La politique internationale de la Chine, entre intégration et volonté de puissance

Jean-Pierre Cabestan est un sinologue français renommé, directeur de recherche au CNRS, chercheur associé à l’Asia Centre de Paris et professeur à l’Université baptiste de Hong Kong où il dirige le département de science politique et d’études internationales. Les recherches de J-P Cabestan portent sur les réformes juridique et politique en Chine, les relations entre la Chine et Taïwan, mais aussi sur la politique étrangère et de sécurité chinoise.

Il a ainsi publié en 2010 La politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance, paru aux Presses de Sciences Po, et réédité en 2015, après l’accession au pouvoir de Xi Jinping (en novembre 2012). Jean-Pierre Cabestan part du postulat suivant : la Chine s’est « socialisée » et est devenue un acteur incontournable sur la scène internationale. Elle est en effet un partenaire commercial et économique de premier plan, elle joue un rôle déterminant à l’Organisation des Nations unies (ONU) et elle est régionalement intégrée au sein d’organisation telles que l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) ou encore l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

couverture

Le sous-titre « entre intégration et volonté de puissance » résume la tension dialectique du positionnement international de la Chine qui oscille entre une logique d’intégration et une logique de puissance. En étant sortie de son isolement dans les années 1980, la Chine peut apparaître comme une force de coopération et de stabilisation. Parallèlement, elle semble  modifier à son avantage l’ordre mondial : elle peut alors être sujette au symptôme « d’autisme des grandes puissances » (Luttwak). Ces deux objectifs contradictoires répondent aux deux besoins d’intégration et de volonté de puissance de la Chine. Ainsi, l’enjeu est de déterminer si sous couvert d’une intégration croissante sur la scène internationale, la Chine ne dissimulerait pas la volonté de rétablir sa puissance. Ce, non seulement sur le continent asiatique mais également sur le monde avec une volonté révisionniste.  La Chine ne participe-t-elle pas au concert international afin de mieux l’influencer et le changer ?

L’ouvrage entend ainsi répondre à la problématique suivante : « Dans quelle mesure la montée en puissance de la Chine sans précédent, mais aussi la métamorphose et la mondialisation inédites de son économie et de sa société dans un environnement politique intérieur qui peine à évoluer ont-elles affecté sa politique étrangère et de sécurité ? ». Pour ce faire, l’ouvrage se compose de deux parties. Dans une première, l’auteur retrace les grandes étapes de l’évolution de politique étrangère et de sécurité depuis Tiananmen qui a permis à la Chine de sortir de son isolement. Dans un second temps, l’auteur analyse les relations de Pékin avec ses principaux partenaires.

La politique internationale chinoise depuis Tiananmen

L’après-Tiananmen : comment la Chine est sortie de son isolement international

Jean-Pierre Cabestan entame son ouvrage en exposant les incidences de l’épisode de Tiananmen en 1989 sur la politique étrangère de la Chine. Suite à cet événement, Deng Xiaoping, numéro un de la République Populaire de Chine de 1978 à 1992 tente de mettre en place une diplomatie dite « de profil bas » (taoguang yanghui : fuir la lumière et rechercher l’obscurité). Son but : reprendre contact avec les Occidentaux afin de faire lever les sanctions de la communauté internationale contre son pays. La Chine réengage ainsi son processus d’ouverture et pousse l’Occident à l’accompagner sur le chemin de l’ouverture économique. Cette mesure va de pair avec une politique de réintégration régionale illustrée notamment par la rencontre du personnel officiel de la République Populaire de Chine avec les autorités de Taipei à Singapour en 1993.

Pendant les années 1990, la République Populaire de Chine doit aussi faire face à l’effondrement du communisme européen. Elle entame ainsi un début de réconciliation avec l’URSS qui sera poursuivie avec la Russie jusqu’à atteindre une relation dite « amicale » entre les deux pays. La Chine établit aussi sans délai des relations officielles avec les nouvelles démocraties issues du démantèlement de l’URSS. Après la chute du modèle bipolaire dans le monde, la Chine entreprend un combat contre le modèle unipolaire et l’hégémonie étasunienne. Les États-Unis deviennent ainsi de fait, « la principale menace extérieure » de la Chine au niveau économique.

