolution  culturelle » souhaitée par Lénine devait rendre la culture de la vieille intelligentsia accessible à tous, et promouvoir un accès étendu à l’éducation et à l’alphabétisation des classes paysannes (7).

Une fois la Révolution d’Octobre achevée, le parti s’est ainsi empressé de nationaliser tous les biens de production, y compris dans le domaine de la culture et des industries culturelles (8). Librairies, maisons d’éditions, imprimeries, musées, théâtres se devaient de suivre les directives des grands plans culturels pluriannuels, et ce, selon les canons imposés par le réalisme socialiste, et dans un système où la dissidence n’avait pas sa place.

Ce contrôle étroit de la culture à l’intérieur de l’URSS n’a pas été sans répercussion à l’extérieur de ses frontières. L’idéologie soviétique a été servie par des générations d’artistes pendant soixante-dix ans, et comme le souligne Marie-Pierre Rey, la révolution politique et culturelle opérée en Russie s’est avérée fructueuse en termes de rayonnement et d’influence à l’étranger : « pour la première fois de son histoire, la Russie n’a plus à se situer en référence à une Europe occidentale mythifiée, adulée ou haïe, mais elle devient à son tour un modèle idéologique par rapport auquel l’Europe doit se déterminer. De cette inversion idéologique d’une importance capitale, les décideurs bolcheviques sont très tôt conscients, fiers d’incarner un futur révolutionnaire inédit, susceptible de rayonner dans l’Europe toute entière » (9).

A sa manière, l’URSS a donc exercé une attraction, une influence de par son idéologie, depuis la Révolution jusqu’aux derniers instants du mandat de Mikhaïl Gorbatchev (1990-1991), ce dernier ayant témoigné de grands talents en matière de communication. Pour autant, cette inversion idéologique n’a en aucune manière occulté l’importance stratégique qu’incarne alors l’Occident et sa puissance aux yeux des dirigeants russes. Dès lors, l’URSS n’a pas fait de la dimension culturelle une priorité de son action étrangère, et s’est plutôt engagée sur la voie du hard power.

 

La quête d’un soft power russe

Ainsi, l’Union Soviétique s’est avant tout élevée comme une puissance militaire majeure, l’arsenal des forces du pays reposant majoritairement sur les instruments classiques de la politique étrangère, dans un système où « les relations interétatiques se déroulent à l’ombre de la guerre » (10). Dans cette conception réaliste de la politique extérieure en effet, le recours à la force armée est considéré comme un moyen légitime de la diplomatie, qui ne saurait être jugé selon les standards éthiques applicables aux comportements individuels (11). Les élites dirigeantes russes étaient donc, au sortir de la Guerre Froide, davantage familiarisées avec la notion de hard power, définie par Joseph Nye comme « la capacité à peser sur ce que les autres font » au moyen de la contrainte ou de la récompense, qu’avec le soft power, qui se comprend comme « la capacité à influencer ce que les autres veulent [], à séduire et à attirer […], l’attraction condui[sant] souvent au consentement et à l’imitation » (12).

Diffusion des « valeurs » russes et présence à l’étranger

Afin d’enrichir sa pratique diplomatique – démarche en réalité nécessaire à l’heure où sa puissance militaire s’était effondrée –  la Russie s’est ainsi engagée, dès les années 1990, dans les Organisations Internationales. Considérées par Moscou comme des « multiplicateurs d’influence » (13), elles permettent à la toute jeune Fédération de Russie de s’insérer dans les relations internationales d’une manière perçue comme respectable et responsable, par le biais du multilatéralisme (14). Dans le domaine culturel en particulier, la Russie s’avère être très active auprès de l’UNESCO et les interventions de sa délégation permanente auprès de l’institution sont régulières (15). L’objectif est bien sûr de « développer une diplomatie d’influence, d’obtenir l’adhésion à ses idées et à ses thèses, de créer un environnement qui soit favorable à la Russie, de peser, par le biais des représentations et de l’attractivité, sur la définition des politiques à son égard » (16).

