Gazprom au coeur de la puissance russe

     En 1965, a été créé le ministère soviétique de l’industrie gazière, chargé de la prospection, de l’extraction, du transport et de la distribution du gaz naturel. A la chute du bloc soviétique, ce ministère s’est transformé en Gazprom, une société d’Etat par actions. Depuis l’arrivée de Vladimir Poutine, l’Etat n’a cessé de renforcer son emprise sur Gazprom afin d’en faire un outil politique. Avec l’Etat comme actionnaire principal, Gazprom est devenu une donnée essentielle dans la construction de la politique intérieure et extérieure de la Russie. Détentrice d’environ 16.8% des réserves de gaz mondial, cette dernière gère ses ressources telle une “Gazocratie”, un système dépendant de ses ressources gazières. D’un côté elle utilise son emprise sur les énergies pour exercer des pressions sur ses clients et d’un autre, elle dégage des revenus immenses, essentiels à la stabilité économique et sociale de la société russe. Il s’agit en réalité d’un système paradoxal du fait des logiques économiques et politiques contradictoires qui coexistent au sein de la société Gazprom. Cette coexistence témoigne de la promiscuité entre la géopolitique de Gazprom et la géopolitique de la Russie.

 

Gazprom, à la conquête de l’Europe?

Symbole d’un outil gouvernemental au service de la politique russe

Gazprom maîtrise 80 % de la production russe de gaz et 165 000 km de pipeline et représente 8% du PIB russe en 2007. En partie privatisée depuis 1992, elle reste de facto contrôlée par l’État russe, car la Fédération est l’actionnaire majoritaire avec 50 % + 1 des actions détenues en février 2017. Cette société d’Etat est la troisième puissance énergétique mondiale et son directeur général, Alexei Miller, est un proche de Poutine. Il a servi dans le gouvernement russe en tant que ministre de l’Energie juste avant sa prise de fonction dans la firme en 2001. En parallèle, il est également depuis 2010, vice-président de la Fédération de football de Russie. 

Poutine Miller
Vladimir Poutine et Alexeï Miller, PDG de Gazprom, le 4 juillet 2017 au Kremlin. Source : Kremlin

L’empire de l’énergie russe repose sur une capitalisation boursière évaluée à 59 802 millions de dollars (octobre 2016), et un bénéfice net de 13 840 millions de dollars. Outre l’importance de sa masse salariale – plus de 400 000 employés travaillent quotidiennement pour le groupe – Gazprom diversifie ses activités dans le domaine de la banque (Gazprombank), des médias (Gazprom Media), de la construction et des infrastructures, ou encore de l’agriculture. En 2007, elle est la troisième capitalisation boursière du monde derrière Exxon Mobile et PetroChina, la première entreprise russe et la plus importante capitalisation boursière du continent européen, ce qui en fait un acteur majeur et de premier plan – encore aujourd’hui – dans le domaine de l’industrie d’extraction et d’exportation gazières.

Relations et interdépendances avec l’Europe

        Le cœur de métier de la firme reste l’exploitation et la distribution des ressources gazières exploitées par la Russie, à destination de son marché intérieur, mais surtout à destination de ses voisins européens : le continent dépend de 27 % en 2014 du gaz venant de Russie. Or c’est également le principal – voir le seul – client conséquent de Gazprom. Près de 90% des exportations du gaz russe se fait vers l’Europe – 75% vers l’UE – ce qui représente 40% des recettes budgétaires de la Fédération de Russie au début des années 2000. La firme joue donc un rôle ambigu entre arme géopolitique et arme économique. Par ailleurs, les sanctions des Occidentaux ne touchent pas les exportations de gaz. Les Russes sont dans une situation économique précaire, car le pays repose presque exclusivement sur les deniers perçus grâce à l’exportation de matières premières. Il ne faut pas oublier, également, le rôle joué par les Américains dans le domaine de l’énergie : ces derniers concurrencent des pays comme la Russie, notamment avec le gaz de schiste.

Compte tenu de la dépendance des Etats européens vis-à-vis des gazoducs russes, une coupure de la fourniture ordonnée par Moscou serait un moyen de faire pression directement sur les gouvernements. Véritable “arme géopolitique”, la Russie peut néanmoins plus facilement faire fonctionner cette arme contre les pays dans sa sphère d’influence comme l’Ukraine ou la Biélorussie. Par exemple, il est en effet plus difficile pour le pouvoir russe de toucher à l’approvisionnement de la Pologne car celle-ci appartient à l’Union européenne, principale cliente de Gazprom.