Pendant la deuxième moitié des années 1990, les tensions entre la Chine et l’Occident s’accentuent. Jiang Zemin, le nouveau numéro un du Parti communiste chinois depuis la mort de Deng Xiaoping en 1997, rompt avec la diplomatie dite de « profil bas » pour entreprendre une nouvelle stratégie, celle du « grand pays ». Pour ce dernier, il est nécessaire de faire gonfler le poids international de la Chine. En mars 1996, à la veille des élections présidentielles taïwanaises, Zemin autorise ainsi des manœuvres militaires à grande échelle près de l’île de Taïwan, ce qui provoque une réaction immédiate des États-Unis qui interviennent pour protéger leur allié. Cet événement consacre la montée des tensions entre la Chine et le gouvernement étasunien. La Chine n’a alors de cesse de dénoncer les agissements des États-Unis et des Occidentaux, notamment en Yougoslavie lors des frappes de l’OTAN. Elle autorise d’ailleurs des manifestations anti-occidentales sur son territoire à la suite de la destruction de son ambassade à Belgrade. Mais la Chine, pendant cette période, ne fonde pas uniquement sa politique extérieure sur la confrontation. En effet, elle développe parallèlement des partenariats diplomatiques notamment avec la France et la Russie. Ainsi pendant les années 1990, la politique extérieure chinoise semble contradictoire.

 


L’évolution de la politique étrangère chinoise depuis 2000. De la recherche de l’harmonie à l’affirmation de puissance

De 2000 à 2008 sous l’impulsion de Jiang Zemin et de Hu Jintao, secrétaire du Parti communiste de 2002 à 2012, on assiste à la politique de la « recherche de l’harmonie ». Les cinq principes de la coexistence pacifique apparaissent comme le fil conducteur de la politique extérieure de la Chine. Ces cinq principes reposent sur le respect mutuel de l’intégrité territoriale et la souveraineté, la non-agression mutuelle, la non-ingérence mutuelle dans les affaires intérieures, l’égalité et les avantages mutuels ainsi que la coexistence pacifique. La célébration en 2004 du 50ème anniversaire de l’adoption de ces principes marque l’importance que le pouvoir y attache. D’autres thèmes très importants ont conduit la politique étrangère du pays, notamment celui de l’indépendance ainsi que celui de la paix et du développement. En effet, il est nécessaire pour le pouvoir de « préserver un environnement de paix afin de garantir le développement économique ». A partir de 2004, la Chine fait un usage renforcé de son soft power, notamment en développant dans le monde des instituts Confucius, marqueurs de son influence à l’international. Il convient de noter par ailleurs que la relation entre la Chine et les États-Unis ne se résume pas qu’à une lutte entre les deux pays.


Les orientations actuelles de la politique de sécurité

Jean-Pierre Cabestan explique que les attentats du 11 septembre 2001 ont permis à la Chine de développer sa coopération en matière de sécurité avec les autres nations et notamment avec les États-Unis en s’intégrant plus activement aux institutions internationales.
Depuis 2008, elle a très ouvertement affiché ses ambitions d’hégémonie régionale en tentant de reprendre le leadership de l’Asie à son compte et ce, au détriment des États-Unis. Aussi, Xi Jinping en arrivant au pouvoir a tenté de mettre en place une nouvelle stratégie sécuritaire : celle de la « sécurité globale ». Tout en évitant de s’engager dans des conflits ouverts, on assiste à une prise de risque du pouvoir, notamment à travers des opérations de prévention de risques ou un « renforcement des opérations militaires autres que la guerre ». L’un des objectifs principaux de cette politique pour la République Populaire de Chine est de renforcer sa position et sa puissance sur la scène internationale, notamment afin de protéger son espace national. Pour ce faire, le pays a voulu se doter des outils militaires lui offrant les moyens de ses ambitions : le budget officiel alloué à la défense a atteint les 145 milliards de dollars en 2015. En outre, le pays a aussi connu un certain succès dans ce domaine grâce à l’OCS, qui lui a permis de consolider ses liens stratégiques avec les pays membres de cette organisation mais aussi de renforcer sa sécurité continentale.