Les voies de l’influence sont naturellement multiples. En plus de son engagement dans la nébuleuse du monde multipolaire, la Russie instaure de nouveaux relais de promotion de sa culture, au moyen, notamment, d’un dispositif culturel à l’étranger modernisé. La création en 2008 de la Fondation Rossotrudnitchestvo sous l’égide du Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie atteste sa volonté de développer des actions de soft power (17) en vue d’étendre la présence culturelle russe à l’étranger. Construit sur le modèle de l’Alliance Française, du British Council ou encore du Goethe Institut, il a pour mission de promouvoir la culture russe en organisant festivals de cinéma, de littérature, ou de musique en Occident.  Une année auparavant était créée la Fondation Russkiy Mir (« Monde Russe »), chargée de populariser la langue russe et d’en défendre l’enseignement et le statut juridique. La langue de Pouchkine est considérée comme un « élément important de la culture russe et mondiale » faisant partie « du patrimoine national de la Russie » (18).  

Centres Russkiy Mir

Centres Rossotrudnichestvo
Centres Russkiy Mir et Rossotrudnichestvo en 2013. Source: Sciences Po – Ceri 

Le russe, lingua franca de l’étranger proche

La langue que promeut le Russkiy Mir est considérée avant tout comme un vecteur d’influence dans ce que la Russie conçoit comme étant son « étranger proche » – cet espace qui se compose de l’ensemble des quatorze anciennes républiques soviétiques non russes (19).

Jurij Magarshak, dans un article intitulé “L’œkoumène russe” (“Russkaja ojkumena”), avance l’idée que l’éclatement de l’Union soviétique et l’immigration subséquente des russophones sur tous les continents a considérablement élargi la portée du monde russe – la langue russe compte ainsi, aujourd’hui,  plus de 280 millions de locuteurs dans le monde entier. Cet accroissement de l’œkoumène russe est une chance à même de profiter à la Russie, si cette dernière parvient à intégrer ce facteur dans ses nouvelles politiques de développement. Ces russes de l’étranger, en plus de diffuser leur langue, constituent de véritables relais d’influence (20). Ainsi, l’omniprésence des russes et de leur langue à travers le monde devrait lui permettre de retrouver un statut de puissance majeure (21).

Or, si cet œkoumène russe s’est élargi à l’échelle du monde, il a surtout éprouvé une fragmentation importante dans les pays de l’ex-URSS (22). Afin d’asseoir la légitimité des toutes jeunes entités qu’elles avaient à gouverner, les élites politiques des nouveaux États apparus dans les années 1990 ont en effet entrepris un ensemble de mesures visant à réduire l’influence de la langue russe dans leurs pays. A la disparition des marqueurs quotidiens tels que les noms russes de rues et d’enseignes, s’est ajoutée, dans certaines républiques, une démarche de remplacement de l’alphabet cyrillique par l’alphabet latin (ou par l’alphabet arabe dans le cas du Tadjikistan) (23).  

Aussi, la place prépondérante de la langue russe dans les pays de la CEI (24) aujourd’hui ne résulte pas seulement de la domination soviétique passée, mais aussi des politiques d’influences menées depuis les indépendances. Dès les années 2000, le gouvernement de la Fédération de Russie s’est attelé à l’élaboration d’une politique linguistique cohérente – cette tâche, perçue comme une question fondamentalement extérieure aux frontières de la Fédération, a été confiée au Ministère des Affaires étrangères. De ces réflexions découle un certain nombre de recommandations : premièrement, une « étude générale de pays de l’étranger proche » doit être effectuée. Deuxièmement, il s’agit « d’adopter une loi faisant de la langue russe la langue de la Fédération de Russie ». Ensuite est affirmée la nécessité « d’apporter une aide gouvernementale (financière ou matérielle) aux centres culturels à l’étranger, particulièrement dans les pays de la CEI ». Enfin, les groupes de réflexion soulignent que « l’attention principale doit aller dans les pays de la CEI notamment pour la fondation de traités ou accords bilatéraux visant la création d’universités, centres culturels, […]”. (25)

En 2003, le Ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov déclare : « Notre devoir est de nous occuper activement de la défense du statut juridique de la langue russe dans les pays de la CEI et dans les pays baltes, de contrer les discriminations à son égard et dans la mesure du possible, d’obtenir sous une forme ou une autre le statut de langue officielle » (26). Le premier résultat concret de cette politique linguistique a été l’octroi du statut officiel à la langue russe au Kirghizstan en 2002. Afin de pérenniser l’usage de sa langue dans  son étranger proche, la Russie a grandement investi le domaine de l’éducation: lobbying intense auprès des gouvernements de la CEI en faveur entre-autres du maintien de l’enseignement du russe et de la formation des enseignants.