Les relations interdépendantes entre le géant du gaz et le continent européen sont donc symptomatiques d’une politique géo-économique de la firme plutôt qu’exclusivement économique, relatives au réseau de gazoducs. L’entreprise ne peut pas utiliser sans réflexion préalable l’arme géopolitique d’une coupure de la fourniture car elle risquerait de perdre ses principaux clients. De plus, dans un contexte de vieillissement des infrastructures construites en majorité sous l’ère soviétique, les investissements européens sont nécessaires à Gazprom pour réussir l’adaptation de ses infrastructures, renforçant ainsi l’interdépendance des deux parties.

Illustrations récentes de l’outil  géopolitique

        Les anciennes républiques socialistes, comme l’Ukraine (au moins jusqu’en 2014) ou la Biélorussie, n’ont ni le soutien de l’OTAN, ni le soutien de l’Union européenne. Dès lors, il est plus aisé pour le gouvernement russe d’utiliser l’arme énergétique. En Ukraine, à plusieurs reprises en 2006, 2009, ou plus récemment en 2014, lors de la crise ukrainienne, le Kremlin a ordonné la fermeture des pipelines passant par l’Ukraine. De même, en Géorgie en 2007, ce même pouvoir russe a demandé à Tbilissi d’accepter une augmentation du prix du gaz menaçant de couper l’approvisionnement en cas de refus. Si la Russie fournit du gaz à un prix inférieur au marché à ses anciens partenaires socialistes, ce type de politique agressive à travers la société Gazprom a permis au gouvernement de Medvedev d’asseoir toujours plus son monopole énergétique. Avec une telle manoeuvre, Tbilissi est contrainte, pour éviter une hausse des prix trop importante, de vendre ses actifs dans le secteur énergétique ou ses droits de propriétés sur les gazoducs. Bis repetita en Biélorussie où cette opération répétée à trois reprises a permis au géant énergétique russe de prendre le contrôle de l’ensemble du réseau de gazoducs en forçant le gouvernement à vendre ses actifs.

Les alternatives internationales

Nouveaux projets à l’Ouest

Si Gazprom contrôle 100% de la distribution du gaz et des gazoducs, celle-ci doit cependant payer, notamment à l’Ukraine, une taxe de péage pour faire transiter la ressource vers l’Union européenne. Une taxe d’autant plus salée puisque près de 30% du gaz russe en direction de l’Europe passe par l’Ukraine. Dès lors, pour éviter de payer cette taxe, le Kremlin a décidé de lancer divers projets pour ne plus avoir affaire avec des pays de transit comme l’Ukraine. Que ce soit avec le South Stream qui a pour objectif la construction d’un gazoduc sous-marin dans la mer Noire ou avec le North Stream 2 qui doit passer sous la mer Baltique, il s’agit de stopper toute sorte de litige gazier. Cependant, avec les tensions actuelles entre la Russie et la Turquie, le projet du South Stream a été partiellement abandonné. Concernant le projet North Stream 2, un projet de construction de 1200 km de pipeline pour une modique somme de 11 milliards de dollars, celui-ci est avant tout un projet politique. Le North Stream a l’avantage de mettre fin aux litiges gaziers et de récupérer les milliards de dollars annuels de revenus de péage. L’objectif était de finaliser ce projet avant 2019, date de l’expiration du contrat de transit du gaz russe en Ukraine. Ce projet est un moyen de faciliter l’exercice de pression du géant russe sur l’Ukraine en apportant directement le gaz au coeur de l’Europe par la mer. Il est actuellement en suspens de par l’opposition des pays de l’Est même si l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, proche du Kremlin a été nommé par Gazprom à la tête du conseil de surveillance du consortium chargé de la construction de North Stream (« nouveau pacte germano-soviétique » – selon le gouvernement polonais).

Diversification des clients

        En partie à cause de la volonté des Européens de ne plus être dépendants de la Russie en matière énergétique, et du fait de la concurrence croissante de deux acteurs : le Qatar (Gaz Naturel Liquéfié – GNL) et des Etats-Unis (gaz de schiste), la compagnie envisage de s’implanter sur d’autres marchés, pour ne pas dépendre économiquement du chiffre d’affaire engrangé en Europe. Pour ce faire – et pour palier à son manque de diversification – Gazprom essaie de s’implanter sur le marché chinois, marché avec lequel la Russie a entrepris le lancement du projet Force de Sibérie en 2014. Ce projet prévoit la construction d’un gazoduc de 4000 km de long afin de rééquilibrer ses parts de marchés dans le monde, en captant la demande asiatique, un projet à plus de 40 milliards d’euros faisant suite à la signature du contrat entre Gazprom et la China National Petroleum Corporation (CNPC).