 

Les principales instances de décision en matière de politique étrangère et de sécurité

Les instances directrices en matière de politique étrangère sont principalement réunies au sein du Parti communiste (PC), à Pékin. Les principaux organes décisionnels sont le Comité permanent du Bureau politique qui existe au sein du PC. Cette structure est composée des principaux responsables du pays et est donc très restreinte. Le secrétaire général du Parti communiste a aussi un rôle central dans le processus décisionnel de la politique étrangère. La Commission militaire centrale (CMC) est également au centre de la décision même si son rôle a effectivement diminué depuis le début des années 1990. Il est aussi nécessaire de souligner l’importance des institutions étatiques à savoir celui du Ministère des Affaires Étrangères et le rôle grandissant du Ministère du Commerce. De même, il est intéressant de noter que les différentes provinces chinoises développent leurs propres relations extérieures. C’est le cas par exemple de la région autonome du Guangxi, région frontalière du Vietnam qui a pu mettre en place des relations directes avec l’Asie du Sud-Est. Parallèlement à ce processus, on assiste au développement et à la multiplication des Think Tank assez proches du pouvoir comme l’Institut Chinois d’études internationales qui dépend du Ministère des Affaires Étrangères. Ces instances de décisions sont caractérisées par leur très faible niveau de transparence et leur niveau de secret dû notamment au nombre réduit d’individus qui participe aux décisions.

Les relations de la Chine avec ses partenaires

carte chine
La Chine et ses principaux partenaires

 

 

La Chine et les États-Unis : entre confrontation et accommodements

La deuxième partie de l’ouvrage de J-P. Cabestan analyse ensuite les relations bilatérales entretenues par la Chine avec d’autres grandes puissances, telles que les États-Unis d’Amérique, la Russie, l’Union Européenne et l’Inde. Les États-Unis, unique superpuissance actuelle, représentent à la fois « un modèle et un rival évidents » pour la Chine. C’est pourquoi la politique étrangère chinoise est d’abord pensée dans sa relation avec les États-Unis. Mais la Chine a pour ambition d’accéder à une place d’excellence sur la scène internationale. La fin des années 1990 est marquée par de nombreuses tensions entre les États-Unis et la Chine, notamment sur les enjeux liés à Taïwan et au Kosovo mais aussi par rapport à l’évolution de l’Armée de Libération Populaire chinoise qui a été ressentie comme une menace par les États-Unis.

Étonnamment, l’élection de G. W. Bush en 2000 puis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont permis une détente des relations sino-étasuniennes. En effet, le secrétaire d’État Colin Powell s’attacha dès juillet 2001 à entretenir des relations de coopération plutôt que de confrontation entre les deux pays, ce qui fut considéré comme un succès par Washington et Pékin. Ainsi, les États-Unis étant occupés au Moyen-Orient tandis que la Chine adoptait une attitude plus discrète. L’administration Bush s’est ensuite enlisée sur différents fronts en Irak et en Afghanistan alors que la Chine a vu son économie croître, son pouvoir politique s’asseoir et son armée devenir plus puissante.

Meeting with the Vice President of the People's Republic of China
G.W. Bush et Xi Jinping, 2008. Crédits : White House Photo, Eric Draper

 

La crise financière de 2007-2008 a révélé l’importance de la dépendance économique entre les États-Unis et la Chine. En 2011, B. Obama redirige la politique étrangère étasunienne vers le « pivot asiatique ». Cette réorientation stratégique n’est pas vue d’un bon œil par Pékin, d’autant plus que la région subit de fortes tensions territoriales, notamment en mer de Chine du Sud. Pour autant, Xi Jinping invite les États-Unis à engager « un nouveau type de relations entre grandes puissances ». La situation est alors plus que délicate : les deux pays sont dans une situation d’interdépendance très forte, mais leurs hégémonies territoriales se heurtent dans la région du Pacifique.