 

« Contrer l’Occident » : Perspectives de la nouvelle politique culturelle de la Fédération de Russie

L’ensemble des stratégies d’influence russes énoncées plus haut sont en réalité conçues en réaction à la perception d’un environnement occidental hostile, et dont la société russe doit être protégée (27). Les élites politiques de la Fédération de Russie se méfient des valeurs véhiculées par le soft power occidental. Depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine a réellement exacerbé cette défiance et le nationalisme dans son pays. C’est dans ce contexte d’anti-occidentalisme latent qu’a été formulée la nouvelle politique culturelle de la Fédération de Russie, divulguée dans la presse en avril 2014. Ouvertement nationaliste, elle annonce une réorientation de la politique culturelle russe contre l’Occident. Sa thèse centrale: « La Russie n’est pas l’Europe ». En ce sens, la Russie cherche à s’élever en alternative contre cet Occident perçu comme « amoral et décadent » (28). Cette alternative est fondée sur la structuration d’un discours sur le « monde russe » (russkiy mir) et sur une valorisation de l’Église Orthodoxe et des valeurs traditionnelles de la civilisation chrétienne.

Affirmation d’un discours de substitution sur le Russkiy Mir

Le concept de « Monde Russe » puise sa source dans les années 1990, mais n’a réellement bénéficié d’une attention médiatique qu’en 2014, alors que le Président Vladimir Poutine le mobilisait pour justifier l’annexion de la Crimée, la vocation  nationaliste des séparatistes pro-russes en Ukraine et le projet alors encore en maturation de reconstituer la province de Novorossia (29). D’après Marlène Laruelle le concept de « Monde Russe » offre un répertoire particulièrement puissant car il s’insère dans « un imaginaire géopolitique, un atlas mental flou sur lequel différentes régions du monde et leurs liens à la Russie peuvent s’articuler de façon fluide » (30). D’après elle, ce concept permet non seulement de justifier l’interventionnisme russe et la contrôle par la Russie de l’évolution politique des pays de l’étranger proche, mais constitue aussi un instrument pour développer l’image de marque de la Russie à l’international.

On assiste donc à l’émergence d’un discours sur le « monde russe », qui affirme une dichotomie indéniable entre l’Orient et l’Occident, et attribue à la fois des intentions néfastes aux Occidentaux, mais aussi des qualités supérieures et un destin à part à la Russie. Cette tendance n’est pas sans rappeler l’époque où les intellectuels slavophiles se dressaient en hérauts de la culture russe contre la décadence occidentale. Ces auteurs slavophiles (Khomiakov, Soloviev, Berdiaev, Danilevski, …) sont remis au goût du jour, en ce qu’ils définissent l’identité russe comme une spécificité unique, une idiosyncrasie différente de l’Occident (31). Le père fondateur du mouvement slavophile, Aleksei Khomyakov (1804-1860), parlait d’ « esprit russe » (russkii dukh) (32). Par ailleurs, selon Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, le concept de « monde russe » correspondrait en effet à la représentation de la Russie exprimée par l’écrivain Alexandre Soljenitsyne : « Non seulement pour la reprise de valeurs conservatrices et traditionnelles, mais aussi pour la définition de l’aire culturelle et politique de la Russie. L’Union eurasienne, composée de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan, qui souhaitait intégrer à terme l’Ukraine (les autres pays n’ont jamais été considérés comme des priorités), constituait une réplique quasi littérale du “monde russe” décrit par Soljenitsyne dans son essai de 1990, Comment réaménager notre Russie?»(33). Cette valorisation du monde russe n’est pas non plus sans rappeler les tirades des propagandistes soviétiques s’insurgeant contre le « système capitaliste » occidental et la dépravation des mœurs libérales.