 

Russia and China
De gauche à droite : Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, Alexeï Miller, PDG de Gazprom, Zhou Jiping, PDG de China National Petroleum Corporation, en 2014. Source : Kremlin

 

Nouvelles opportunités énergétiques dans le grand nord

Enfin, avec le réchauffement climatique de nouvelles opportunités énergétiques se sont offertes à la Russie. En Arctique, Gazprom Neft – branche pétrolière de Gazprom – a lancé sa première plateforme pétrolière. Le géant énergétique a débuté l’exploitation des réserves fossiles avec son puit de forage Prirazlomnaïa (Приразломная). Par ailleurs, en mer d’Okhotsk, la Russie a récupéré le projet Sakhaline II d’un consortium néerlando-britannique et japonais en 2006. Plus grand projet d’infrastructures de Russie du XXIe siècle et plus grand investissement direct sur le sol russe, Gazprom poussé par le Kremlin a décidé de s’investir dans le consortium et de devenir l’investisseur majoritaire à 50% +1 de l’exploitant Sakhaline Energy. Ce projet prévoit l’exploitation de champs pétroliers et gaziers offshore en mer d’Okhotsk au Nord du Japon pour organiser la distribution en Chine. Cette position de force permettra à Gazprom une fois les investissements remboursés de percevoir une taxe de 37% sur l’exploitation de ce projet.

 

La firme au cœur du softpower russe

Les investissements paradoxaux de la firme

En se renseignant sur les caractéristiques de la branche énergétique, elle apparaît à la fois comme très puissante et très fragile : le déclin des gisements est important. Medvejie, Ourengoï et Iambourg sont les plus importants pour la firme et le gaz qu’ils contiennent a déjà été pompé respectivement à 50%, 65% et 85% (chiffres de 2007). Or la demande ne fait que croître et les Russes paient le gaz beaucoup moins cher  – fixés par l’Etat en 2007 à 45$ les milles mètres cubes – que dans le reste de l’Europe, ce qui incite au gaspillage et à la conservation des défauts d’isolation des habitations. Les Russes pourraient économiser 25% de leur consommation selon les experts de l’Agence Internationale de l’Energie. L’entreprise détient certes l’ensemble du réseau d’approvisionnement, et possède un monopole sur le secteur en Russie mais les problèmes d’entretien rendent inéluctable des investissements prochains dans les infrastructures. Cependant, dans les années 2000, Gazprom a plus investi dans des compagnies hors du marché du gaz, que dans le développement de ses activités liées directement à l’énergie. L’entreprise possède également quelques points faibles : retard dans la maîtrise des nouvelles techniques de forage, sous-investissement dans la maintenance de ses équipements, opacité de gestion, détournements de fonds, etc. C’est tout le paradoxe de cette entreprise qui reste partagée entre des investissements économiques à logique mercantile, et des investissements plus diversifiés qui obéissent à une logique proprement politique.

Une main-mise sur le système médiatique russe

        Par la promiscuité entretenue entre ses dirigeants et les arcanes du pouvoir en Russie, Gazprom jouit également d’une mainmise sur l’ensemble du système médiatique russe. “AO Gazprom Media Holding” plus connue sous le nom de Gazprom Media possède 38 chaînes de télévision, 10 stations de radio, 3 sociétés de l’internet, et opère dans d’autres secteurs comme l’édition, le marketing et la publicité. L’entreprise est également influente auprès des chaînes publiques Россия 1 (Russie 1) / Россия 2 (Russie 2) / Культура (Culture). L’une de ses chaînes les plus importantes, HTB a d’ailleurs diffusé en 2012, dans le contexte des élections présidentielles, un documentaire compromettant les opposants du président Poutine.  