Dès lors, peut-on parler de coopération ou de confrontation ? J-P. Cabestan rappelle que la Chine n’a pas l’intention de se placer derrière la superpuissance étasunienne. Même s’il semble peu probable qu’elle puisse accéder à la première place dans le domaine militaire, cela reste faisable aux niveaux économique et politique. D’autre part, la Chine commence à remettre en question la présence étasunienne dans la région Asie-Pacifique, où elle compte bien jouer un rôle de premier plan, sans interférence étrangère. Mais bien consciente de son infériorité militaire, la Chine décide de conserver une attitude discrète jusqu’à être en mesure de s’opposer concrètement aux États-Unis.

Selon la vision officielle chinoise, le monde serait multipolaire. Cela n’empêche cependant pas le gouvernement de qualifier les États-Unis de superpuissance, qu’il conviendrait à terme de dépasser. Cette idée s’est trouvée renforcée par la crise de 2008, qui a révélé la fragilité économique étasunienne. Le débat entre « multipolaristes » et les adeptes d’une superpuissance chinoise s’est ravivé depuis cette période. La majorité des chercheurs chinois s’accordent à dire que les États-Unis sont une puissance déclinante. Ils s’inspirent d’ailleurs des erreurs étasuniennes mais aussi de ses succès pour former leur propre politique étrangère : la longue occupation de l’Irak par les États-Unis et la notion de soft power sont étudiées de près par les chercheurs dits “classiques”. Ils sont généralement en faveur de la coopération avec les États-Unis car ils ont conscience des forces et des faiblesses de chacun, qui permettent à la superpuissance de rester indétrônable pour l’instant.

D’autres chercheurs, qualifiés de « détracteurs des États-Unis » par J-P. Cabestan, estiment que la confrontation est inévitable, même s’ils déconseillent une course à l’armement que la Chine n’aurait actuellement aucune de chance de remporter. Pour autant, la Chine devrait continuer de développer sa puissance militaire. Décrites précisément par le général Ge Dongsheng, les relations sino-étasuniennes devraient se caractériser par la tactique « des deux mains contre deux mains ». Cette stratégie permettrait à la fois de maintenir le contact entre les deux pays mais aussi de lutter contre l’autre. Une main coopère tandis que l’autre combat. Cette lutte non affirmée mais néanmoins connue de tous permet une unité nationale pour résister à l’hégémonie étasunienne ainsi qu’un soutien international des pays questionnant le statut de superpuissance des États-Unis.

Bien qu’elle se définisse essentiellement par rapport à la position étasunienne, et ayant adopté pendant des décennies une attitude discrète, la Chine essaie de montrer qu’elle peut donner l’impulsion et jouer le premier rôle sur la scène internationale. C’est notamment le cas concernant la Corée du Nord, Taïwan, mais aussi depuis la crise financière de 2008. Cette crise a permis à la Chine d’équilibrer ses rapports avec la superpuissance tout en l’affaiblissant et en participant à son déclin.

L’arrivée de Xi Jinping au pouvoir a maintenu cette dualité de la politique étrangère chinoise : coopérer stratégiquement avec les États-Unis tout en gardant comme objectif de les dépasser un jour. Cela se traduit par une coopération rendue nécessaire par les intérêts communs que veulent préserver les deux puissances. En revanche, il convient de continuer à lutter contre la présence étasunienne en Asie-Pacifique afin de la délégitimer au profit de la puissance chinoise. Mais si certains chercheurs pensent que les intérêts économiques permettent d’éviter un conflit entre les deux puissances, notamment grâce au TPP (Trans-Pacific Partnership), « la majorité des analystes sont optimistes et pensent qu’au contraire, le XXIe siècle sera celui de la Chine, comme le XXe fut celui des États-Unis ». L’analyse, guidée par un nationalisme fort, annonce que les Etats-Unis ne sont pas un modèle à suivre et que la Chine est largement capable de faire mieux. Pour ce faire, l’Empire du Milieu pourrait s’investir dans les grandes organisations internationales, à la condition que celles-ci ne soient pas les garantes d’un ordre international favorisant les États-Unis.