Ainsi, le « monde russe » serait l’Arche à même de sauver les slaves du déluge de mœurs décadentes d’un Occident déchristianisé.

Église orthodoxe russe et politique d’influence

Ces questions de la déchristianisation et de la religion doivent en effet également être prises en considération lorsqu’il s’agit d’entreprendre une investigation de la politique actuelle d’influence de la Russie.

En effet, la présidence de Vladimir Poutine a marqué le commencement d’une coopération intense et inédite entre le Kremlin et le Patriarcat de Moscou dans le domaine des politiques étrangères. Tous deux partagent cette idée d’une culture russe différenciée de l’Occident, et travaillent de concert à la construction d’une idéologie politique nationale. Le centre spirituel et culturel orthodoxe russe installé à Paris depuis un an atteste de cette nouvelle coopération Eglise-Etat.

Dès son premier mandat, Vladimir Poutine avait exprimé sa volonté d’associer l’Eglise orthodoxe de Russie aux démarches de soft power du pays, en particulier pour la protection de la « sécurité spirituelle » des citoyens (34).  Comme le note Uwe Hallbach, les prises de position de l’Eglise orthodoxe en matière de politique étrangère ne sont devenues réellement évidentes que lors des interventions militaires en Syrie. Ainsi, le 7 janvier 2016, le Patriarche Cyrille annonçait à l’occasion des fêtes russes de Noël son soutien à l’occupation russe en Syrie et au soutien du régime de Bachar el-Assad. Néanmoins, il ne faut pas s’y méprendre: il ne s’agit pas avant tout de promouvoir les enseignements de la Bible et un retour à une dévotion intégrale – n’oublions pas que, dans la culture soviétique – celle-là même qui a forgé la personnalité de Vladimir Poutine- la religion est bien « l’opium du peuple ». Il s’agit plutôt d’ériger l’Orthodoxie en religion civile, « articulée de façon éclectique par des emprunts des périodes impériale et soviétique » (35).  Ainsi, comme le souligne l’éditorialiste russe Kirill Govoron : « S’il fallait vraiment décrire le conflit en Ukraine en termes de civilisation, alors on devrait parler non pas de la confrontation des civilisations orthodoxe et occidentale, mais de celle des communautés néo-soviétique et antisoviétique. […] Cela signifie que le nouveau « monde russe”, qui soi-disant se heurte à l’Occident, est en réalité un monde “soviétique”, et la supposée “civilisation orthodoxe russe” est par essence “soviétique” […] ».

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« Si tu cours dans une meute, même si tu ne peux pas aboyer, remue la queue ». Anton Tchekov, La Cerisaie (Вишнёвый сад), 1904.

Ce discours sur le « conflit des civilisations », sur le « monde russe contre l’Occident » ne résiste ainsi pas à un examen empirique attentif. La situation en Ukraine depuis 2014, mais aussi la guerre qui a opposé la Russie à la Géorgie en 2008, sont deux conflits menés par la Russie dans des États non seulement de l’étranger proche, mais aussi dont la religion majoritaire est l’orthodoxie. S’il est indéniable que l’exploitation du concept de soft power en matière de politique étrangère permette d’attester d’une rhétorique opposant Orient et Occident, il s’agit également ici d’un retour au rigorisme de l’ère soviétique, en matière de politique extérieure comme à l’échelle nationale. A cet égard,  l’arrestation récente du metteur en scène Kirill Serebrennikov (36)  n’est pas sans rappeler la censure stalinienne, au pays des lendemains qui (dé)chantent…

Zélie Waxin

Crédit photo: Zélie Waxin

Notes :

(1)   Comme le soulignent Olga Oliker et ses collègues, la politique étrangère de la Russie est le reflet de sa politique intérieure : “Russia’s foreign policy also parallels in many ways Russian domestic policy, both in the evident desire for control and stability and in the focus on sovereignty” (Oliker et al., 2009)

(2)   Le texte du ministère, sous-titré « La Russie contre l’Europe », a été révélé dans la presse en avril 2014. La conception et la rédaction du document, long de treize pages, avaient été confiées à un groupe de travail attaché au Kremlin et présidé par Sergueï Ivanov, ancien agent du KGB, cible des Etats-Unis et proche de Vladimir Poutine (La Croix, 2014 ; France Culture, 2014 ; Libération, 2014).