Le sport : une superbe vitrine

        Le groupe profite également de la superbe vitrine conférée par le sport. Sport le plus populaire du monde, le football est au centre des investissements de la firme. Le versant d’une image publique basée sur le respect, l’égalité et la solidarité avec notamment le projet de “Football for Friendship”, réunion annuelle de jeunes footballeurs, fait écho aux multiples contrats signés entre la firme et les instances internationales du football, comme l’UEFA et la FIFA. Cette dernière a d’ailleurs attribué à la Russie l’organisation de la Coupe du monde de football en 2018, une consécration pour les activités du groupe ! Gazprom appuie également certains clubs comme le FC Shalke 04 basé à Gelsenkirchen en Rhénanie-du-Nord-Westphalie avec un sponsoring évalué à 25 millions d’euros par an. Ce club est d’ailleurs le préféré d’un certain Gerhard Schröder, ancien Chancelier allemand, à qui Gazprom (détenteur à 51% du projet) a confié la présidence du conseil de surveillance de la société de construction du gazoduc Nord Stream. Ou encore, l’Étoile rouge de Belgrade, avec des investissements à hauteur de 4 millions d’euros qui ont coïncidé avec le rachat de NIS (Naftna industrija Srbije), une compagnie pétrolière serbe.

        Toute étude de la géopolitique de Gazprom n’est recevable que si celle-ci est orientée sur ses relations entretenues avec ses partenaires et principaux clients. En effet, si la société est une véritable arme géopolitique à la disposition du gouvernement russe comme ont pu le démontrer les crises des dernières années, à l’instar de la crise ukrainienne, Gazprom est toutefois dépendante des pays d’Europe, car ces derniers restent ses principaux clients et ses principaux investisseurs. En revanche, cette interdépendance entre la firme et ses clients à l’Ouest pousse les dirigeants de Gazprom à se tourner, ces dernières années, vers de nouvelles alternatives internationales à l’image des projets de gazoducs avec la Chine ou encore ceux dans le grand nord. En outre, les investissements paradoxaux de la firme témoignent de l’oscillation de sa politique entre une ligne résolument économique et mercantile, à la recherche du profit et une ligne plus politisée, résolument géopolitique, au service de la Russie. Au-delà de son activisme à l’étranger, la firme conforte également ses relations avec le pouvoir et les milieux d’influence au sein de la société russe. Il reste un acteur de ce que l’on pourrait désigner aujourd’hui comme le soft power russe de par sa mainmise sur le système médiatique et sur certaines organisations sportives. La coupe du monde de football de 2018 en Russie sera d’ailleurs pour Gazprom un véritable moment d’exposition de sa puissance et de valorisation grâce à cette superbe vitrine qu’est le football.

Florian Tignol et Valentin Fauvel

Bibliographie :

“La Russie lance la construction d’un gazoduc géant vers la Chine”, Le Monde, 1er septembre 2014, URL : http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2014/09/01/la-russie-lance-la-construction-d-un-gazoduc-geant-vers-la-chine_4479962_3214.html

“Gazprom : une arme géopolitique à la puissance limitée”, L’Echo, 6 février 2017, URL :

https://www.lecho.be/economie-politique/international-general/Gazprom-une-arme-geopolitique-a-la-puissance-limitee/9859639

“Les stratégies de Gazprom : un problème géopolitique”, Yann Richard. URL : https://rge.revues.org/2875

“Russia plays geopolitical Gazprom game”, Financial Times, URL, https://www.ft.com/content/1bb6bd4a-84c8-11e6-a29c-6e7d9515ad15

“Gazprom, une arme russe à double tranchant”, Arte TV, 12 mars 2014, URL : https://info.arte.tv/fr/le-gaz-russe-une-arme-double-tranchant

“Glossaire, Gazprom”, Géoconfluences (ENS de Lyon) , URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/gazprom

“La Russie des territoires en recomposition”, Géoconfluences (ENS de Lyon) , URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/geoconfluences/doc/etpays/Russie/RussieDoc5.htm

“Gazprom, #DATAGUEULE 10”, Youtube, URL :  https://www.youtube.com/watch?v=wbfdtW5THq8   

“Whither Gazprom ? The EU and Russia”, Quentin Perret, Diploweb.com, URL : https://www.diploweb.com/Whither-Gazprom-The-EU-and-Russia.html

Jean-Robert Raviot Russie : vers une nouvelle guerre froide ? Poche – 26 octobre 2016

Anne-Marie Lizin, Nicolas Zeisler, Gazprom : Stratégie de la Russie, Luc Pire – 2006

Alain Guillemoles, Alla Lazareva, Gazprom : Le nouvel Empire, Les petits matins – 2008

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