Par ailleurs, les désaccords entre les deux puissances sont nombreux et concernent plusieurs domaines. Ces questions sensibles font l’objet de sous-chapitres et sont relativement bien détaillées par J-P. Cabestan. La situation particulière de Taïwan est évidemment centrale dans les relations Chine-États-Unis, et l’auteur se demande si une cogestion de l’île serait possible. Il semblerait que parler de statu quo soit encore la meilleure façon de qualifier les positions chinoise et étasunienne concernant Taïwan. La non-prolifération est aussi une question sensible entre les deux grandes puissances, les entreprises chinoises enfreignant régulièrement les règles internationales de non-ventes d’armes nucléaires à des pays « à risques », et les États-Unis leur imposant régulièrement des sanctions. La guerre d’Irak fait aussi partie des points d’accroche : bien que la Chine ne se soit pas opposée, dans le cadre du Conseil de Sécurité des Nations Unies, à l’intervention étasunienne en Irak, elle n’a jamais cessé de leur reprocher leurs actions militaires, qu’elle alla même jusqu’à qualifier de « crimes de guerre ». Elle s’est ensuite investie dans la reconstruction du pays à partir de 2014, tout en maintenant une attitude prudente et distante avec le Moyen-Orient. Enfin, les questions relatives à la Corée du Nord et au Japon, mais aussi aux droits de l’homme et au Tibet, sont autant de freins à des relations sino-étasuniennes plus coopératives.

En outre, dans une partie dédiée aux questions économiques et commerciales, J-P. Cabestan décortique la « Chimerica », constituée par la Chine et les États-Unis et représentant leur interdépendance économique et commerciale. Là encore, certaines questions sont très sensibles : le déficit commercial étasunien avec la Chine croît, le yuan est délibérément et depuis longtemps sous-évalué, et les entreprises chinoises se voient reprocher de considérables violations de la propriété industrielle et américaine aux États-Unis. Enfin, la rivalité militaro-stratégique est le dernier enjeu majeur traité dans ce chapitre consacré aux États-Unis. Même s’il semble pour l’instant impossible que la Chine dépasse militairement la puissance étasunienne, cette dernière ne peut ignorer l’irrésistible ascension chinoise y compris dans ce domaine. Si un conflit militaire devait éclater, l’auteur estime qu’il se produirait autour de Taïwan, que les États-Unis doivent protéger et que la Chine aimerait ré-intégrer dans son giron. Mais J-P. Cabestan rappelle que même si les tensions sont nombreuses, ces deux puissances possèdent chacune l’arme nucléaire et n’ont donc aucun intérêt à une escalade du conflit. Toutefois, l’asymétrie des relations se réduisant, les États-Unis doivent continuer d’agir avec précaution envers l’Empire du Milieu.

 

La Chine et le Japon grands voisins et grands rivaux

La relation entre ces deux pays est chargée d’histoire, ce qui la rend délicate à gérer pour le pouvoir chinois. Après l’épisode de Tiananmen, les dirigeants chinois ont notamment voulu faire de l’affaiblissement japonais la pierre angulaire de leur politique régionale. L’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants, beaucoup moins marqués par le poids de l’histoire, en 2004, apaise les tensions entre les deux rivaux, notamment du fait de l’importance grandissante de leurs échanges. Aujourd’hui, le Japon est le second partenaire commercial mondial de la Chine. Mais l’année 2008 marque un tournant dans les relations entre les deux puissances notamment à cause de la montée du nationalisme en Chine et ce du fait du différend qui oppose les deux pays sur la question des îles de Senkaku. En 2014, Xi Jinping décide de mettre fin aux tensions et entame une politique d’apaisement avec Tokyo. La question du leadership régional, quant à elle, reste toujours en suspens entre Washington, Pékin et le Japon.