(3)   Vladimir Medinski (en russe : Владимир Ростиславович Мединский) est le  Ministre de la culture de la Fédération de Russie.

(4)   Ces propos de Vladimir Medinski sont rapportés dans La Croix (2014).

(5)   L’idée d’une Russie opposée à l’Europe a été dénoncée par 25 professeurs de l’Académie des Sciences ont rejeté dans une lettre ouverte, accusant le texte et l’ »idéologie d’Etat » qu’il défend de violer la Constitution de la Fédération de Russie (La Croix, 2014 ; France Culture, 2014).

(6)   Michiel Elst, Copyright, Freedom of speech and Cultural Policy in the Russian Federation (Law in Eastern Europe), op.cit.

(7)   La révolution culturelle a été énoncée par Lénine en 1922/1923.

(8)   Michel Elst (ibidem) montre qu’à la fin de l’année 1918, 87 musées étaient accessibles au grand public, contre 30 à la veille de la révolution. Ce contrôle extensif de la culture a nécessité le développement d’un appareil d’état beaucoup plus sophistiqué en la matière. Peu après la révolution d’octobre, le management de tous les secteurs culturels fut placé sous l’égide du Commissariat du Peuple pour l’Information, avant la création d’un Ministère de la Culture de l’URSS en 1953.

(9)   Marie-Pierre Rey, La Russie face à l’Europe. D’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, op.cit., p.258.

(10)   Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, op.cit., p.18.

(11) Dario Battistella, Théories des Relations Internationales, op.cit, Chapitre 4 « Le paradigme réaliste ».

(12)   Joseph Nye (2004, 2011), cité par Anne de Tinguy, dans « Russie : le syndrome de la puissance », CERISCOPE Puissance, op.cit, p.3.

(13) Maurice Vaïsse, La puissance ou l’influence ? La France dans le monde depuis 1958, op.cit.

(14)En plus de son siège de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, la Russie est présente dans de nombreuses institutions onusiennes, et fait également partie de l’OMC, de forums internationaux comme les BRICS, le G8 (jusqu’en 2014) et le G20, de nombreuses organisations régionales dans l’espace postsoviétique, du Conseil de l’Europe, et de formations comme le Quartet pour le Moyen-Orient.

(15) Voir le site internet de la délégation permanente de la Russie auprès de l’Unesco, http://russianunesco.ru/fr/.

(16)     Anne de Tinguy (ibidem), p.3.

(17) Soulignons que le terme de soft power est controversé en Russie, notamment du fait de son origine états-unienne et de sa connotation expansionniste et violente. Ainsi, l’ambassadeur de la Fédération de Russie en France Alexandre Orlov affirmait en août 2016 que « La Russie n’a pas de soft power. La Russie a une culture, des idéaux et des valeurs, des traditions séculaires, et, bien sûr, des intérêts ». Voir http://ambassade-de-russie.fr/index.php/fr/discours-et-conf-rences/1211-du-soft-power-russe-l-article-de-l-ambassadeur-de-russie-en-france-alexandre-orlov-publie-dans-france-forum-aout-2016

(18)Voir le site internet de la Fondation Russkyi Mir, https://www.russkiymir.ru/languages/france/index.htm.

(19) Laurent Chamontin dans « Russie et « Étranger proche » : retour sur une année dramatique », op.cit.

(20)  A contrario, il est intéressant de noter que les communautés russes de l’étranger ne constituent pas uniquement un relais d’influence privilégié par le Kremlin, mais aussi une menace, dans le sens où elles peuvent agir comme des « courroies de transmission » des idées libérales dans leur pays d’origine. Voir Céline Marangé, « Les diasporas russes dans la stratégie de soft power de Moscou », op.cit.