La Chine, la Russie et l’Asie centrale entre la tentation de l’Eurasie et la persistance des rivalités impériales

De manière globale, tout en voulant renforcer sa place dans les Organisations internationales, la Chine cherche à appuyer la création de ses propres institutions multilatérales. Son objectif est d’affaiblir la domination occidentale et notamment étasunienne, et de lui substituer son hégémonie économique et diplomatique. Ainsi, partageant les mêmes volontés stratégiques et idéologiques, la Russie et la Chine ont renforcé leur partenariat, qui reste néanmoins marqué par une méfiance persistante et asymétrique. De plus, le rôle de la Chine au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) reflète également sa volonté de leadership.

ocs
Les chefs d’Etat et de gouvernement lors du sommet de l’OCS, 2015. Crédits : Wikimedia Commons


La Russie et la Chine sont liées depuis le début du XXème siècle, notamment pour ce qu’a représenté la Révolution russe dans le pays, le Parti communiste prenant le pouvoir en Chine en 1949. La chute de l’URSS en 1989 a mis fin aux rivalités idéologiques et la Chine a trouvé dans la nouvelle démocratie de la Russie un partenaire essentiel dans son combat contre la domination stratégique et idéologique de l’Occident (et notamment contre l’hégémonisme étasunien). Ainsi, dès les années 1990, les politiques étrangères des deux pays convergèrent sur nombre de dossiers (Tchétchénie, Taïwan, Kosovo, etc.). En 1996, Boris Eltsine (1991-1999) et Jiang Zemin (1993-2003) déclarèrent être des « partenaires stratégiques », et en 2001, les deux pays signèrent un traité de bon voisinage et de coopération amicale.

Ainsi, depuis 2001, les deux pays ont adopté une approche réaliste de leur relation bilatérale. Les relations avec la Russie s’inscrivent dans la « diplomatie du pourtour », c’est-à-dire l’établissement de relations stables fondées sur des frontières sûres et reconnues ainsi que la coopération économique avec ses voisins.  La Russie est avant tout un allié diplomatique : au sein des organisations interétatiques, les deux pays veillent à coordonner leurs actions, afin d’une part d’éviter l’isolement diplomatique, d’autre part limiter un consensus qui ne leur soit pas favorable, et enfin afin de construire un front anti-américain susceptible de diviser les Occidentaux. La Russie est également le principal fournisseur d’armements modernes de la Chine (85% provient de la Russie entre 1992 et 2004). Le partenariat avec la Russie s’est donc renforcé et permet à la Chine de contrebalancer l’influence des Etats-Unis, notamment en Asie centrale devenu terrain du Grand Jeu après les attentats du 11 septembre 2001, et de diversifier ses sources d’approvisionnement en pétrole. Enfin, les deux pays défendent le principe de non-ingérence et se sont tous deux montrés hostiles face aux interventions occidentales en Irak, en Libye et en Syrie.

Les relations sino-russes sont néanmoins limitées pour deux raisons. D’une part, leurs relations principales demeurent pour l’une comme pour l’autre, avec les États-Unis, le Japon, et l’Union européenne. D’autre part, leurs rapports sont enfermés par des rivalités et frustrations économiques, stratégiques et culturelles. La Chine se sait économiquement et diplomatiquement plus puissante, notamment depuis la crise ukrainienne. La Russie fait donc preuve de patience pour corriger ce déséquilibre, tout en observant d’un mauvais œil l’accroissement de l’influence de la Chine en Asie centrale.

A travers l’OCS, fondée en 2001, la Chine espérait tirer partie de l’affaiblissement de la Russie pour accroître son influence en Asie centrale et établir un « duopole » sino-russe dans cette région. Au cours du sommet fondateur d’Almaty de 1998, la Chine fait des questions de sécurité et de la lutte contre le « séparatisme, l’extrémisme et le terrorisme », l’objectif central de cette organisation. L’organisation est donc avant tout une coopération militaire (organisation d’exercices militaires communs, etc.) mais néanmoins limitée : le partage de renseignement par exemple est peu développé, et la coopération demeure d’abord bilatérale (avec le Kirghizistan et le Tadjikistan notamment). La Chine entend également développer le volet économique de l’Organisation, puisqu’elle estime que c’est la chute de l’URSS et la baisse du niveau de vie qu’elle a induite qui est la cause de la montée en puissance du terrorisme islamiste. C’est pourquoi, en 2003, elle a proposé de faire de la région une zone de libre-échange. En outre, en 2013 Xi Jinping énoncé sa volonté d’établir une ceinture économique de la route de la soie, afin de relier la Chine à l’Asie centrale, l’Europe et le Moyen-Orient. Enfin, la Chine entend également développer l’axe énergétique de la coopération. Si un oléoduc permettant de relier la Chine à la mer Caspienne a été construit, les importations chinoises se développent néanmoins très lentement. De plus, la coopération énergétique est elle aussi principalement bilatérale.

Ainsi, l’OCS a permis le rapprochement diplomatique entre les pays membres. La Russie prend néanmoins garde à ce qu’elle ne porte ombrage à la Communauté des États indépendants (CEI). Malgré l’activisme de la Chine, l’OCS n’est pas encore devenue une organisation multilatérale régionale crédible dans les domaines où l’OCS prétend jouer un rôle (politique, sécuritaire, économique, éducationnel, culturel).

La Chine et l’Inde. Une concurrence stratégique durable

Depuis les années 1990, la communauté internationale assiste à un progrès dans les rapports sino-indiens tant sur le plan politique que sur le plan économique. Pendant longtemps, les relations entre les deux puissances restaient relativement minimes mais la fin de la Guerre Froide les a rapprochées. En effet, on constate une augmentation des échanges commerciaux entre Pékin et New Dehli : d’un montant de 265 millions de dollars en 1991, ces échanges passent à 3,6 milliards en 2001, puis à 70 milliards en 2014. Ces deux puissances sont en outre favorables à la prédominance d’un modèle multipolaire qui limiterait la toute puissance des États-Unis : elles se sont de ce fait toutes deux opposées à l’opération de l’OTAN au Kosovo en 1999. Leur appartenance au groupe des BRICS a aussi joué un rôle dans leur rapprochement politique et économique. Cependant, des rivalités certaines entre les deux pays subsistent. L’importance du nationalisme au sein des deux pays contribue fortement à entretenir un degré de compétition évident. L’accession de l’Inde au statut de puissance nucléaire en 1998 et son rapprochement avec les États-Unis depuis 2003 n’enchantent pas la Chine. Les responsables indiens considèrent toujours pour leur part  que la Chine représente « la plus grande menace potentielle de leur pays ». On pourra aussi noter que l’obstacle le plus important à un véritable rapprochement entre Pékin et New Delhi repose sur l’entente qui existe entre la Chine et Islamabad.

 

La Chine et l’Union européenne ou les limites de l’exercice multipolaire

Les relations entre les deux entités s’établissent officiellement en 1975. Mais ce n’est que dans les années 1990 qu’elles se rapprochent notamment sur le plan économique : en effet, la signature du Traité de Maastricht en 1992 et la relance de l’ouverture économique effectuée sous Deng Xiaoping en Chine leur permet de renforcer leurs échanges commerciaux.
Trois piliers structurent la coopération sino-européenne : la coopération politique qui doit passer par un dialogue stratégique renforcé, une coopération économique et sectorielle et enfin une coopération « sociétale » qui repose sur des champs aussi variés que la culture, la jeunesse ou encore l’éducation. De ce fait, en 2003, on assiste à la mise en place « d’un partenariat stratégique global ». De plus, l’Union européenne est le premier partenaire économique de la Chine et cette dernière est le deuxième partenaire de l’UE. Les échanges commerciaux entre les deux entités ont d’ailleurs atteint les 600 milliards de dollars en 2014. La question des droits de l’homme représente une des principales causes de désaccord mais l’importance prise par les échanges entre ces acteurs a fait passer ce sujet au second plan. Aujourd’hui, la Chine se permet d’être exigeante avec l’Union européenne tout en exploitant ses faiblesses, à savoir son extrême dépendance vis-à-vis des États-Unis et son manque d’unité et de cohésion.