(21)  Jurij Magarshak, “Russkaja ojkumena”, Izvestija, 06 Décembre 2002, cité dans David Teurtrie, Géopolitique de la Russie. Intégration régionale, enjeux énergétiques, influence culturelle, op.cit, p. 237.

(22)  David Teurtrie, (ibidem), p.238.

(23)  Cette question de substitution de l’alphabet cyrillique par l’alphabet latin est encore d’actualité. Le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev a signé en Octobre 2017 un décret ordonnant le remplacement d’ici à 2025 de l’alphabet cyrillique par l’alphabet latin, qui doit selon lui aider à moderniser son pays. Voir: http://www.lepoint.fr/monde/kazakhstan-le-president-ordonne-le-passage-a-l-alphabet-latin-d-ici-2025–27-10-2017-2167895_24.php

(24)  Communauté des États indépendants, en russe: Содружество Независимых Государств (СНГ).

(25)  Directives rapportées dans David Teurtrie (ibidem), p.246-247.

(26)  Cité dans David Teurtie (ibidem), p.249.

(27)  Céline Marangé, « Les stratégies et les pratiques d’influence de la Russie », op.cit., p.33.

(28) Tatiana Kastouéva-Jean, « Les facteurs intérieurs de la politique étrangère russe », op.cit., p.21.

(29) Céline Marangé (ibidem), pp.33-34 ; Marlene Laruelle, « The Russian World. Russia’s soft power and geopolitical imagination », op.cit, pp.1-3.

(30) « The concept of the Russian World offers a particularly powerful repertoire: it is a geopolitical imagination, a fuzzy mental atlas on which different regions of the world and their different links to Russia can be articulated in a fluid way», Marlene Laruelle (ibidem).

(31) Céline Marangé (ibidem), pp.33-40.

(32) Marlene Laruelle (ibidem), p.3.

(33)  Céline Marangé (ibidem), p. 39.

(34) Uwe Hallbach, « Die Russisch-Orthodoxe Kirche als Stütze staatlicher (Außen) Politik und Ideologie», op.cit.

(35)Céline Marangé (ibidem), p.40.

(36) Le metteur en scène Kirill Serebrennikov a été arrêté le 22 août 2017 (Le Figaro, 2017)

 

Bibliographie:

Ouvrages et articles universitaires:

  • Aron, Raymond, Paix et guerre entre les nations (1962), Paris, Calmann-Lévy, 2004 (8e éd.)
  • Battistella, Dario, Théories des Relations Internationales, Presses de Sciences Po, 2015 (5ème éd.)
  • de Tinguy, Anne, (dir.) Moscou et le monde. L’ambition de la grandeur : une illusion ?, Paris, Autrement, 2008

 

  • Elst, Michiel, Copyright, Freedom of speech and Cultural Policy in the Russian Federation (Law in Eastern Europe), Martinus Nijhoff Publishers, 2004
  • Kastouéva-Jean, Tatiana, « Les facteurs intérieurs de la politique étrangère russe », Russie.Nei.Visions (ifri), No.84, avril 2015
  • Laruelle, Marlene, The « Russian World ». Russia’s Soft Power and Geopolitical Imagination, Center on Global Interests, May 2015
  • Marangé, Céline « Les stratégies et les pratiques d’influence de la Russie », Etudes de l’Irsem, 49, mars 2017. URL : file:///C:/Users/zelie/Downloads/etude_irsem_n49_2017%20(1).pdf
  • Oliker, Olga et. al, Russian Foreign Policy. Sources and Implications, Chapter 4, Rand Corporation, 2009
  • Rey, Marie-Pierre, La Russie face à l’Europe. D’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Flammarion, collection Champs histoire, 2016
  • Teurtrie, David, Géopolitique de la Russie. Intégration régionale, enjeux énergétiques, influence culturelle, L’Harmattan, Collection « Pays de l’Est », 2010
  • Tsygankov, Andrei P., “If not by tanks, then by banks? The role of soft power in Putin’s foreign policy”, Europe-Asia Studies, 2006, Vol. 58, No.7, pp. 1079-1099
  • Vaïsse, Maurice, La puissance ou l’influence ? La France dans le monde depuis 1958, Paris, Fayard, 2009

 

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