 

La Chine et les pays en développement entre coopération, prédation et leadership

Durant la deuxième partie du XXème siècle, la Chine a continuellement revendiqué son appartenance aux pays en développement. Mais avec l’arrivée au pouvoir de Zemin, la République Populaire de Chine a recentré sa politique étrangère vers les pays riches, délaissant de fait ses partenaires du « Sud ».
Mais depuis les années 1990, le pays souhaite reprendre sa place au sein des pays en développement. Cette nouvelle politique apparaît cependant paradoxale : en effet, d’une part elle se montre favorable aux différents processus d’intégration régionaux et parallèlement à cela sa politique se dirige plus spécifiquement vers les pôles les plus développés au sein de ces régions. Aussi, elle a grandement développé sa politique d’assistance aux pays à besoin de financement principalement à travers des dons, des prêts sans intérêts, ainsi que des dépenses de formation et d’assistance technique. Entre 1949 et 2009, la République Populaire de Chine a dépensé plus de 37,7 milliards de dollars pour l’aide au développement. Par ailleurs, ses relations avec le Moyen-Orient sont très importantes puisque la région lui fournit 52% de ses importations pétrolières. Son lien avec l’Afrique est aussi important : en 1990, on assiste à l’établissement au Forum de coopération sino-africain (FOCAC) qui assure à 34 pays africains la suppression des droits de douanes pour leurs produits à destination de la Chine. Son premier partenaire sur le continent est l’Afrique du Sud, pays avec lequel les échanges bilatéraux atteignent 65,2 milliards de dollars. Enfin, en Amérique Latine, le Brésil représente le premier partenaire commercial de la Chine avec lequel elle partage son appartenance au groupe des BRICS. En 2013, leurs échanges commerciaux ont atteint 90,2 milliards de dollars.


Conclusion : Volonté de puissance et fragilités de la Chine populaire

Jean-Pierre Cabestan délivre les aspirations, les atouts et les fragilités d’un pays qui ambitionne de devenir la première puissance du monde. Si la Chine a su tirer partie de sa croissance économique, de la modernisation de son outil militaire pour redevenir en Asie-Pacifique une puissance régionale incontournable et globale (politique, économique et militaire), elle demeure néanmoins la deuxième puissance du monde. En cela, elle doit savoir communiquer avec les autres puissances régionales que sont l’Inde, la Russie et le Japon : « dans le monde multipolaire qu’elle a appelé de ses vœux, la Chine risque de voir ses ambitions hégémoniques pendant longtemps contrariées ». Ainsi, d’une part la Chine s’est convertie aux mécanismes de sécurité collective (développement durable, lutte contre le terrorisme., etc.). D’autre part elle veille à ce que ses engagements internationaux ne viennent pas contrarier sa montée en puissance, à l’image de son refus de signer l’accord de Copenhague en 2009.

Enfin, lorsque la Chine est entrée dans le processus d’ouverture et de modernisation, elle ne pouvait se permettre de se lancer dans une rivalité directe bipolaire avec les États-Unis, faisant sienne le précepte de Sun Zi « lorsque l’ennemi est trop puissant, il faut refuser le combat ». Néanmoins, le changement de présidence aux États-Unis et l’affaiblissement de leur hégémonie et crédibilité (sécurité environnementale par exemple), pourrait être une fenêtre d’opportunité pour la Chine pour détrôner son « modèle et [son] rival ».   

L’ouvrage de J-P. Cabestan, au contenu riche et précis, permet d’avoir un aperçu très global et détaillé de la politique extérieure de la Chine. Par ailleurs, on remarquera que J-P. Cabestan n’essaie pas d’influencer une quelconque politique étatique française ou étrangère dans ses rapports avec la Chine : son propos est nuancé, il ne dispense ni conseils ni propos alarmistes. Il décrit avec justesse et précision l’évolution de la Chine depuis les années 1990 jusqu’en 2015.

Asmaa ANSAR
Maëlle MARQUANT
Odile ROMELOT

Publicités

Une réflexion sur “La politique internationale de la Chine, entre intégration et volonté de puissance

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s